La plupart des contes commencent par " Il était une fois ". Une locution qui sous-entend que ces récits imaginaires, emplis d'animaux qui parlent, de gamins naïfs et de belles endormies, nous viennent d'un temps que les moins de 100 ans ne peuvent pas connaître. Et pourtant, ces épopées qui hantent nos esprits sans jamais trop savoir qui nous les a transmises survivent, sans prendre une ride, aux époques, aux modes, aux guerres, aux crises économiques et autres désillusions d'un monde qui évolue à la vitesse grand V. Certes le vocabulaire change un peu, les détails glauques sont gommés sous couvert de bonne conscience ou amplifiés, pour faire frémir l'auditoire... Mais la trame est là, l'intrigue intemporelle, les personnages immortels.
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La plupart des contes commencent par " Il était une fois ". Une locution qui sous-entend que ces récits imaginaires, emplis d'animaux qui parlent, de gamins naïfs et de belles endormies, nous viennent d'un temps que les moins de 100 ans ne peuvent pas connaître. Et pourtant, ces épopées qui hantent nos esprits sans jamais trop savoir qui nous les a transmises survivent, sans prendre une ride, aux époques, aux modes, aux guerres, aux crises économiques et autres désillusions d'un monde qui évolue à la vitesse grand V. Certes le vocabulaire change un peu, les détails glauques sont gommés sous couvert de bonne conscience ou amplifiés, pour faire frémir l'auditoire... Mais la trame est là, l'intrigue intemporelle, les personnages immortels. Pour Jean-Louis Tilleuil, professeur de littérature romane à l'UCL, spécialisé dans les modes d'expression de la culture contemporaine, les contes sont même plus présents que par le passé. " Depuis plusieurs dizaines d'années, on retrouve les textes des Grimm, Perrault, Andersen et consorts en collections de poche. Ce qui les rend très accessibles. Par ailleurs, les multiples versions proposées au cinéma, et la mondialisation qui va avec, ont fait entrer cet univers plus largement dans notre quotidien. " Celui des juniors certes, mais aussi celui des adultes... Car, pour séduire ce public, premier lecteur des ouvrages au chevet de sa progéniture, les maisons d'édition multiplient les variantes esthétisantes où le graphisme et le phrasé sont particulièrement étudiés. La BD s'empare également de cette symbolique. On pense à Mélusine, Percevan, etc. Les psychothérapeutes, quant à eux, ont commencé à s'intéresser au sujet il y a plus de trente ans déjà, notamment avec la sortie du bouquin Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim (1976). Il y analyse divers classiques, comme Blanche-Neige et La Belle et la Bête, du point de vue de leur contenu psychanalytique, et explique comment ils répondent aux angoisses des gosses en s'attaquant au complexe d'OEdipe, à la rivalité dans la fratrie... " Cet auteur est le premier à avoir montré que ces récits avaient des vertus thérapeutiques et préparaient l'enfant à entrer dans l'âge adulte ", souligne le professeur de l'UCL. Désormais, l'approche est encore utilisée par une frange de la profession, même si d'autres thérapeutes préfèrent travailler avec des outils davantage calibrés pour chaque patient, créant de nouveaux scénarios plutôt que d'en exploiter d'anciens (lire par ailleurs). Mais si ce genre onirique continue à faire vibrer petites et grandes oreilles avides d'imaginaire, les thèmes qu'il véhicule partagent le monde de l'éducation. Pour la psychothérapeute Isabelle Filliozat, " ces fables sont complètement périmées ". L'auteure du bouquin Au coeur des émotions de l'enfant (1999, JC Lattès), cité régulièrement comme guide par ceux qui revendiquent une éducation loin des diktats de l'obéissance à tout crin héritée du passé et qui privilégient l'écoute, se justifie : " Leur but, lorsqu'elles ont été inventées, était d'obtenir la soumission des enfants et de leur faire peur. Ce n'est plus l'objectif des parents et il y a bien d'autres moyens d'apprendre à rêver, sans s'appuyer sur une culture qui relève du passé. " Et l'experte française de relater que, lorsqu'elle était jeune maman, elle ne lisait jamais de tels textes à ses rejetons, le seul qu'elle leur montra - La chèvre de monsieur Seguin - s'étant soldé par une nuit de cauchemars. " Il y a des livres bien plus intéressants de nos jours, comme les Max et Lili (Calligram), par exemple, qui donnent des clés pour vivre le quotidien, sans s'embarrasser d'une lourde symbolique. " Pour illustrer son propos, la spécialiste souligne entre autres le rôle de la belle-mère, souvent très négatif dans les contes - " Ce qui est dangereux à une époque où les divorces explosent et où beaucoup de gosses doivent composer avec la seconde épouse de leur père, justement. " Elle pointe