Il l'appelle son refuge, et quand il le dit, on entend des accents de paradis. Guillaume Henry se plante devant la fenêtre de la cuisine, les croisillons quadrillent une ruelle en pente douce nommée Saint Laurent, fréquentée le dimanche par les randonneurs, les scouts et les mamies tranquilles. Trois saules têtards ornent la vue, l'arche de pierres qui marquait l'ancienne entrée du village encadre l'église au loin. Si d'aventure une noce en franchissait le porche, il serait au premier rang, chic, le directeur artistique de la maison Nina Ricci aime se raconter des histoires, cela date de son enfance à Humes, 400 âmes. Si ce coin des Yvelines ne ressemble guère à sa Haute-Marne natale, il y a cependant trouvé une atmosphère de province toute pareille à celle que Claude Sautet et Chabrol distillaient dans leur cinéma, qu'il adore. En réalité, il aurait aimé trouver une maison de campagne près de Fontainebleau, avoir un bois à portée de main, pas spécialement pour faire de grandes balades, juste pour le sentir, "passer de la forêt urbaine à la forêt tout court", mais cette petite demeure-ci a changé le cours de ses envies. "Je l'ai d'abord vue en photo, elle ressemblait à une cabane modeste mais bourrée de charme, je me suis décidé à la visiter avec Eric, qui partage ma vie."
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Il l'appelle son refuge, et quand il le dit, on entend des accents de paradis. Guillaume Henry se plante devant la fenêtre de la cuisine, les croisillons quadrillent une ruelle en pente douce nommée Saint Laurent, fréquentée le dimanche par les randonneurs, les scouts et les mamies tranquilles. Trois saules têtards ornent la vue, l'arche de pierres qui marquait l'ancienne entrée du village encadre l'église au loin. Si d'aventure une noce en franchissait le porche, il serait au premier rang, chic, le directeur artistique de la maison Nina Ricci aime se raconter des histoires, cela date de son enfance à Humes, 400 âmes. Si ce coin des Yvelines ne ressemble guère à sa Haute-Marne natale, il y a cependant trouvé une atmosphère de province toute pareille à celle que Claude Sautet et Chabrol distillaient dans leur cinéma, qu'il adore. En réalité, il aurait aimé trouver une maison de campagne près de Fontainebleau, avoir un bois à portée de main, pas spécialement pour faire de grandes balades, juste pour le sentir, "passer de la forêt urbaine à la forêt tout court", mais cette petite demeure-ci a changé le cours de ses envies. "Je l'ai d'abord vue en photo, elle ressemblait à une cabane modeste mais bourrée de charme, je me suis décidé à la visiter avec Eric, qui partage ma vie." Ils partent d'abord en reconnaissance dans le village, il leur faut impérativement "un café avec des habitués". Ce critère vital trouvé, reste la maison, elle ne les déçoit pas, malgré l'état d'abandon dans lequel elle a sombré. Elle date du XVIIIe siècle, les cartes postales qu'il collectionne l'attestent. Elle est blottie au creux d'une colline plantée d'arbres, à l'ombre d'un donjon austère et en ruine, ce sont les derniers beaux restes du château de la duchesse Anne de Bretagne. "Elle est assez secrète, j'avais envie d'être isolé mais pas trop, non pas par crainte mais pour éviter l'ennui... Cette fenêtre est mon nouvel écran, j'adore la vie derrière ses vitres, c'est simple et très doux." Ajoutez-y un verre d'Amaretto et une cigarette, plus une poignée de vrais amis et Guillaume Henry sera le plus heureux des hommes. "C'est une maison à partager. Où lire, dormir, fêter. Je n'envisage pas d'y amener mon quotidien. Je m'autorise à ne rien faire ici. Mais ne rien faire, c'est mieux penser mes collections." Son refuge compte fièrement une petite centaine de mètres carrés, un étage et une dépendance rajoutée par un ancien propriétaire artiste peintre qui y avait installé son atelier. On peut y entrer si on veut par la cuisine, qu'il a voulue "solaire", un peu à la grecque ou à la mexicaine, avec vue sur le salon où, à l'avenir, une bibliothèque trouvera place derrière le canapé tout confort. "Il faut une vie pour meubler une maison, dit-il, je n'ai pas envie de me presser." Cela sent encore la peinture fraîche, la chaux plutôt, un blanc légèrement teinté de bleu pâle, que Guillaume Henry s'impatiente presque de voir vieillir - "Je sais que cela va s'abîmer, j'aime cette idée, qu'un coup sur un mur peut aussi être un souvenir de réveillon." Idem pour le plan de travail en marbre brut, "il est poreux, il va prendre les taches, il y