« Les requins nous prouve que ce qui importe n’est pas de comprendre l’autre mais simplement d’avoir envie de le faire »: rencontre avec François Sarano, océanographe

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Kathleen Wuyard
Kathleen Wuyard Journaliste

Après avoir été le chef d’expédition du Commandant Cousteau, l’océanographe et plongeur professionnel français, décoré de la Légion d’honneur, publie chez Actes Sud un fascinant plaidoyer pour la réhabilitation des requins. Et voit dans notre violence à leur égard une allégorie de notre rapport à l’état sauvage.

Quand on offre aux enfants la possibilité de découvrir la nature, cette curiosité ne les quitte jamais après. J’ai eu la chance que mes parents encouragent cette curiosité. Ils m’incitaient à partir explorer le jardin familial et m’ont offert le masque qui m’a permis de découvrir le monde sous-marin.

La manière dont on traite les créatures non-humaines renseigne sur notre humanité. Chaque effort que l’on fait pour préserver la nature, respecter la vie sauvage nous grandit et nous rend un peu plus humains. C’est important d’avoir de la considération pour chaque organisme vivant, parce qu’ils ont chacun affronté trois milliards d’années d’évolution comme nous et quand on réalise qu’eux aussi sont uniques et irremplaçables, cela incite à faire plus attention aux autres.

Si je compare mon enfance à l’époque actuelle, je constate qu’on est gouvernés par la peur. Enfant, mes parents me laissaient au bord de l’eau et je rentrais le soir après avoir parcouru des kilomètres à la nage. Ça n’arriverait jamais aujourd’hui, d’ailleurs moi-même je ne ferais pas pareil avec ma petite-fille. On a tout intellectualisé dans une volonté de mettre de la distance entre l’humain et les aléas de la vie, comme si on pouvait leur échapper, et on en finit par avoir peur de tout. Je suis stupéfait de voir que les jeunes générations en sont à devoir réapprendre ce que chaque créature vivante fait instinctivement.

La quantité de mondes à découvrir sous la surface est vertigineuse. On cherche des échappatoires derrière les écrans alors que l’océan offre un monde entièrement différent, étrange, plein d’animaux incroyables. C’est aussi le seul monde où ils ne vous fuient pas et où on peut les côtoyer en liberté. Lorsqu’on s’immerge en plongée, on pénètre dans un univers inconnu qu’on peut tout de suite explorer et dans lequel on évolue comme un oiseau. Cela procure une sensation de bonheur infini.

Tout le monde raconte des histoires sur les grands requins blancs, mais personne n’en a jamais vus. J’ai fait des centaines d’heures de plongée à leurs côtés, et il n’y a jamais eu aucun accident: c’est une expérience concrète, réelle, à l’opposé des histoires terrifiantes que racontent des gens qui ne sont jamais allés à l’eau. C’est exactement comme ce qu’on vit avec la pandémie: la rumeur fait des dégâts considérables, alors même qu’en tant qu’humains, on a la capacité de la distinguer du fait.

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C’est impossible de tricher face à un animal sauvage. La rencontre est totale, authentique, il faut procéder avec un immense respect pour l’animal qui vous offre une audience, et il en ressort un moment de sérénité si grand qu’il vous change pour toujours. C’est une école de la vie en société, parce qu’on apprend comment trouver la distance juste avec l’autre pour passer un moment de paix et de bonheur avec lui. Arriver à être en paix avec un animal sauvage implique d’être réceptif à la rencontre.

Le Commandant Cousteau avait ça d’exceptionnel qu’il était apprécié par tout le monde. Il serait catastrophé s’il voyait à quel point la pollution s’est aggravée depuis sa mort, mais enthousiasmé aussi. La vie est revenue avec une grande diversité dans les réserves marines créées ces dernières années, et il se réjouirait de souligner que ça prouve que c’est possible et que c’est pour ça que c’est important de se battre pour la sauvegarde des océans.

Etre déçu ou non du manque d’engagement politique pour l’environnement n’est pas ce qui importe. Autrefois, on pouvait dire qu’on ignorait ce qui se passait, la pollution, l’impact de nos actions, mais aujourd’hui, ce n’est plus possible. On ne peut pas se reposer sur le politique: celui qui ne fait rien pour sauvegarder la planète à son échelle le fait en état de cause, et détruit donc le monde consciemment. Personne ne peut plus dire qu’il ne sait pas.

J’aurais été incapable d’envisager cette carrière seul. Ma femme a fait de moi qui je suis aujourd’hui, elle me porte. Sans elle, je n’en serais pas là. Cela fait plus de quarante ans que nous vivons cette aventure ensemble, et même si cela peut sembler banal, pour moi, les piliers d’un couple solide sont la confiance, l’amour et le partage de passions communes.

Les requins sont une école de la tolérance. On ne peut pas faire plus différent de nous qu’eux, mais malgré l’impossibilité de se comprendre, j’ai pu nager à leurs côtés à quelques centimètres de distance. Cela prouve que ce qui importe n’est pas de comprendre l’autre mais simplement d’avoir envie de le faire.

Au nom des requins, par François Sarano, Actes Sud, 304 pages, parution en février 2022.

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