Commençons par l'évidence. L'éditeur néerlandais qui truste systématiquement tous les comptes-rendus, c'est Moooi, et son immanquable rendez-vous fixé, chaque année, dans le bouillonnant Design District de Tortona, et plus précisément au numéro 56 de la Via Savona, où a lieu sa traditionnelle présentation ; à coup sûr un régal pour les yeux. Pour cette édition 2018, la mise en scène n'a pas déçu, malgré une approche fonctionnelle : l'immense showroom était séparé en deux parties, chacune aménagée par un studio de design, Megan Grehl à gauche et Concrete à droite, avec, pour lier l'ensemble, un Musée des animaux éteints, étrange galerie où dodo, rhinocéros nain et poissons volants entrent en écho avec les dernières créations. Ça a l'air dingue ? Ça l'est. Le génie lewiscarrollien de Marcel Wanders y explose du sol aux murs, soit des nouveaux tapis aux papiers peints, en partenariat avec les Belges d'Arte. Le designer rayonna d'ailleurs jusque dans le centre-ville, avec sa prise de pouvoir chez Roche Bobois, dont la boutique fut envahie par ses fantasmagories, sur le thème Globe-Trotter.
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Commençons par l'évidence. L'éditeur néerlandais qui truste systématiquement tous les comptes-rendus, c'est Moooi, et son immanquable rendez-vous fixé, chaque année, dans le bouillonnant Design District de Tortona, et plus précisément au numéro 56 de la Via Savona, où a lieu sa traditionnelle présentation ; à coup sûr un régal pour les yeux. Pour cette édition 2018, la mise en scène n'a pas déçu, malgré une approche fonctionnelle : l'immense showroom était séparé en deux parties, chacune aménagée par un studio de design, Megan Grehl à gauche et Concrete à droite, avec, pour lier l'ensemble, un Musée des animaux éteints, étrange galerie où dodo, rhinocéros nain et poissons volants entrent en écho avec les dernières créations. Ça a l'air dingue ? Ça l'est. Le génie lewiscarrollien de Marcel Wanders y explose du sol aux murs, soit des nouveaux tapis aux papiers peints, en partenariat avec les Belges d'Arte. Le designer rayonna d'ailleurs jusque dans le centre-ville, avec sa prise de pouvoir chez Roche Bobois, dont la boutique fut envahie par ses fantasmagories, sur le thème Globe-Trotter. Après la galaxie Moooi, on aurait bien aimé rendre visite à Lensvelt, dont l'installation Nothing new, basée sur la seconde main, semblait faire preuve de pas mal de culot, mais des problèmes de temps et de transport eurent raison de son inscription au planning. Temps et distance, c'est exactement ce qui fit éclore l'idée de l'exposition Masterly, soit depuis 2016, le " Dutch Pavilion ", officiel ou presque, à Milan. Personnalité haute en couleur bien connue outre-Moerdijk, Nicole Uniquole est à l'origine de l'événement. " A chaque Salone depuis vingt ans, confie-t-elle, c'est la même chose : vous arrivez de l'aéroport, vous vous attablez au restaurant, et vous repérez vos compatriotes dans le guide Interni. Ensuite, c'est parti pour une semaine à courir comme des fous. J'ai donc voulu me faciliter la vie en réunissant les designers néerlandais au même endroit. C'est vraiment né d'un problème de transport, même si en voyant par exemple les pavillons de pays comme la Grande-Bretagne ou la Suisse, je me suis dit que nous méritions bien un endroit aussi. Je suis donc allée voir le gouvernement, qui m'a beaucoup aidée, mais pas financièrement : je loue l'emplacement à mes frais. " Avant d'aborder sa sélection 2018, elle nous glisse un petit état des lieux du design néerlandais. " Ce n'est que depuis les années 80-90 qu'il a vraiment émergé, grâce au collectif Droog, qui reste l'archétype, avec son humour, son amour du concept plus que du produit. Mais depuis huit ou neuf ans, on ne peut plus vraiment parler d'un style identifiable, c'est devenu un design plus global, plus orienté vers le marché et les résultats commerciaux. " Dans ce joyau néo-Renaissance qu'est le Palazzo Turati, Masterly dispose de vingt-sept pièces, tout le rez-de-chaussée classé " moderne " étant occupé par des marques et créateurs nationaux, comme Tjep, De Ploeg ou Osiris Hertman, d'authentiques fleurons comme Royal Delft, ainsi que des firmes italiennes ou française (d'où la présence d'un concept-car Renault), mais dont le directeur artistique est néerlandais. Dans les trois somptueuses pièces " historiques ", à l'étage, Nicole Uniquole a demandé à Edward van Vliet " d'imaginer un avatar d'hôtel de luxe, et de le meubler avec des nouveautés créées