Dopé par l'essor du minimalisme et par certaines convergences avec le tout-puissant courant scandinave, le style que l'on dit asiatique se caractérise par l'économie de moyens et le raffinement des matières, la sobriété et l'harmonie - on connaît la litanie, plombée par l'opportunisme balourd qui s'empressa de tout estampiller zen, et ne parlons pas de feng shui.
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Dopé par l'essor du minimalisme et par certaines convergences avec le tout-puissant courant scandinave, le style que l'on dit asiatique se caractérise par l'économie de moyens et le raffinement des matières, la sobriété et l'harmonie - on connaît la litanie, plombée par l'opportunisme balourd qui s'empressa de tout estampiller zen, et ne parlons pas de feng shui.Pour le meilleur et pour le pire, cet attrait pour l'Asie engendra des résultats exquis - voir les intérieurs du Belge Vincent Van Duysen, ultimes sommets de pondération - et des kitscheries sans nom, l'élégance des laques, nacres et papiers faisant souvent place aux bouddhas en plâtre, bambous synthétiques ou idéogrammes bâclés. Quoi qu'il en soit, ce soi-disant style asiatique a peut-être fini par devenir une question de déco, dont la notion de design est à peu près absente, ou rapidement évacuée.Bien sûr, de nombreux designers de premier plan sont eux aussi allés piocher dans la mine d'inspiration qu'est l'Asie, il n'y a qu'à voir les dernières chaises Cara Mosshart de Philippe Starck pour Kartell ou la colonne Li-Do et la table Li-Da de Jean Nouvel pour Roche Bobois, pour s'en rappeler.Dans le sens inverse, tout espace médiatique et commercial est désormais trusté par une poignée de têtes d'affiche, qu'il s'agisse des transfuges nippons - Nendo, mais aussi ses prédécesseurs, Naoto Fukasawa et Tokujin Yoshioka - ou d'acteurs parfois prolifiques mais souvent plus discrets, comme Chi Wing Lo. Diplômé de Harvard et italien d'adoption, l'artiste, architecte et designer hongkongais préfère d'ailleurs ne pas insister sur ses origines et laisser ses créations parler pour lui. " Le design ne connaît pas de frontière. Une bonne idée fonctionnera partout ", aime-t-il affirmer, laissant entrevoir l'espoir que les cargos de la mondialisation seront bientôt moins chargés de camelote orientalisante que de produits hybrides, fruits d'un brassage inévitable dans notre village planétaire ultraconnecté. Lors de notre visite au dernier salon Maison & Objet de Paris, début septembre dernier, nous n'avons pas loupé le vaste espace dont disposait Chi Wing Lo pour exhiber une confortable sélection, et à regarder les exposants alentour, il est loin d'être l'unique représentant du continent. Entamée il y a quelques années, cette ouverture vers cet alléchant marché a ainsi vu les plus grandes foires inaugurer des succursales en Asie, comme Maison & Objet lui-même, présent à Singapour depuis 2014, tandis que le vénérable Salon du meuble de Milan tiendra une seconde édition à Shanghai en novembre prochain.A quelques encablures de cette East Lounge, de et par Chi Wing Lo, les reflets cuivrés de l'emplacement de Kimu, de Taiwan, ont également attiré notre regard. En vedette sur leur pupitre, le New Old Vase, réinterprétation de ce contenant traditionnel chinois, avec un twist plutôt malin qui permet de dédoubler ses fonctionnalités : " Suivant que l'on déplace le goulot de bois au sommet ou à la base de la structure filaire, on change le comportement des fleurs placées à l'intérieur : elles peuvent être libres de se déployer à leur guise, faisant écho à l'extraversion et l'ouverture d'esprit des valeurs culturelles occidentales ", nous explique-t-on. Le détournement de l'iconographie soulageant ce col enserré par la rigidité des traditions, tout un symbole... Le studio taïwanais vient par ailleurs d'achever The Iron Age, projet entamé en 2015 qui vise à réinterpréter ses créations antérieures à l'aide de métal - " car on sait que le cuivre a été très populaire chez vous dernièrement. Nous voulons transformer le monde, alors nous devons parler un langage universel ", nous glisse-t-on le plus simplement du monde. Sur le stand mitoyen, nous avons fait la connaissance de Karyn Lim. " Voici le mobilier édité par Industry +, et je vous défie de deviner d'où l'on vient. Un observateur attentif