Pour que les femmes cessent de « vivre seules » une fausse-couche

« Une fausse couche se vit seule », constate Sandra, bien décidée à lever le tabou. A l’image de cette Française, militante dans un collectif, de plus en plus de femmes se mobilisent pour évoquer ce qu’elles ont parfois vécu comme une épreuve et appeler à une amélioration de sa prise en charge.

Dans les médias et sur les réseaux sociaux, anonymes et personnalités ont témoigné de leur fausse couche, souvent synonyme de désarroi et de solitude: Meghan Markle, l’épouse du prince Harry, fin 2020 dans une tribune dans le New York Times, la chanteuse Beyoncé ou encore Michelle Obama dans son autobiographie « Devenir » .

« Une fausse couche se vit seule car le sujet n’existe pas dans notre société », déclare à l’AFP Sandra Lorenzo, dont l’une des grossesses s’est arrêtée à huit semaines. « Je me sentais triste, en colère, je ne comprenais pas, ça a été vraiment difficile à digérer », dit la trentenaire, qui a publié en février un ouvrage intitulé « Une fausse couche comme les autres ».

Elle participe à l’animation d’un collectif qui regroupe des autrices d’ouvrages et de podcasts sur le sujet, pour mieux informer les jeunes lors des cours de biologie à l’école, et le grand public via une campagne nationale.

Les femmes devraient aussi pouvoir bénéficier d’un suivi psychologique remboursé et d’un congé spécifique, comme celui proposé en Nouvelle-Zélande, ajoutent ces signataires d’une tribune parue dans Le Monde fin mars.

Les femmes « jugées responsables »

Quelque 15% des grossesses se terminent par une fausse couche, selon un rapport publié en 2021 dans la revue médicale The Lancet. Le plus souvent, elle se produit au cours du premier trimestre. En France, au moins 150.000 femmes sont concernées chaque année.

Les règles, les fausses couches, la ménopause: des étapes qui rythment la vie des femmes mais étaient rarement évoquées dans le débat public et que les jeunes générations notamment n’hésitent plus à mettre sur la table.

La fausse couche n’a pas toujours été tabou. « Jusqu’au XIXe siècle, on mettait les femmes en garde au sujet de cette éventualité car on les jugeait responsables en cas d’arrêt d’une grossesse », explique Emmanuelle Berthiaud, historienne spécialiste de la maternité et du genre.

Les progrès de la médecine ont permis de comprendre que la fausse couche met fin à une grossesse non viable et permis de limiter les risques sanitaires pour la femme, ajoute-t-elle. « On a donc laissé les femmes gérer ça toutes seules ».

Pour Paula Forteza, députée écologiste indépendante, cet arrêt naturel de la grossesse « est un non-pensé, comme si c’était quelque chose de privé dont il ne fallait pas parler, alors que c’est un sujet de santé publique ». Elle a préparé une proposition de loi, à disposition de la prochaine législature, pour créer un « parcours de soins complet et spécifique de la fausse couche », avec temps d’information, entretien psychologique si la patiente le souhaite et jours de congé pour se remettre, pour la femme concernée et son ou sa partenaire.

Propos maladroits

En France, lorsqu’une femme fait une fausse couche, le protocole est le suivant, explique Cyrille Huchon, professeur de gynécologie obstétrique à l’hôpital Lariboisière à Paris: le médecin vérifie que la grossesse s’est arrêtée, puis la patiente choisit entre la possibilité de laisser le processus d’expulsion se terminer naturellement, ou la prise d’un traitement médical, ou une intervention chirurgicale.

Sur les réseaux sociaux, des femmes dénoncent des propos maladroits de la part du personnel soignant. Comme un médecin qui indique à l’interne, lors d’une échographie aux urgences, « ça va être expulsé », devant la patiente.

C’est un reproche « récurrent », reconnaît le Pr Huchon. Mais « les jeunes soignants sont plus sensibilisés pour éviter ce genre de propos, la formation a évolué depuis une dizaine d’années ».

Il existe aussi des formations spécifiques sur la fausse couche. Les professionnels « doivent pouvoir informer les femmes, de manière simple et concise, sur le fait qu’on peut vivre une fausse couche, qu’on peut plutôt bien la vivre, moins bien, ou très mal », dit Nathalie Lancelin-Huin, psychologue spécialisée en périnatalité, qui anime des formations depuis 15 ans.

La réaction dépend de chacune, de son désir d’enfant et de son investissement dans la grossesse. Pleurs, insomnies, sentiment de culpabilité ou d’accablement: « Tout cela est normal. Mais si ça dure, il faut s’en occuper et ne pas rester seule », dit la psychologue.

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