pour l'occasion, en collaboration avec quatre compagnies des Pays-Bas. Sa force, poursuit-elle, c'est de parvenir à inventer ses propres univers, un talent très recherché, et nul doute que sa nouvelle collaboration avec Leolux, qui fait partie des quatre entreprises choisies, les fera grandir. La firme avait besoin de quelqu'un qui puisse apporter sa touche personnelle, et il a été leur directeur artistique, il a dirigé les séances photo, ça a changé leur façon d'envisager leur boulot. " Ces éloges nous ont logiquement amené à Rho Fiera, dans le pavillon 6, stand A35, où nous attend Antal Nemeth, heureux communication manager de Leolux, qui tient d'abord à replacer sa marque dans un contexte global. " Bien sûr, reconnaît-il, nous sommes néerlandais, mais nous nous considérons avant tout comme une compagnie internationale, et notre activité est logiquement concentrée sur ce marché-là, ce que confirme d'ailleurs notre collaboration avec un top-designer comme Edward van Vliet. Ce qu'on appelle le " Dutch Design " est très créatif, très influencé par certaines formes d'art contemporain, et sa reconnaissance est légitime. Mais c'est différent pour nous, notamment parce que nous n'avons en fait aucun intérêt pour les pièces uniques. Beaucoup de designers commencent par élaborer une idée de produit, à la fois bon et créatif, et se posent ensuite la question de la production. En tant que firme, nous développons une approche nettement plus pragmatique. Même si, et c'est une autre caractéristique typique, l'aspect ludique reste important. " Difficile d'affirmer le contraire à deux mètres de l'icône de Leolux, le fauteuil Pallone, toujours en bonne place sur le stand. Initialement mis au point en 1989, dans le contexte de la " maison du futur ", il fut ensuite lancé en production, et devint l'un des plus grands succès de la marque. Au-delà de ses formes inhabituellement rebondies, le Pallone donne l'occasion à son éditeur de s'amuser avec une de ses spécificités : le nombre vertigineux de coloris et finitions disponibles. " Tout est personnalisable chez nous, jusqu'aux couleurs de la plus fine couture. Cela donne des millions, peut-être des milliards, de combinaisons disponibles. C'est ce qui rend notre stand si bigarré. On essaye d'exprimer nos possibilités. Comment faire comprendre que nos meubles sont disponibles en rouge, si on expose tout en gris ? Alors, oui, le résultat final est un peu flashy, mais on l'assume. Disons qu'on aime déborder des lignes quand on colorie. " A quelques allées de là, on retrouve Linteloo, un autre éditeur batave, pourtant pas du genre à révolutionner son catalogue d'une année à l'autre, mais plutôt fier de la surprise rapportée dans ses bagages : une première gamme de luminaires riche de trois modèles audacieux, Cubo, Mushroom, et surtout Alto - dont la designer-sculptrice, Joeny Veldhuyzen van Zanten, était présente dans la capitale lombarde, détaillant son minutieux processus créatif avec vigueur et bonne humeur, nullement gênée par une grossesse déjà avancée.Ragaillardi par cette énergie communicative, on achève ce tour d'horizon sélectif par un détour vers le SaloneSatellite, lieu d'exposition des talents mondiaux émergents, où nous avons rencontré Sander Lorier, designer de Rotterdam. Surprise, lui aussi tient rapidement à relativiser l'étiquette Dutch Design. " Notre design peut revêtir de nombreux aspects, on dit souvent qu'il est fun et malin, arty, joyeux, mais en réalité bien plus que ça. Alors avec le temps, ce cliché est de plus en plus contesté. Surtout que les designers de la jeune génération sont davantage préoccupés par les questions environnementales que leurs aînés. Moi, par exemple, j'essaye d'intégrer la notion d'interactivité dans mes créations. Le fait de pouvoir modifier les objets les rend dynamiques plutôt que statiques, donc on évite l'ennui grâce à une infinité de possibilités. Ce qui les rend durables, parce qu'on ne s'en lasse pas, et on peut, en outre, changer sa forme suivant l'aménagement de sa maison. " A l'entendre, nous reviennent les paroles de Nicole Uniquole, alors qu'elle évoquait justement ce fossé des générations : " Dans l'esprit des jeunes designers, la conscience environnementale est bien plus importante qu'auparavant. Cela ne concerne pas que les Pays-Bas, et heureusement, c'est une prise de conscience mondiale, qui entend s'attaquer aux grands problèmes écologiques du moment. Je trouve que c'est une très bonne nouvelle. " Difficile de ne pas être d'accord avec elle.