En ce dimanche matin ensoleillé, il règne dans cette petite rue, à la sortie de Tilff, une douce quiétude qui annonce le retour des beaux jours.
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En ce dimanche matin ensoleillé, il règne dans cette petite rue, à la sortie de Tilff, une douce quiétude qui annonce le retour des beaux jours. Devant sa maison, Serge Delsemme ramasse quelques branches laissées par les dernières intempéries et réajuste l'une ou l'autre pierre sur le sentier qui mène à l'entrée. Par une fenêtre entrouverte, nous parviennent quelques notes d'un air d'opéra auquel répond le piaillement des oiseaux. Un petit parfum d'éden des plus poétiques qui nous invite à la rencontre d'une notion d'architecture d'une importance capitale : celle de l'esprit du lieu - le genius loci, en latin - chère au théoricien Christian Norberg-Schulz et enseignée à tous les futurs professionnels de la discipline. En deux mots, il s'agit de penser tout projet en osmose avec son écrin, en tenant compte de ses courbes, du voisinage, de l'orientation, du passé, des spécificités locales... Et c'est là la préoccupation première de l'architecte liégeois Bruno Albert lorsqu'il reçoit carte blanche du paysagiste Serge Delsemme pour bâtir son habitation à flanc de coteau. La seule imposition : utiliser le béton - " un matériau incroyable, j'aime cette peau, la lumière qui glisse dessus, cela ressemble à du marbre ", dira le propriétaire - et de respecter le site très incliné et sa végétation... " J'habitais à l'époque dans la vallée et je rêvais d'un terrain en pente, avec des arbres et une vue. Je suis tombé sur ce front de forêt, c'était vraiment une friche très dense. On a déboisé intensément, pendant des semaines, en conservant et valorisant les arbres les plus remarquables. Le sol était ingrat, très sec, constitué d'affleurements rocheux. Et je pensais au départ ne rien pouvoir y faire pousser ou presque ", se souvient le maître des lieux. C'était il y a douze ans. Depuis, il peaufine chaque jour un peu plus son espace vert, y aménageant des chemins et des murets de soutènement en grès et schistes, y taillant des buissons de houx, y plantant des espèces en fonction de l'exposition, comme ces amateurs d'ombre que sont les hellébores et les fougères, dans les zones non ensoleillées en aval de la bâtisse... A mi-hauteur, le paysagiste a créé un jardin régulier rappelant " le carré magique ", avec des massifs de buis, qui contraste avec la luxuriance des alentours et invite à la méditation. Çà et là, dans la montée, apparaissent aussi des oeuvres d'art car l'homme vient d'une famille de collectionneurs et a demandé à plusieurs artistes d'imaginer des créations sur mesure pour lui. Ainsi de cette fontaine pensée par la Liégeoise Florence Fréson ; de ces lettres en acier de l'Américain Peter Downsbrough ; de cette échelle dressée verticalement sur le talus par Pablo Garcia, ou encore de cette curieuse boîte grise du sculpteur belge Nicolas Kozakis qui, lorsqu'on y pénètre, laisse entrevoir un texte de l'écrivain Eugène Savitzkaya. Tout en haut, à la limite de la propriété, un petit pavillon en moellons et briques fait office de " refuge dédié à la lecture ", surveillé par un nain de jardin, unique clin d'oeil kitsch dans ce musée contemporain à ciel ouvert... qui sert également de laboratoire au paysagiste. De ce sanctuaire dédié à la promenade et à la contemplation, où se décline toute la palette des verts - seule couleur de la composition, avec le blanc -, émerge donc un haut volume en béton lissé. L'ouvrage est une prouesse d'ingénierie, car construit en porte-à-faux pour tirer profit de la déclivité, et a été calculé par le prestigieux bureau liégeois Greisch, à qui l'on doit notamment des ponts, dont l'un sur le Bosphore, à Istanbul, inauguré récemment. " Ils ont participé à ce projet pour la structure générale mais aussi pour plein de détails... Pour l'anecdote, ils ont même dessiné les cintres en Inox de mon dressing ", confie Serge Delsemme. Dès l'entrée, le ton est donné. Les pièces, au sol en béton et aux parois blanches, sont meublées avec beaucoup de sobriété, essentiellement par du mobilier sur mesure et des modèles du Corbusier - " J'ai acquis la chaise longue avec ma première paye et depuis j'agrandis ma collection ", commente l'habitant. Partout, des photographies signées par le gratin de la profession - Bettina Rheims, David LaChapelle, Massimo Listri, Hiroshi Sugimoto, etc. - et des oeuvres d'art, parfois commandées spécialement pour ce logis, donnent de la personnalité à l'ensemble. D'entrée de jeu, en levant la tête dans le hall, on découvre par exemple de petits carrés, en réalité des feuilles de lierre encollées, plaquées harmonieusement sur le mur par Bob Verschueren, célèbre artiste belge proche du land art . Sur la droite, on aperçoit une loge décorée d'un poème de Patrick Corillon et... d'un paon empaillé. A ce niveau se trouve également le " bureau d'été ", largement ouvert sur la vallée à l'heure où nous le visitons mais qui, avec l'arrivée du printemps, devrait peu à peu être noyé dans la verdure. Une immense bibliothèque en platane y a été dessinée par l'architecte. Elle accueille notamment les livres anciens du propriétaire, dont des traités de jardinage datant du XVIIIe siècle. Cet ouvrage d'artisanat de haut vol court sur deux niveaux jusqu'à une mezzanine. Un colimaçon en métal, d'une grand simplicité, mène plus haut, à la pièce de vie principale, isolée de la cage d'escalier et de la cuisine par des panneaux coulissants en verre, gravés par le Liégeois Léon Wuidar. Ce séjour est relié au jardin par une passerelle et bénéficie du soleil le matin. " Chaque façade est étudiée pour générer des vues cadrées et profiter au mieux de la lumière filtrée par les arbres ", explique notre hôte... Si cet étage n'est pas percé, côté vallée, il a pris le soin d'y placer un immense panoramique de la Vallée de la Meuse réalisé par Eric Poitevin, histoire d'élargir malgré tout le champ visuel. Un paravent d'Emmanuel Dundic, reprenant un texte écrit pour la Biennale de Venise, finalise la composition. Au dernier étage, ouvert sur les quatre faces, l'espace de nuit dispose d'un long dressing et d'" un bureau d'hiver ", équipé d'une très belle table - réalisée selon un dessin de Bruno Albert - en érable ondé et ébène, un matériau que l'on retrouve également pour le lit sur mesure. Même la salle de bains s'inscrit dans cette épure et offre, depuis la baignoire, une échappée vers le jardin, à travers un long et fin bandeau vitré, au ras du sol. Dans cette rue où la plupart des maisons de campagne affichent un look début de siècle anglo-normand assez classique, l'habitation de Serge Delsemme pourrait donc apparaître comme un ovni... Mais au fil de la journée, les lumières changent et la végétation projette ses ombres sur le béton, le rendant à son tour vivant, naturel et par là même intégré au décor ambiant. Et plus que la rigueur, c'est une grande sensibilité qui se dégage finalement de ce volume où il fait bon vivre au milieu des bois. L'esprit du lieu est bien là !