également Peau d'âne, qui aborde la question très contemporaine de l'inceste, " mais sans donner de réponses. La jeune fille qui en est victime va se plonger dans ce texte parce qu'il lui parle mais n'y trouvera aucune solution pour sortir de son problème ", déplore-t-elle. A l'opposé, d'autres observateurs de la discipline voient justement dans ces mésaventures à dormir debout une voie de lecture de notre monde actuel ! " Prenons le rôle de la femme, propose Christine Andrien, co-directrice de la Maison du Conte de Bruxelles, qui fête ses 15 ans cette année et est installée au Rouge-Cloître à Auderghem. C'est vrai qu'on a en tête les Disney qui s'inspirent de clichés des années 50 où la gent féminine occupait un rôle plus effacé. Mais de manière générale, la femme est souvent cruciale dans l'intrigue et prend son destin en main, en choisissant qui elle veut vraiment épouser, en aidant le héros, etc. " Globalement, les thèmes brassés seraient donc, selon elle, dans l'air du temps : l'injustice, le rapport parents-enfant, l'étranger, le mariage forcé... Cela abordé de façon ludique et compréhensible pour tous : " Sous ce vernis de symbolique important, cela parle de l'humain avant tout, donc de nous. C'est un art humble qui ne nécessite pas de connaissances métaphysiques. Ce qui explique son succès universel ", insiste la directrice qui préconise toutefois une approche moderne de la discipline. " Ce n'est pas parce qu'on présente un conte populaire qu'on doit le déclamer comme il y a cinq cents ans ; on est au XXIe siècle et cela doit se sentir, même si on ne dit pas "yo" à chaque fin de phrase. Un conteur peut mener sa barque comme il l'entend et n'est pas forcé de suivre un texte à la virgule près, comme au théâtre. Certains ont un support écrit, d'autres pas... Mais ce n'est pas non plus de l'impro ; chacun doit tisser sa toile narrative autour d'une base existante. C'est un peu comme le jazz. Si on prépare bien sa représentation, on peut sortir du chemin et y revenir brillamment. " Si l'on fait fi des valeurs véhiculées, les péripéties des trois petits cochons, d'Hansel et Gretel et autres Chaperon Rouge restent toutefois un vecteur imparable pour développer l'imaginaire, ce dernier nous permettant " de nous évader d'un quotidien pas toujours drôle ", comme le relève Françoise De Visscher, responsable du centre de documentation à la Maison du Conte de Bruxelles. Pour elle, " c'est une manière de lâcher prise, en se laissant porter par les mots, ce qui est une opportunité rare à l'heure actuelle ". Ayant donné cours dans l'enseignement supérieur, la spécialiste a aujourd'hui pris du recul et estime que ce dernier devrait s'inspirer de cette approche basée sur l'imagination. " Les universités s'adressent à la part rationnelle de l'individu ; les contes touchent l'inconscient, la symbolique, c'est une autre forme d'apprentissage et je pense que les deux sont complémentaires, insiste-t-elle. Si c'était à refaire, je mêlerais davantage ces univers car si on reste trop cartésien, on finit aussi par perdre pied avec la réalité. " Enfin, on peut encore souligner que les contes sont de beaux outils pour donner aux enfants, comme à leurs aînés, le sens du récit, en leur montrant comment on conduit une histoire. " C'est quelque chose d'important dans notre monde de communication, insiste Christine Andrien. Et cela remet l'oralité à l'honneur. A l'école, on demande aux petits de bien écrire, avant de bien parler. Or, prendre le temps de laisser un gamin s'exprimer, c'est tout bénéfice pour ses futures études. Ça le tire vers le haut. " Preuve que ce vecteur de communication est bien là, nombre de publicités, censées parler davantage aux adultes, s'appuient sur ces épopées féeriques, comme l'observe Jean-Louis Tilleuil. Un exemple récent ? " Le dernier spot de la mutualité Partenamut qui joue avec les personnages de Neige-Blanche, Heureux, Biglo, Chico, Enrhumé, Gêné, Pasdebol et Bébé... " Et l'expert d'évoquer également les campagnes pour le parfum Lolita Lempicka, dont le flacon en forme de pomme est plus qu'évocateur. " Les contes de fées font partie des meubles de notre imaginaire collectif et nous offrent par ailleurs des réminiscences de notre enfance, justifie-t-il. Ces codes permettent dès lors de créer une relation entre l'annonceur et la cible. En déclinant nos stéréotypes de cette façon, le but est de nous rassurer, pour ensuite nous faire passer un message. " Reste à voir si détourner ces histoires populaires les fait vivre ou les dessert... " Finalement, chacun fait ce qu'il veut. Le plus important, c'est que les parents soient en accord avec eux-mêmes et construisent leur éducation en fonction des objectifs qu'ils se sont fixés ", conclut Isabelle Filliozat en guise de happy end...