Opinion

Edgar Kosma

Le plein d’émojis: « Cet amour virtuel, il nous est impossible de le posséder ou de sentir sa chaleur »

Edgar Kosma linktr.ee/edgarkosma

Au royaume des réseaux sociaux, les jours passent et ne se ressemblent pas. Entre les buzz et les likes, le vrai et le fake, Edgar Kosma scrolle le fil d’actu d’un siècle décidément étrange. Hashtag sans filtre.

Télétravail oblige, nous sommes entrés de pleines pantoufles dans le douzième mois de 2021. S’il vous restait encore une bonne résolution à réaliser, ne tardez pas trop, car il y en aura bientôt des nouvelles qui viendront s’amonceler sur la pile. Mais avant de nous projeter vers ce futur incertain, il y a une tradition à respecter: célébrer l’année qui vient de s’écouler. Bête question, au passage: ça commence quand, les fêtes de fin d’année? Dès que les partisans et les opposants du grimage de Zwarte Piet s’étripent sur Twitter? Au lancement des Plaisirs d’hiver que les nostalgiques du Père Fouettard continueront coûte que coûte à appeler « Marché de Noël » dans les commentaires Facebook? Ou quand la vidéo All I Want for Christmas de Mariah Carey se met à inonder nos flux?

Cela dit, y a-t-il seulement quelque chose à fêter cette année? Parce que, franchement, on ne va pas se mentir: à part une énième – combien déjà? – année Covid, la remontée en flèche des émissions de C02, les inondations de juillet et les 41 premières victimes belges du réchauffement climatique… 2021, ça n’a pas non plus été le genre d’année avec qui on a envie de prendre un dernier verre au bar de l’hôtel. C’est donc avec un subtil mix de peur, de joie et un doigt d’espoir qu’on se mettra sur notre 24 la veille de Noël, puis sur notre 31 pour le réveillon de la Saint-Sylvestre. Tintement de coupes, petits fours brûlants, crépitement du feu de bois… On sera bien là, réunis avec nos proches, décontractés et souriants, chacun avec notre smartphone dans la poche, prêts à dégainer à la première notification. Parce qu’on ne va toujours pas se mentir: on est quand même mieux connectés avec nos ami.e.s qu’avec notre oncle boomer ou notre belle-mère qui sont bien gentils mais qui tournent en boucle comme un vieux vinyle griffé de Joe Dassin.

Alors, dès le lancement des festivités, on postera sur Insta tout ce qui nous passe devant les yeux: table joliment dressée, sapin rempli de cadeaux, enfant gobant une saucisse Zwan… Les bulles insuffleront vite un peu de mouvement et feront place aux « stories » non scénarisées, aux « reels » bien trop réels et aux TikTok qui voilà. Entre la dinde et le dessert, on enverra une série de messages personnalisés de bons voeux, toujours ponctués d’émojis dédiés à l’occasion: bouteille de champagne, pluie de confettis, sans oublier l’incontournable bisou coeur. La magie de Noël ne s’arrêtera pas en si bon chemin puisque, une fois les messages envoyés, feignant de prêter une oreille attentive à la blague de tonton sur les bobos, on gardera un oeil sur ces trois petits points qui dansent dans Messenger. Et lorsque la réponse d’Alex tombera et qu’on découvrira cet unique bisou coeur en retour, on se dira qu’il aurait pu un peu se fouler. Enfin, la bûche à peine avalée, les douze coups de minuit, Mamie ronflera déjà et ratera l’apothéose: le feu d’artifice d’émojis coeur rouge qui éclatera comme jamais. Il y en aura sur tous les écrans, dans toutes les applis et ce sera un peu à celui ou celle qui en aura reçu le plus.

Mais qu’allons-nous faire de tout cet amour? Si seulement nous pouvions le stocker pour plus tard. Non, il est là, bien au chaud sur les serveurs de Meta, et il nous est impossible de le posséder ou de sentir sa chaleur. Lendemain de veille, 2022 prendra ses quartiers, tandis que l’alcool, qui a encore de beaux jours devant lui avant d’avoir un avatar digital, s’évaporera peu à peu. Ce sera alors le moment d’installer une panoplie d’applis pour jeûner, méditer ou marcher. Des outils qu’on n’utilisera déjà plus le 15 janvier mais qui resteront installés pour un bail. Et nous connaissant, je nous vois déjà, d’ici quelques mois, pester sur notre stockage qui sature et notre envie de passer au modèle supérieur pour ne plus connaître ce genre de mésaventures. Moi, je le dis devant témoins, ma première résolution pour 2022 sera de faire le ménage dans mon smartphone. Et vous?

Edgar Kosma: linktr.ee/edgarkosma

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