« Demande à ta mère »: la charge émotionnelle, petite sœur de la charge mentale, qui pèse aussi sur les femmes

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Les femmes d’aujourd’hui continuent d’être les principales responsables du bien-être de leurs proches. Petite sœur de la charge mentale, la charge émotionnelle est une source de souffrance dont elles peinent à se libérer.

Ces dernières décennies ont vu apparaître une attention accrue accordée aux enfants. Mais avant qu’ils ne soient bien éduqués, il faut qu’ils soient heureux. Papa et maman s’attellent à cette tâche du mieux qu’ils peuvent. Seulement, dans les couples hétéros, cette responsabilité repose encore aujourd’hui essentiellement sur les épaules des mères. Ces efforts que notre société présente souvent comme une source de joie et d’épanouissement peuvent se révéler épuisants. D’autant qu’avec les divers confinements et toute la famille de retour à la maison, ce travail maternel s’est encore vu décuplé.

On a déjà souvent parlé de la charge mentale subie par les femmes, qui doivent penser à tout dans le foyer – organiser les rendez-vous chez les médecins, acheter du pain en amenant les enfants à l’école, lancer une machine au vol, élaborer le repas du soir sur la route du boulot… Des actions bien concrètes et visibles. Mais la charge émotionnelle, qui rend les mères responsables de l’entretien du lien et de la gestion des émotions de leurs proches, est, elle, moins souvent pointée du doigt car elle tend à être invisibilisée. Se souvenir du plat, de la musique, du film préféré de tout le monde, même des proches de son conjoint, ne pas oublier les anniversaires, consoler son enfant qui pleure, rester avec son mari quand il est fatigué, le ménager quand on est vexé, gérer les crises adolescentes, s’atteler à ce que tout le monde aille bien, tout le temps, à s’en oublier soi… Longue est pourtant la liste de cet autre poids qui pèse sur les mamans. Autant de choses qui peuvent sembler insignifiantes mais qui exigent des femmes un travail psychique supplémentaire. Attentives à tout, elles anticipent et évaluent les besoins de leurs proches, avant même que ceux-ci ne soient formulés et se font fortes de solutions. Une tâche plus difficile qu’il n’y paraît.

Porter la vie, puis la donner semble encore aujourd’hui considéré comme la consécration de la vie d’une femme, le moment tant attendu. Cette dernière s’applique alors à ressembler à cette daronne parfaite qu’on lui prescrit d’être. Celle qui pense toujours à cuisiner les plats préférés de ses enfants, est toujours enjouée de les emmener faire des activités, de leur lire une histoire, de les écouter raconter leurs disputes avec les copains à l’école ou leurs dernières peines de cœur. Celle qui vit pour ses enfants en bref. «Encore aujourd’hui, l’archétype de la mère bonne, c’est celle qui prend tout en charge, celle qui se sacrifie, celle qui est dans l’abnégation, celle qui se fait passer en dernier lieu après tout le monde», explique Patricia Mignone, autrice et coach spécialiste de la charge mentale. Comme si des enfants qui allaient toujours bien étaient un gage de performance maternelle, alors que l’on sait que s’atteler à ce que tout le monde soit heureux tout le temps est une mission impossible. Claire, 52 ans, mère de trois enfants, aujourd’hui jeunes adultes, témoigne: «Il y a comme une forme d’obligation, de pression à ce que mes enfants aillent toujours bien, et j’ai toujours ressenti ça.» Valérie, 49 ans, poursuit: «Quand ils sont petits, il n’y a pas à tortiller: on doit tenir. Sur le moment ça passe, c’est par la suite que l’on se rend compte que ce sont des années qui abîment.»