apercevra peut-être quelques détails çà et là, mais ne pourra déterminer que nous sommes basés à Singapour ", lance-t-elle. Et au vu des pièces présentées, ça ne fait aucun doute. En guise d'explication, Karyn nous invite à jeter un coup d'oeil au CV de ses designers : père de la collection Wimbledon, Keiji Takeuchi travaille pour Naoto Fukasawa, dont il dirige actuellement le studio à Milan, et pour divers éditeurs italiens, comme Boffi, DePadova ou Henrytimi. Juste à côté trônent les chaises et tabourets Ebisu, de Jun Yasumoto, jeune collaborateur franco-japonais de Jasper Morrison, né à Tokyo mais qui vit et travaille à Paris. Lui est édité par Ligne Roset, et n'est donc pas le premier venu non plus. D'Industry + à Atelier 2+, il n'y a qu'une allée du Hall 7, et c'est là que nous poursuivons notre petite enquête sur les liens qui unissent design d'Orient et d'Occident. On remarque immédiatement l'utilisation du cannage, que la designer Ada Chirakranont se fait une joie de nous raconter en détail. " On voulait absolument travailler avec des artisans locaux, mais en donnant une chance au produit de plaire au plus grand nombre, grâce à une interprétation contemporaine. Et du coup, personne ne se dit "Ça, c'est thaïlandais !" ", raconte-t-elle en exact écho à sa collègue singapourienne quelques minutes plus tôt. Au fil de notre conversation, on s'aperçoit qu'après leur cursus au King Mongkut's Institute of Technology Ladkrabang de Bangkok, elle et son acolyte d'Atelier 2+ ont poursuivi leur parcours dans la plus grande académie artistique de Suède, la Konstfack. " Ça nous a donné une meilleure compréhension des pratiques européennes et nous a permis de collaborer avec des éditeurs suédois, comme Design House Stockholm ", continue Ada. Et d'un seul coup, on réalise que la petite serre sur pieds toute proche, justement éditée par Design House Stockholm, n'est pas seulement là pour décorer : ces deux jeunes Thaïlandais ont signé un authentique best-seller " scandinave ", repéré dans les concept stores et magazines du monde entier. D'aucuns en concluraient donc que le métissage a de l'avenir, et si un éditeur cristallise cette tendance aujourd'hui, c'est indéniablement Stellar Works. Fondée en 2012 par le Japonais Yuichiro Hori, la marque a lancé cette année une offensive jusqu'alors inédite, bien décidée à séduire ses potentiels clients occidentaux, malgré l'étiquette parfois encombrante du " made in China ". " Vous savez, pour moi aussi, ça évoque "production de masse et basse qualité", nous avoue Yuichiro Hori. C'est malheureusement encore le cas de beaucoup de fabricants. " Mais pas de son label, griffe haut de gamme qui débarque avec des ambitions et une absolue confiance dans ses réalisations. " On en a certainement surpris plus d'un, notamment à Milan. Grâce à la qualité de l'ouvrage, du fait main, mais également du design et du graphisme. On est vraiment crédibles ", se réjouit l'heureux CEO, qui se félicite d'avoir pu lire des titres de journaux tels que " Enfin, une marque internationale basée en Chine " ou " La Chine est prête à passer à l'échelon supérieur ", qui le confortent dans son pari.Quand il s'agit d'identifier les raisons de cette éclosion, bien que " beaucoup de facteurs entrent en jeu ", il n'y va pas par quatre chemins : c'est l'arrière-plan économique qui s'avère déterminant. " Je viens du Japon, explique-t-il. Là-bas, dans les années 1950 et 1960, on se contentait de produire et d'exporter, souvent vers les Etats-Unis. " Par la suite, ce sont moins les restrictions légales et sociales que la hausse du coût de la main-d'oeuvre qui changèrent la donne. Incapable de rivaliser avec Taïwan ou la Corée, où prospèrent désormais des fournisseurs bon marché, le pays a connu de nombreuses faillites. " Les entreprises qui ont persisté s'appellent Sony, Canon, Panasonic ou Toyota.Elles ont toutes commencé comme sous-traitants, mais ont compris que leur survie passait par la création d'une marque, d'une identité. Elles maîtrisaient la partie "hardware", avec leurs outils de production, c'est le "software" qu'elles ont dû développer. Et quand elles s'y sont attelées, ce fut le lancement d'une période très créative, de la fin des années 1980 au début des années 1990. Ce fut le cas de la Corée après nous, et de la Chine