Ils ne sont pas architectes


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Depuis leur plus tendre enfance, les frères Moerman ont baigné dans l'architecture contemporaine. C'est dire s'ils sont aujourd'hui dans leur élément. "Nos parents aimaient cela et le dimanche matin, on se réunissait autour de la table du séjour -une Knoll - et on regardait des photos d'intérieurs, raconte Peter, nostalgique. Ils pouvaient épargner des mois pour acheter une chaise particulière à leurs yeux. Ils nous ont vraiment appris à observer et apprécier les belles choses. Pourtant, ils n'étaient pas du tout du métier. Notre maman était chef infirmière à Gand et notre papa travaillait chez Exxon." Les deux frangins n'emprunteront pas non plus le chemin de l'art de bâtir et opteront pour des études commerciales. Alors que Thomas trouvera un poste dans l'immobilier, à Bruxelles, Peter entamera sa carrière auprès de la multinationale Unilever. "Mon épouse étant employée chez Procter & Gamble, un concurrent direct de ma boîte, nous avons dû faire des choix, explique ce dernier. J'ai démissionné et six mois plus tard, je lançais Rietveldprojects. Mon frère m'a tout de suite rejoint. On partait de rien; nous n'avions pas d'argent derrière nous. Notre banquier nous a suivis et on a commencé par deux petits projets de 6 à 8 logements à Saint-Idesbald. On a vraiment avancé pas à pas." Treize ans plus tard, le tandem de promoteurs - car c'est bien ce qu'ils sont, même s'ils n'aiment pas ce terme qu'ils jugent "péjoratif" - a tracé sa route, a à son actif plusieurs centaines d'appartements et collabore avec des bureaux pointus d'architecture, tels que Govaert & Vanhoutte, CAAN et Element architecten pour faire pousser entre les dunes ouest-flandriennes des buildings toujours plus novateurs. "On essaye de bosser avec des agences qui ont quelque chose de spécial et avec qui on s'entend bien. Ça doit être amusant pour tout le monde", se félicitent-ils en choeur. S'ils regrettent de ne pas être architectes eux-mêmes? "Un peu mais personne ne m'a soufflé l'idée quand j'étais jeune", rigole Peter... Avant d'ajouter que, finalement, ça leur permet d'avoir du recul, d'énoncer leurs envies, puis de laisser les spécialistes plancher tranquillement. Le siège Rietveldprojects est situé à Sint-Denijs-Westrem, près de Gand, où vit Peter. Thomas, lui, habite à Oostduinkerke. C'est dans ces bureaux, installés dans une belle villa de 1936, restaurée avec grand soin, que les deux hommes nous reçoivent. "Comme nos bâtiments sont contemporains, nos clients s'attendent à voir ici un grand bloc en béton... Mais pas du tout, il faut aussi avoir du respect pour le passé", insistent-ils, installés avec décontraction dans la salle de réunion. On sent qu'entre ces deux-là le courant passe... "Nous avons des caractères très différents mais complémentaires et il suffit d'un demi-regard pour se comprendre, confie Peter. Je prends en charge le suivi de chantiers et la gestion du quotidien. Et Thomas, les achats et ventes. Mais en matière d'idées, on est tous les deux impliqués. On veut vraiment que cela reste une petite affaire familiale avec seulement quelques collaborateurs. C'est aussi pour cela qu'on ne recourt pas à des investisseurs, pour garder le contrôle de A à Z." Et son frangin d'enchaîner sur le même ton: "Dès le départ, nous voulions initier des projets bien construits et dont nous serions fiers plus tard. Des choses que nous pourrions montrer à nos enfants en disant: "Tu vois, c'est ton oncle et ton papa qui ont fait construire ça"." Sur les routes de la côte belge, dans la partie qui s'étend de Nieuport à Saint-Idesbald surtout, les amateurs de volumes atypiques ne peuvent qu'avoir remarqué les oeuvres de Rietveldprojects. Au fil des années, leurs buildings aux lignes épurées se sont multipliés, contrastant franchement avec la monotonie des immeubles balnéaires classiques, souvent médiocres d'un point de vue esthétique. Le nom de ces résidences haut de gamme: Eames, Le Corbusier, Jean Prouvé, Pierre Paulin, et autres grands noms du design ou de l'art de bâtir. "Notre société s'appelle Rietveld en hommage d'une part au Néerlandais, figure de proue du mouvement De Stijl, mais aussi parce que nos parents habitaient dans une rue portant ce nom. Depuis le début, nous cherchons à nommer chacun de nos projets dans une même optique. On explique même dans le cahier de charges qui sont ces personnes... pour élargir la culture architecturale de nos clients." Si ce terrain de jeu en bord de mer s'est immédiatement imposé à eux, c'est parce que leur papa était originaire de là-bas, qu'ils y avaient une maison de vacances et que Thomas y a rencontré sa femme. "On aimait l'atmosphère, l'ambiance. Et travailler pour la côte, c'est travailler pour toute la Belgique puisqu'on y croise aussi bien des gens d'Ypres, Bruxelles ou Bastogne", observe Thomas. Il n'empêche, les débuts furent difficiles car les autorités communales, tout comme la clientèle, n'étaient pas vraiment prêtes à ce choc stylistique. "Tout le monde veut un appartement dans le style normand, comme on en voit partout sur la digue, résument-ils. Nous, on désirait se distinguer et on a dû y aller petit à petit pour que les idées percolent." Désormais, il semble que le mouvement soit lancé et d'autres promoteurs empruntent la même voie - "de pâles copies parfois", taclent les deux frères - si bien que tout le paysage construit de ces stations touristiques s'en voit progressivement modifié. Si peu à peu Rietveldprojects initie un vent de renouveau à la côte, le tandem n'entend pas en rester là et cherche encore à se distinguer. "On observe qu'il y a pas mal de gens qui nous suivent. Mais on est déjà en train de voir plus loin avec des projets différents - par exemple un volume complètement recouvert de plaques de pierre naturelle, y compris en toiture." D'autres contrées sont aussi explorées par la société de promotion avec un premier chantier... sur le golf de Marbella, en Espagne. "Notre grand atout, c'est qu'on pense toujours "out of the box" se réjouit le binôme, l'un terminant la phrase de l'autre, ce qui fait qu'on ne sait plus trop qui a dit quoi. Si tout le monde part à droite, on ira plutôt à gauche, et vice-versa. Dans la vie, c'est important de cultiver la surprise. Quand vous allez au restaurant, que vous voyez un bâtiment, que vous lisez un article, il doit y avoir quelque chose qui marque et qui reste..." Avec vue imprenable sur les flots, en prime.