Chez Bob, il n'y a pas grand-chose. Aucune porte intérieure, pas de meubles, pas de plafonnage sur les murs. Il n'y a pas non plus de deuxième étage, de grenier ou de cave. Mais c'est précisément ce que l'architecte avait en tête lorsqu'il a dessiné les plans en 1971: une construction élégante, mais la moins chère possible. Depuis quelques années, une absence résonne dans la maison: Ann, l'épouse de Bob, est décédée d'une longue maladie. Peu après, Bob s'est cassé la hanche en chutant. Depuis, la vie de l'octogénaire se passe dans un lit, sans aucune liberté de mouvement. Une souffrance amplifiée par l'ataxie spinocérébelleuse, un mal neurodégénératif rare qui entraîne des troubles moteurs et articulaires. "C'est héréditaire, et les symptômes n'apparaissent qu'à la quarantaine. Hélas, ma fille en est atteinte aussi", explique l'architecte qui, malgré les soins quotidiens dont il a besoin, insiste pour ne pas être placé en maison de retraite. "Je veux rester le plus longtemps possible. Cette maison est l'oeuvre de ma vie, et je tiens à mon indépendance. Et puis, quand je vois ce qu'il se passe dans les maisons de retraite aujourd'hui, surtout avec le coronavirus, je préfère être ici..."
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Chez Bob, il n'y a pas grand-chose. Aucune porte intérieure, pas de meubles, pas de plafonnage sur les murs. Il n'y a pas non plus de deuxième étage, de grenier ou de cave. Mais c'est précisément ce que l'architecte avait en tête lorsqu'il a dessiné les plans en 1971: une construction élégante, mais la moins chère possible. Depuis quelques années, une absence résonne dans la maison: Ann, l'épouse de Bob, est décédée d'une longue maladie. Peu après, Bob s'est cassé la hanche en chutant. Depuis, la vie de l'octogénaire se passe dans un lit, sans aucune liberté de mouvement. Une souffrance amplifiée par l'ataxie spinocérébelleuse, un mal neurodégénératif rare qui entraîne des troubles moteurs et articulaires. "C'est héréditaire, et les symptômes n'apparaissent qu'à la quarantaine. Hélas, ma fille en est atteinte aussi", explique l'architecte qui, malgré les soins quotidiens dont il a besoin, insiste pour ne pas être placé en maison de retraite. "Je veux rester le plus longtemps possible. Cette maison est l'oeuvre de ma vie, et je tiens à mon indépendance. Et puis, quand je vois ce qu'il se passe dans les maisons de retraite aujourd'hui, surtout avec le coronavirus, je préfère être ici..." Sa chevelure abondante donne à Bob un air de vieux sage, mais ses yeux affichent encore l'éclat de sa jeunesse, lorsqu'il était étudiant en architecture de Sint-Lukas, à Bruxelles. Quand il avait toujours les meilleurs points et qu'il se montrait trop fier pour faire un stage, convaincu de déjà tout savoir. "Ma soeur aînée avait d'ailleurs envoyé une lettre à Le Corbusier, qui habitait à Paris, pour lui demander si je pouvais venir apprendre à ses côtés. Mais l'architecte est décédé lors d'une séance de natation dans la Méditerranée avant que le courrier ne lui parvienne. Dommage, parce que dans le fond, une telle expérience me faisait envie. J'espérais pouvoir devenir le nouveau Renaat Braem, un Anversois qui avait pu faire un stage auprès de lui." L'influence du célèbre maître français se reflète clairement dans la maison brutaliste de Bob, avec son décor noir et blanc, ses formes cubiques, son toit plat, ses vastes baies vitrées horizontales et ses touches de couleur. Esthétiquement, la pièce dans laquelle Bob vit aujourd'hui, l'ancienne chambre d'enfant, contraste avec le reste des lieux. "Tout le mobilier a été conçu en pierre: les armoires, les lits, la cuisine... Cette pièce est la seule