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"Je suis né pédopsychiatre ", annonce, tout sourire, Marcel Rufo. Ce " clinicien raconteur d'histoires " a conquis petits et grands avec ses ouvrages passionnants et ses conseils percutants. Et si, désormais, 80 % des parents viennent consulter pour des motifs divers, il constate que la question des enfants tyrans semble malgré tout omniprésente. Aussi le professeur a-t-il voulu s'entretenir sur le sujet avec son homologue, Philippe Duverger, " le plus grand pédopsychiatre de demain " (*) Bien sûr, il n'y a pas de recette type. " Chacun a sa singularité, son histoire ", insiste-il, mais il faut la démêler afin de l'apaiser. Et imposer des limites pour offrir les clés d'une liberté intérieure et familiale. Aujourd'hui, la société surinvestit les enfants. L'objectif des parents : les rendre " heureux ". Quelles en sont les séquelles ? Nous vivons dans une société adolescente, du moment présent et du plaisir immédiat. Les enfants s'alignent à l'envie de bonheur permanent. Les nouveaux pères et mères veulent séduire leurs petits. Quel piège ! Cultivant la perfection, ils s'interrogent sur leur légitimité. Les mômes sont devenus précieux car ils incarnent notre avenir. A l'ère des grossesses tardives ou des traitements liés à la fécondité, ils sont plus désirés que jamais. Or les parents place la barre trop haut. Privilégiez la découverte de l'enfant, au lieu de lui imposer la réussite absolue, sinon il plongera dans le désarroi. Qu'est-ce que la tyrannie ? L'enfant tyran croit qu'il commande. Il se prend pour le chef, alors tout le monde doit céder à ses désirs. Privé de frustrations, il met l'équilibre familial en péril. Cela retentit sur l'école ou sur sa vie sociale. Le gosse devient son propre tyran. Ce comportement cache une colère et une souffrance. Pour attirer l'attention, il utilise des éléments négatifs. Or le conflit nourrit le conflit. Il suffit parfois d'entendre cet appel au secours pour débloquer la situation. Qu'en est-il des " frustrations nécessaires " ? Dire " non " est un signe d'autonomie. Mais pour que le petit apprenne à dire " oui ", il faut lui dire " stop ". Cette sanction éducative lui apporte une autocritique, qui l'aidera à grandir. Interdire redonne " une puissance tranquille " aux parents dépassés. Le tyran reflète une éducation fragile, pouvant mener à l'explosion. Trop d'amour nuit au développement. Il faut se séparer pour grandir, imposer des cadres et des limites. Châteaubriand dit que " les excès de liberté mènent au despotisme ". La liberté n'est pas individuelle, mais collective. Aussi l'enfant doit-il respecter ceux qui l'entourent. Autre source de conflit, les écrans... Le marmot rivé à sa tablette ou à son smartphone ne participe à rien. Il ne raconte pas sa journée aux siens, mais aux copains. Je n'interdis pas les écrans, mais pas à condition que l'enfant mange ou se couche après, sinon on entre dans le jeu du tyran. Il est préférable de jouer avec lui ou de lui lire le même conte tous les soirs. La présence des pères est également essentielle ; ces tiers séparateurs évitent une relation trop fusionnelle avec la mère. Je recommande d'ailleurs aux mamans en solo d'avoir un amoureux ! Pour Lacan, " le symptôme de l'enfant est une réponse à la vérité du couple parental ". Pourquoi ? Quand un enfant va mal, les parents culpabilisent. Ils cherchent la faille dans leur couple ou leur malaise familial. Les kids s'avèrent les " chirurgiens de nos histoires ". Ils mettent à nu la vérité parentale. Ces derniers ne supportent parfois plus leur progéniture. Le petit le ressent. Sa colère exprime surtout un mal-être et une perte de maîtrise de soi. Profondément malheureux, l'enfant tyran peut développer des maux psychosomatiques. Certains parents ont trop bon caractère, ils tolèrent tout trop longtemps car ils refusent de voir la réalité. Pourquoi la thérapie doit-elle englober les enfants et leurs parents ? Quand ces derniers perdent pied, ils doivent consulter. Je privilégie plutôt une thérapie brève, afin d'arrêter un processus tyrannique. Les pères et mères veulent tout comprendre, au lieu d'accepter l'autre dans ses faiblesses. On n'a pas l'assurance de guérir un môme, mais on peut améliorer une situation familiale. Mieux vaut être un parent moyen que parfait. On n'a jamais l'enfant dont on rêve, ni les parents qu'on mérite. Aussi faut-il rester surpris par cet être autonome. Peut-on grandir à n'importe quel âge ? On grandit jusqu'au dernier jour car la vie est une utopie. Mes patients m'ont tout appris. Ils sont la preuve qu'on ne peut pas prédire l'avenir ni retirer " une réserve d'espérance ", parce qu'il peut toujours y avoir une lumière derrière un mur noir. Je leur transmets la chance d'y croire. Quand je ne sers plus à rien, je leur souhaite bonne route.