Fait rarissime, si ce n'est unique, le tonitruant cuisinier au chapeau noir exige en référé (procédure d'urgence) des éclaircissements sur les critères, les méthodes d'évaluation et la formation des inspecteurs du guide gastronomique qui ont présidé à la rétrogradation de son établissement de Manigod, dans les Alpes françaises.

Marc Veyrat, qui sera a priori absent de l'audience mercredi, réclame également devant le tribunal de grande instance de Nanterre, près de Paris, de ne plus être référencé dans les éditions ultérieures du Michelin, ce que le guide rouge refuse. Et il demande à être indemnisé d'un euro symbolique pour le préjudice subi.

Après ce déclassement, le cuisinier s'était dit en "dépression".

Cette attaque en justice est une "première" de la part d'un chef contre le Guide Michelin, selon son avocat Richard Malka. Elle aurait pour origine, selon le chef cuisinier, des propos selon lesquels un inspecteur aurait notamment décelé du cheddar dans l'un de ses plats, lui qui se targue de n'utiliser que des produits de son terroir natal.

"Qu'ils disent que mon plat est plein de cheddar... Et ma "coquille saint-jacques virtuelle", faite à base de foie de lotte du lac Léman... On prend ça pour de la (vraie) saint-jacques, quel manque de compétence!", s'est-il insurgé auprès de l'AFP à quelques jours de l'audience.

Marc Veyrat devant son auberge de Veyrier-du-Lac en Haute-Savoie © Wikicommons

Le tribunal n'est pas fait pour protéger la vanité des hommes

"Des propos invraisemblables et inventés de toutes pièces", répond la partie adverse.

La demande d'éclaircissements concernant les inspections du restaurant supposerait une levée de l'anonymat de ces inspecteurs. "C'est grotesque, tempête Me Malka. M. Veyrat voudrait que la France soit le seul pays à abandonner le principe de liberté de la critique gastronomique parce que son restaurant a eu deux étoiles plutôt que trois, parce qu'il a été jugé excellent plutôt que génial!"

Procédure abusive ?

Selon lui, les demandes de M. Veyrat sont "inconciliables avec le principe constitutionnel de liberté d'expression", et "le tribunal n'est pas fait pour protéger la vanité des hommes".

"C'est là le procès d'une diva narcissique" à l'"égoïsme pathologique", estime-t-il encore. "Il ne peut exister de situations acquises à tout jamais, ni de passe-droit, même pour les plus grands restaurants".

La Maison des Bois fait toujours partie dans l'édition 2019 du guide des 85 restaurants français bénéficiant de deux étoiles, "ce qui n'est pas rien", souligne Me Malka.

Estimant se trouver face à une procédure abusive, le Guide Michelin réclame au chef cuisinier 30.000 euros de dommages et intérêts.

"Depuis des décennies, Marc Veyrat est habitué à ce que sa cuisine soit notée, évaluée, comparée et il sait bien que l'on n'est pas propriétaire à vie de ses étoiles (...) Il assume tout, pourvu que la critique soit rigoureuse", avait argué Me Emmanuel Ravanas, l'avocat du chef, en septembre, lors du dépôt de l'assignation contre le Michelin.

Le cuisinier a cherché "amiablement" à connaître "les raisons objectives de cette décision qui l'affecte tant à titre personnel que professionnel" et affecte "surtout l'indéfectible engagement de ses équipes au service de la cuisine de montagne", mais il n'a reçu que des "réponses approximatives", avait alors déploré l'avocat.

En lançant la procédure en septembre, Marc Veyrat avait indiqué s'être senti "déshonoré par la décision du Guide Michelin". "C'est pire que la perte de mes parents, c'est pire que n'importe quoi", confiait-il encore dans les colonnes de l'hebdomadaire Le Journal du Dimanche, paru ce week-end.