Le blanc des maisonnettes aux formes rondes est un peu défraîchi, la mousse s'est installée ici et là. Le cadre est bucolique: des saules bordent le terrain de 4.100 m2, séparé du reste de la commune par un cours d'eau, la Plaine.

En 1967, l'architecte suisse Pascal Häusermann a installé sur ce lopin de terre entouré d'eau onze bulles, composées d'une structure métallique et de voile de béton projeté, à la demande d'un hôtelier. Neuf étaient dédiées à la location touristique, un bâtiment principal de 150 m2 faisait office de réception avec deux grandes pièces à l'étage et un local technique, soit 405 m2 de surface habitable en tout. "Ce sont des constructions modulaires imaginées pour être déplacées et habitées sans contrainte", résume un connaisseur de l'architecte utopiste, sous couvert d'anonymat.

En 2006, cinq amis, "des anciens punks, anciens rockeurs" en quête d'une nouvelle vie à l'aube de leur quarante ans, achètent "l'île Häusermann" pour 180.000 euros, raconte Laurence Euvrard, l'une d'entre eux.

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Depuis leur création, les bulles ont connu cinq propriétaires et ont été laissées à l'abandon pendant une décennie, dans les années 1990. "Nous voulions sauvegarder cet endroit qui n'était pas en si bon état que cela" et qui était en train de perdre son esprit des années 1950 à 1970, si chère au coeur de "la joyeuse bande de copains", explique Bruno Tourmen, l'un des propriétaires. "On a eu une grosse année de travaux, tout était encore d'époque. Il a fallu tout refaire pour être aux normes" et le transformer en gîte, se souvient Mme Euvrard. "Je ne sais même plus le prix des fenêtres. Je me souviens juste que ça a pris deux ans pour toutes les changer", glisse-t-elle.

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M. Häusermann n'aimant pas les angles droits - leur préférant les lignes courbes et les arrondis -, boiseries, rideaux et mobilier sont sur mesure.

"Un paradis"

Les neuf bulles, de 25 m2 à 40 m2, ont été décorées par couleur - vert, violet, bleu... - et par thème - Pop-art, psychédélique, chlorophylle, love - dans l'esprit des années 1950 à 1970.

Au sol, il y a des mosaïques noires et blanches ou des petit carreaux bruns. De grandes fenêtres inclinées, pas tout à fait octogonales, ouvrent sur la nature et la rivière. "Attention, il y a une marche plus haute que les autres", prévient la propriétaire en montant à l'étage de la bulle la plus vaste. "On a demandé à Pascal Häusermann pourquoi il y avait une marche différente, mais il ne s'en souvenait plus. Il pense que c'est à cause de l'alcool!", s'esclaffe-t-elle.

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Les cinq amis ont beaucoup échangé avec l'artiste suisse, précurseur de la "blob architecture", privilégiant les formes organiques. Deux ans avant sa mort en 2011, il leur avait rendu visite et avait séjourné dans l'une de ses réalisations.

A la réouverture des bulles comme structure hôtelière en août 2007, rebaptisées Museumotel, les clients affluaient du monde entier.

Las ! Entre la crise économique, le poids des prêts bancaires et la situation géographique de Raon-l'Etape, éloignée des pistes de ski vosgiennes, le gîte a été placé en redressement judiciaire en 2015 - année où l'île Häusermann a été classée aux monuments historiques -, puis fermé. "Comment mettre un prix sur quelque chose de quasiment unique? On y accède par un petit pont et on se retrouve dans les années 1970. En été, c'est un paradis", note le connaisseur anonyme.

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L'ensemble sera mis aux enchères vendredi, à Epinal. "C'est dur. On a tellement travaillé... On a cherché toutes les solutions", soupire Mme Euvrard. "On constate un intérêt assez important pour le bien", souligne Pierre-Yves Picot, huissier de justice en lien avec la vente aux enchères.