en a déjà d'ailleurs. Je ne voulais pas que cela fasse trop design ou moderniste". A l'inverse de son appartement parisien forcément urbain, dans ce pied-à-terre qui brise le cycle infernal de la mode, il a choisi la simplicité. "Même si ce sont de jolis objets - parce que j'ai envie de la gâter, cette maison -, j'aime qu'ils restent relativement simples et qu'ils aient un parfum qui me rappelle des souvenirs de gamin, des après-midi à la campagne." Les rêves de ferme, il les a pourtant laissés à ses cousins, à 9 ans, quand très officiellement, il annonçait qu'il voulait faire de la mode. Il avait vu à la télé un défilé Saint Laurent, la mariée portait un bouquet de blé, "c'était très beau". Tout de suite après, il avait découvert Christian Lacroix. "Je collectionnais tout de lui, je lui ai écrit plusieurs fois, je lui envoyais des dessins, en lui réclamant de me les rendre parce que j'avais peur qu'il me les vole. Il n'y avait évidemment rien à voler, c'était plutôt moi qui avait pillé son travail! Il m'avait répondu et m'avait expliqué que c'était un métier très dur mais que si j'étais suffisamment travailleur et passionné, j'aurais tout intérêt à me lancer... Je dessinais tout le temps, parce que j'avais vu une émission qui réunissait Karl Lagerfeld, Gianfranco Ferré et Lacroix, j'étais fou de bonheur. Ils avaient tous les trois dessiné en direct, je m'étais dit que c'était cela qu'il fallait que je fasse." Qu'il voue un amour inconditionnel aux croquis, crayons, illustrations, et oeuvres sur papier n'étonnera personne. Au mur de sa chambre, il a accroché une esquisse signée Saul Steinberg, cela aurait pu être Sempé, non pas qu'ils soient interchangeables mais ils partagent cette même nostalgie et ce même trait élégant - "Je suis amoureux de leur travail." Sur les rayonnages, à côté des ouvrages d'art et de photographies, de Malick Sidibé à Viviane Sassen, la correspondance de Maria Casarès et d'Albert Camus l'attend, plus quelques livres de jardinage - "Je vais commencer à m'y intéresser, je ne sais pas si j'ai la main verte." Il s'est promis un petit carré de verdure qui ressemblerait à un jardin de curé, il n'a pas de mal à l'imaginer. Quand viendra l'été, Guillaume étalera les tapis indiens et péruviens qu'il a rapportés de ses voyages. Ce sera l'heure des apéros "interminables" avec ses amis "de toujours", qui forment sa garde rapprochée, indéfectible, qu'il a rencontrés quand il étudiait la mode à l'Ecole supérieure des arts appliqués Duperré, avant de peaufiner sa formation à l'IFM (Institut français de la mode), faire ses premiers pas sous son nom, puis chez Givenchy, Paule Ka et Carven où, dès 2009 et durant cinq ans, il insufflera la vie, et quelle vie, à cette maison parisienne tombée en désuétude. Depuis janvier 2015, son nom se marie à celui de Nina Ricci, où il investit son panthéon de femmes, un joli mélange de visages, ses intimes, ses collaboratrices, ses icônes qui ont les traits racés de Romy Schneider et Jeanne Moreau et qui toujours préfèrent le mouvement, la sensualité mais la fragilité. Comme dans son printemps-été 18 qui mêle la légion étrangère, l'Inde impériale et Don Quichotte, qu'il a fait défiler sous un chapiteau du cirque Bouglione, sur les marches des Invalides et au rythme de la 7e symphonie de Beethoven, "c'était magique", on confirme. Mais lui a déjà tourné la page, il travaille sur l'automne-hiver prochain, qu'il présentera le 2 mars, à Paris. Pour l'heure, il écoute en boucle France Gall, il le faisait déjà avant même qu'elle ne parte, la musique comme puissant moteur de concentration. "Je suis très sensible à tout ce qui m'entoure, à travers mes collections, je parle de création, de couleurs, de formes, de matières mais aussi de société et par extension de politique, d'économie, de religion, sans en faire des règles, mais je suis empreint de tout cela. Mon prochain défilé sera une ode à la féminité. Je viens de lire la biographie de Clara Malraux, j'ai envie de rendre hommage à toutes ces grandes femmes indépendantes." Dans la chambre blanche à l'étage, Guillaume Henry a posé à même le sol une poignée de tableaux chinés aux puces, quatre portraits de femmes qui le suivent depuis des années, des inconnues. Il ne sait rien d'elles, il les trouve "douces", celle-ci s'appelle Greta, au dos de la toile, les lettres de son prénom déchirent un peu le voile noir. Rassemblées ainsi, elles concentrent mystérieusement les récits qu'il se raconte en secret, elles ont le beau visage de sa mode.