où vous verrez des meubles Ikea. Mon lit est entouré de tables à roulettes avec mes médicaments, mon iPad, mes livres et ma lampe de lecture. Tout est à portée de main. Un aménagement a priori improvisé, mais pas du tout", précise Bob qui, à l'aide de son déambulateur, peut atteindre les toilettes, le frigo ou le micro-ondes. Pour le laver ou l'habiller, une infirmière lui rend visite chaque jour. "Le CPAS s'occupe de la nourriture, de la lessive et du repassage. Un jardinier entretient le jardin, même si cela fait cinq ans que je n'ai pas mis le pied dehors. Je n'ose plus me regarder dans le miroir: j'imagine que j'y verrais un vieillard..." Cette maison insolite a un jour tapé dans l'oeil du photographe documentaire et d'intérieur Peter Dekens, qui habite non loin de là. Toujours en quête de demeures "intéressantes" pour exercer son art, l'homme a laissé un petit mot dans la boîte aux lettres de Bob. Peu après, il a reçu un mail lui disant: "Venez donc, ce sera l'occasion de revoir ma maison." Par ces mots, Bob ne laissait pas deviner qu'il était malade... jusqu'à ce que son infirmière ouvre la porte. Le photographe a alors reçu carte blanche pour immortaliser tout ce qu'il souhaitait. "J'ai tout de suite développé les clichés, pour que Bob puisse les regarder. Parfois, il me demandait s'il pouvait voir tel ou tel espace sous un autre angle. Mais dans l'ensemble, il me laissait faire ce que je voulais. C'était une expérience particulière d'évoluer dans un lieu où le temps s'est arrêté. Mon hôte m'a laissé fouiller dans ses archives, et ce fut passionnant." Plongés dans des recueils d'images, les deux hommes ont beaucoup échangé, se racontant des histoires parfois très anciennes. Bob s'est notamment souvenu de la Seconde Guerre mondiale, qu'il a vécue enfant (il est né en 1937). "J'étais assis à la table de la cuisine avec ma soeur quand un missile V allemand est tombé sur le district anversois de Hoboken où nous habitions, et toutes les portes et fenêtres de la maison ont explosé." L'épouse de Bob occupait également une place très importante sur la liste de ses souvenirs, elle qui a beaucoup aidé Bob à la construction de la demeure et dont le portrait orne désormais le mur à côté duquel il est alité. "Ann était une travailleuse acharnée et une fonceuse, se souvient-il. Je l'ai rencontrée lors d'un bal, où elle est venue me proposer une danse. Elle m'a raconté qu'elle travaillait dans une pharmacie, et le lendemain, je faisais le tour de toutes les pharmacies du quartier pour la retrouver. Nous nous sommes écrit des lettres pendant mon année de service militaire en Allemagne, et à mon retour, nous sommes partis en voiture, en Grèce et en Scandinavie. A l'époque, c'était inhabituel de voyager en amoureux avant le mariage. Mais le père d'Ann était très ouvert d'esprit." Après leurs escapades, la vraie vie a commencé pour Ann et Bob. Comme il exerçait une profession libérale, et ignorait le succès qu'il allait un jour connaître, l'architecte préférait ne pas s'encombrer d'un prêt conséquent pour bâtir une maison. "J'avais calculé qu'un toit plat coûtait moins cher qu'un toit incliné, et qu'une isolation était moins onéreuse avec un lieu carré - et non rectangulaire - car le périmètre est moindre. En fait, la forme la moins chère est le cercle, mais tous les matériaux de construction sont droits", explique celui qui a donc opté pour le principe du "less is more", sans portes intérieures et avec des finitions brutes. "J'avais trouvé des pierres venant du Limbourg et au tarif de 1 franc belge par pièce - alors que le prix moyen était de 10 ou 11 francs - et nous avions besoin de 75 000 pièces pour toute la maison. A