Car c'est bien là que l'épopée commence: dans une taverne où les goinfres sont rois et où, en poussant la porte d'entrée grinçante, on a une furieuse envie de crier: "Où sont les poulardes? J'ai faim! Qu'on ripaille à plein ventre!" (Godefroy Amaury de Malefète, dit "le Hardi", 1123 après J.-C.). Entre les murs en pierre, sont dispersées quelques tables en bois, tandis qu'un immense feu ouvert réchauffe la pièce. Le lieu sommeille dans l'entresol d'un bâtiment daté du XVIe siècle, où se trouvait jadis la ferme du château de Hermalle-sous-Huy. Ne faites pas semblant de connaître, je sais très ...

Car c'est bien là que l'épopée commence: dans une taverne où les goinfres sont rois et où, en poussant la porte d'entrée grinçante, on a une furieuse envie de crier: "Où sont les poulardes? J'ai faim! Qu'on ripaille à plein ventre!" (Godefroy Amaury de Malefète, dit "le Hardi", 1123 après J.-C.). Entre les murs en pierre, sont dispersées quelques tables en bois, tandis qu'un immense feu ouvert réchauffe la pièce. Le lieu sommeille dans l'entresol d'un bâtiment daté du XVIe siècle, où se trouvait jadis la ferme du château de Hermalle-sous-Huy. Ne faites pas semblant de connaître, je sais très bien que vous n'avez aucune idée d'où cela se trouve, et sachez que je n'ai aucune intention de vous aider: quand j'ai l'estomac vide, je ne suis pas forcément sympa. Rassurez-vous: les tenanciers, eux, sont très aimables. Quant à la carte, elle ressemble de très près à ce que j'ai vu de plus étrange et de plus courageux sur un menu: potage de pommes, salade des trois chicons, pâtes à l'ardennaise, omelette "à la fortune du pot" (concoctée selon les inspirations du chef), waterzooi de Charles Quint ou crêpes de Hongrie. Et je ne parle même pas des mets aux noms presque inquiétants, comme la Boleûte, l'Arboulastre ou le Pullus Tractogalatus, dont même mes arrière-aïeuls n'ont probablement jamais entendu parler. Un brin sceptique, j'opte finalement pour les "boulèts" - ce qui vous donne, l'air de rien, un indice sur la région où se trouve cet endroit hors du temps. Je le dis sans jactance ni balivernes: rarement mangeaille ne fut autant à mon goût. Auprès de la tablée, une jouvencelle m'explique que la plupart des recettes sont élaborées à partir de vieux livres de pitance provenant d'une pièce attenante, où paissent quelque 20.000 ouvrages culinaires. "L'une des bibliothèques gastronomiques les plus fournies d'Europe", m'assure-t-on. Après cette copieuse et délicieuse régalade, direction... le musée de la gourmandise. La pièce n'est pas bien vaste, mais elle regorge d'objets rares ou saugrenus, qui racontent chacun une histoire liée à l'évolution de la cuisine, du Néolithique à la Grèce antique, en passant par le Quick. Entre les chenets, les fers à gaufres, les marmites, les biberons, les crémaillères ou les verres à péket (là, normalement, vous situez le coin), je me surprends à me demander: "Mais qu'est-ce que c'est que ce binz?" Heureusement, à chaque question, la finaude guide Nicole répond prestement par une anecdote alléchante. Je quitte donc les lieux avec l'esprit repu, non sans goûter à une autre spécialité de la taverne: une vinasse gouleyante répondant au nom d'hypocras... Que trépasse si je faiblis!