aujourd'hui. " Car là aussi, le prix du travail augmente, et dans un avenir proche, la gigantesque nation fera face aux mêmes défis et devra également évoluer. " Nos infrastructures et capacités de production sont très solides, tout comme notre savoir-faire manuel. Nous disposons donc d'énormément d'atouts. Mais cela reste du hardware, et nous souffrons jusqu'à présent d'un manque de créativité, de développement du design. " Fort de l'exemple japonais et coréen, Yuichiro Hori a bien l'intention de surmonter les défis à venir et compte sur ce qui constitue à la fois le coeur de l'identité de la marque et son meilleur atout : Shanghai. " C'est l'une des plus grandes villes d'Asie, et certainement l'une des plus dynamiques. Elle attire énormément d'étrangers et sa vitalité économique génère une foule d'opportunités, bien plus qu'en Europe. On construit tellement de gratte-ciel, shopping malls, hôtels ou restaurants qu'il n'y a plus assez de concepteurs occidentaux. Il faut faire appel aux professionnels locaux, qui finissent par recevoir nettement plus de sollicitations et d'opportunités qu'ailleurs. Ils ont donc pu s'améliorer en très peu de temps, et profiter de l'expérience venue d'autres pays. " Profondément attaché à la bien nommée perle de l'Orient, Yuichiro Hori déplore toutefois qu'aucun label d'envergure planétaire n'en soit originaire, et c'est pourquoi il compte s'en faire l'ambassadeur. " Nous avons l'ambition d'incarner le "made in Shanghai", une identité dont nous sommes fiers. Elle signifie que nous ne sommes pas seulement chinois, mais aussi profondément cosmopolites. C'est l'une de nos spécificités, nous accueillons et intégrons des apports étrangers exactement comme le fait notre ville : la directrice de notre division garnissage est italienne, le manager des usines est japonais, la responsable de communication est française... " Et si un tel brassage a fini par devenir monnaie courante dans les multinationales, en insistant sur son ancrage, l'entreprise met l'accent sur une autre de ses particularités : elle produit tout elle-même, in-house de A à Z, ce qui la distingue nettement de ses équivalents occidentaux, qui sous-traitent en Asie, en Europe de l'Est ou ailleurs. " Nous voulons devenir des pionniers, la première compagnie à appliquer ce business model, et dresser des ponts entre les cultures et les générations, résume le patron. C'est la raison pour laquelle notre slogan est "Sensibilité asiatique, design intemporel". On parle bien d'une sensibilité, pas de style ou de quoi que ce soit d'autre. " Loin de lui l'envie de surfer sur un quelconque effet de mode : l'objectif est de s'installer durablement dans le paysage mondial. Quant à savoir si d'autres sont prêts à lui emboîter le pas, il est encore un peu tôt pour voir d'autres sociétés émerger dans son sillage. " Nous sommes nous-mêmes assez récents, et pour être parfaitement honnête, je ne vois pas qui pourrait actuellement rivaliser avec nous, analyse-t-il. Patience. L'iPhone est le top des smartphones, et il est fabriqué en Chine, mais ça ne veut pas dire que tous les fabricants sont capables d'atteindre un tel niveau d'exigence. Mais tôt ou tard, cela viendra. " Et comment fera-t-il pour se distinguer, quelle est la prochaine étape de sa stratégie visiblement bien rodée ? A partir du moment où les savoir-faire des uns et des autres tendent à se valoir, le focus sur les matériaux semble être une option valable. " On va essayer d'employer de plus en plus de ressources locales, et cela marquera une vraie différence. L'Europe a beaucoup de matières à sa disposition, mais ici, nous détenons des choses uniques, d'authentiques spécialités. Vous voyez, si l'on se mettait à vendre des kimonos, même très beaux, à une clientèle européenne, ça ne marcherait pas pour des raisons culturelles. Mais si l'on utilise le tissu pour en faire une veste, ça devient unique, inhabituel, on crée un style international. " C'est alors qu'on se remémore, toujours à Maison & Objet, l'engouement pour l'étonnant contreplaqué coloré surnommé " paper wood " par ses fabricants Takizawa Veneer. Ou la Gifu collection de Sebastian Conran pour le célèbre Shop du même nom, dédiée au plus délicat des papiers japonais, le washi. Et l'on se dit que le brassage des cultures a de beaux jours devant lui.