l'intérieur, on a également privilégié la pierre, à la fois pour les armoires, les lits et le salon. Le sol est en pavés poncés et peints en blanc. Nous avons énormément travaillé seuls. Quand nous avons choisi le terrain, la région était encore rurale, avec beaucoup d'humidité dans le sol. Nous ne pouvions donc pas construire directement dessus. Nous avons fait venir septante-cinq bennes remplies de terre pour surélever la surface d'un mètre. Avec une pelle et une brouette, mon épouse a réparti toute cette terre. Elle mérite une médaille. J'ai eu beaucoup de chance de la connaître." Ne sachant pas combien d'enfants s'ajouteraient sous leur toit, Bob a imaginé une chambre pouvant être scindée en deux. Le petit Yves arriva en premier. Cinq fausses couches suivirent, en raison d'une malformation utérine chez Ann. "On a alors envisagé de devenir une famille d'accueil, pour que notre fils ait de la compagnie. Une agence est venue nous rendre visite pour faire connaissance, mais quand la dame a remarqué qu'on n'avait aucune porte à l'intérieur, même pour la salle de bains, elle a décidé que ce n'était pas la place d'un enfant. Elle a peut-être pensé qu'on passait son temps à se promener tout nus... Mais bref. Heureusement, peu après, notre fille Leen a vu le jour, neuf ans après Yves... " Aujourd'hui, Leen et Yves voient toujours leur père, mais les contacts quotidiens se font par e-mail. " Mon fils a programmé mon iPad, avec lequel je peux faire deux choses: envoyer des courriels et regarder la télé. Je ne souffre pas vraiment de solitude. Tous les matins, une infirmière et un employé du CPAS viennent me voir. Et l'après-midi, je lis." Le book de Bob est bien rempli: maisons, appartements, showroom automobile et station-service. Mais le jour où il a été reconnu comme invalide, à 53 ans, il a dû rendre son numéro d'entreprise. A ce moment-là, il s'est concentré sur sa propre habitation. Le jardin a notamment été repensé. "On y trouve une sorte de statue composée de deux tours de cinq mètres de hauteur, en béton armé, qui se touchent presque. Elles nous représentent, Ann et moi." Le couple a également réalisé une maquette des lieux en bambou, qui est aujourd'hui exposée dans la chambre de Bob. "A la demande de ma femme, qui voulait rendre la maison un peu plus chaleureuse, je me suis adonné à la gravure sur bois, pour accrocher mes oeuvres aux murs. J'ai aussi fabriqué les chaises en bois que vous pouvez voir dans les différentes pièces et qui ont été imaginées pour le mariage de ma fille, qui a organisé la réception dans la maison, puis un dîner en petit comité dans mon atelier attenant." Aujourd'hui, le photographe Peter continue à rendre visite régulièrement à Bob, mais sans appareil photo. "Au début, j'éprouvais un peu de peine pour Bob, avoue-t-il. Mais la pitié ne l'intéresse pas. Il fait ce qu'il peut de ses journées, et il est passionné par le monde. Ces derniers mois, j'ai appris à mieux connaître cet homme aussi intelligent qu'instruit, qui me fait penser à mon père, notamment par sa fascination pour l'histoire de la guerre. Je vais parfois lui chercher des livres à la bibliothèque. Je fais une sélection de titres à l'avance, et je lui envoie une liste numérotée pour qu'il me dise ce qui l'intéresse." Si un jour, Bob est contraint et forcé de quitter sa demeure, il espère sincèrement pouvoir offrir une seconde vie aux lieux. Sa plus grande peur est que la maison soit démolie. "Il n'y a que les férus d'architecture qui s'intéresseront à elle, selon moi. Les autres gens n'achèteraient jamais une chose pareille, sans portes à l'intérieur, et tout en pierre. Ils n'en verraient ni le charme ni l'utilité..."