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Poupées et chevaliers

Mais comment en est-on encore là? Si les femmes sont toujours aujourd’hui les principales référentes pour l’accueil des émotions de leurs enfants et de leurs proches, ce n’est socialement pas un hasard. Quand les petites filles jouent à la poupée, les petits garçons jouent aux héros. Les premières apprennent déjà à prendre soin, les seconds miment leur future indépendance. Cet agencement des rôles de genre, dès l’enfance, ne facilite dès lors pas le partage des tâches à l’âge adulte quant au soin des enfants. Car si les femmes sont éduquées à s’occuper des autres, les hommes, eux, manquent parfois de notions en la matière. «Culturellement, la virilité dans nos sociétés s’exprime encore souvent par la force, l’expression de la puissance voire de la dureté. La seule émotion que les hommes peuvent légitimement exprimer c’est la colère, et ils ignorent parfois complètement une autre facette d’eux-mêmes qui est leur sensibilité, leur besoin de lien, leur besoin d’attachement. A l’inverse, les femmes à travers leur éducation ont beaucoup plus de clés et de ressources pour percevoir toute la palette émotionnelle et donc elles ont aussi une meilleure capacité pour y répondre», explique Annick Bruyneel, psychologue. Il semble dès lors aujourd’hui plus que nécessaire de valoriser chez tous les enfants des qualités perçues comme féminines comme la douceur ou la gentillesse, mais également de normaliser pour les hommes le fait d’aller voir un psychologue ou de parler de ses problèmes à des amis. Si cette dynamique était mieux accueillie, le poids de leurs difficultés ne reposerait plus exclusivement sur leur conjointe.

‘Les couples ne communiquent que quand il y a des tensions, les deux parties ont alors tendance à établir une équivalence entre communiquer et s’engueuler.’ Patricia Mignone

Par ailleurs, interpréter le «savoir prendre soin» comme un trait intrinsèque de la féminité accorde peu de reconnaissance au travail fourni par les femmes. Bien qu’indispensable au bon fonctionnement de nos sociétés, cette qualité semble une banalité quand elle concerne la gent féminine. Un discours qui change radicalement, selon la sociologue Cécile Thomé, quand les hommes à leur tour mettent la main à la pâte: «Les pères, ce sont toujours des pères exceptionnels s’ils s’occupent de leurs enfants, les mères, ce sont toujours des mères défaillantes. Un père qui se lève la nuit, c’est fantastique et hyper moderne, une mère qui ne se lève pas la nuit, c’est une catastrophe.»

Corollaire de cette répartition clivée des rôles: les hommes, eux aussi, accusent le coup, même quand ils tentent de s’investir plus largement dans la vie de leurs rejetons. Car les premiers mois d’un nourrisson impactent durablement le rapport parent-enfant: «La charge mentale comme le travail émotionnel se genre très rapidement. Quand vous passez dix heures par jour avec votre bébé, pendant que votre conjoint est au travail, forcément vous connaissez mieux l’enfant, vous comprenez mieux ses besoins tant matériels qu’émotionnels», estime Cécile Thomé. Rapidement, les mères sont dès lors considérées comme plus compétentes, et leurs moitiés se sentent moins légitimes. En réalité, de par leur plus longue proximité avec l’enfant, elles ont simplement plus d’expérience. Une dynamique qui se pérennise dans le temps, et perpétue l’idée que les hommes aideraient dans une charge qui ne serait pas la leur. Ici, les institutions ont un rôle à jouer, estime la sociologue, notamment en allongeant les congés paternité…

Chéri, tu m’aides?

Mais au-delà de cette gestion des mômes, une autre entre aussi en ligne de compte. «Les femmes font un travail émotionnel pas seulement pour leurs enfants, mais aussi pour leur couple, et ça devient particulièrement lourd quand l’enfant arrive alors que c’était déjà déséquilibré à la base», relève Cécile Thomé. Linda raconte: «A sa naissance, ma fille est devenue ma première priorité. Pourtant, je continue de soulager mon conjoint. Je ne vais pas lui demander de vider le lave-vaisselle parce que je sais qu’il rentre du travail, qu’il est fatigué, je vais me priver de sortir un soir pour rester avec lui…» Valérie, 49 ans, estime, elle, avoir beaucoup travaillé cette question avec son conjoint actuel. Elle s’entraîne à se faire passer en premier et lui à en faire plus, mais pour un résultat pas toujours probant selon elle: «Le naturel revient au galop, la générosité et le fait de faire des trucs pour les autres, c’est pas du tout dans leurs tempéraments aux mecs, donc même s’il y a parfois des efforts, ça ne dure pas.»

Pas de quoi se désespérer cependant, selon la coach Patricia Mignone. Pour elle, il faut surtout investir dans une meilleure écoute dans le couple: «On ne communique tellement pas et tellement mal. Les couples ne communiquent que quand il y a des tensions, les deux parties ont alors tendance à établir une équivalence entre communiquer et s’engueuler.» Les femmes doivent s’autoriser à verbaliser leurs désirs et leurs besoins pour pallier cette mauvaise répartition du soin. Les pères quant à eux doivent apprendre à s’interposer, à prendre le relai en posant eux-mêmes des limites aux enfants, favorisant ainsi le temps pour soi de leur partenaire. Ils doivent aussi tâcher de reconnaître les efforts fournis par leur compagne, toutes ces petites choses qui leur ont facilité la vie – les avoir écoutés râler, passer la soirée avec eux plutôt que de sortir avec des copines…

L’importance d’en parler

Accueillir les émotions de son entourage, quitte à faire taire les siennes, à la longue ce n’est toutefois plus vivable. Un épuisement qui peut mener dans les cas les plus extrêmes aux burn-out parentaux. Linda, 46 ans, mère d’une petite fille de 8 ans, témoigne d’une tristesse dont elle n’arrive pas à se défaire et d’un besoin de reconnaissance jamais comblé: «Je suis mère avant d’être une femme. Mon langage d’amour à moi, c’est que personne ne manque de rien, mais j’en ai perdu le sens de ma liberté. Ça me met en colère, je me sens enfermée dans le rôle de la bonne mère dont je n’arrive plus à sortir.» Comme tout être humain, les femmes ont besoin de se ressourcer, d’avoir du temps pour elles et que réciproquement, on prenne soin d’elles aussi. Psychologiquement, la charge émotionnelle peut avoir des effets délétères sur la santé mentale: «Pendant que je renonce à tout ce qui m’anime, je ne recharge plus mes batteries, je m’épuise», affirme Patricia Mignone. Elle ajoute: «Les femmes doivent reprendre leur pouvoir dans la sphère publique comme dans la sphère privée. Il faut apprendre à se retirer, il faut avoir foi en la volonté des autres de contribuer.» La coach spécialisée en charge mentale est partisane du lâcher-prise pour retrouver une forme de liberté.

Pour Cécile Thomé, il faut absolument lever le tabou autour des difficultés de la maternité: «Le fait de pouvoir exprimer ses difficultés à être mère, ça évite de le garder en soi et de se sentir complètement clivée entre ce qu’on ressent, la culpabilité de ressentir ça, le fait de ne pas oser l’exprimer.» Pour se défaire de l’idée d’une maternité sans embûches, Mélanie, 37 ans, pose un regard nuancé: «M’occuper de ma fille, c’est une forme d’accomplissement, je suis fière de faire beaucoup d’efforts pour elle, mais en même temps, je me sens aussi fragile et vulnérable parce que ce n’est pas une force de se faire toujours passer après.» Claire, 52 ans, elle, aborde aujourd’hui la relation à ses enfants avec davantage de légèreté. Elle en est plus sereine, et est persuadée que cela a un impact positif sur eux: «Avant, je me mettais du côté de la guerrière, il fallait à tout prix aller bien, être debout. En fait, c’était très mauvais pour mes enfants, c’est important aussi quand on est parent de montrer que l’on n’est pas bien, que l’on a des vulnérabilités.»

Si le partage de ses difficultés nourrit la relation, elle normalise aussi chez les enfants leurs propres aléas émotionnels. Ils intègrent que même si leur mère les aime, s’occuper d’eux n’est pas toujours une évidence, qu’elle a aussi besoin d’être seule ou de nourrir d’autres centres d’intérêt. Ainsi, se soulager de la charge émotionnelle, c’est sans doute accepter qu’on ne puisse pas être le garant du bonheur éternel des autres, reconnaître ses limites et les respecter, en admettant notamment qu’on a le droit à une place à part entière, pas en tant qu’aidante mais en tant qu’être humain.

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