C'est fragile et beau, une expo en chantier. De même un musée qui s'apprête, sa vitrine recouverte de papier kraft anonyme, sans titre - quand viendra le soir de son inauguration, on y lira un " Back Side " écrit à l'envers, comme en miroir, qui d'entrée de jeu renverse la proposition, le regard n'a qu'à suivre. Au Musée Mode & Dentelle, à quelques jours de l'ouverture, les mannequins Hans Boodt affichent leur nudité, tournant le dos aux visiteurs qui n'en sont pas encore. Dans l'espace tendu de noir, ça scie, ça cloue, ça visse, ça épingle, ça agrafe, l'équipe de montage est à pied d'oeuvre tandis qu'au premier étage, dans les archives, les deux commissaires gantés de blanc ont des airs cérémonieux malgré eux. Caroline Esgain, conservatrice du musée, et, ceint de son tablier noir que l'on jurerait amidonné, Alexandre Samson, responsable de la mode contemporaine au Palais Galliera à Paris, vont bientôt tirer de son sommeil une robe grand soir qui vaut tous les discours. Dans le tiroir du Compactus vert, elle repose sur son papier de soie qui chante dès qu'on la touche. Elle date d'à peu près 1931, fait partie de la collection bruxelloise depuis 1982, a été restaurée vaille que vaille, à l'époque, en Belgique le métier n'existait pas, on faisait alors de son mieux, comme on l'avait appris au cinéma ou au théâtre où l'on fut costumière. Parce qu'elle est en tulle, brodée de sequins d'un or paille luminescent, parce que son dos nu est un ultime symbole de séduction, elle a ce don de provoquer des frissons.
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C'est fragile et beau, une expo en chantier. De même un musée qui s'apprête, sa vitrine recouverte de papier kraft anonyme, sans titre - quand viendra le soir de son inauguration, on y lira un " Back Side " écrit à l'envers, comme en miroir, qui d'entrée de jeu renverse la proposition, le regard n'a qu'à suivre. Au Musée Mode & Dentelle, à quelques jours de l'ouverture, les mannequins Hans Boodt affichent leur nudité, tournant le dos aux visiteurs qui n'en sont pas encore. Dans l'espace tendu de noir, ça scie, ça cloue, ça visse, ça épingle, ça agrafe, l'équipe de montage est à pied d'oeuvre tandis qu'au premier étage, dans les archives, les deux commissaires gantés de blanc ont des airs cérémonieux malgré eux. Caroline Esgain, conservatrice du musée, et, ceint de son tablier noir que l'on jurerait amidonné, Alexandre Samson, responsable de la mode contemporaine au Palais Galliera à Paris, vont bientôt tirer de son sommeil une robe grand soir qui vaut tous les discours. Dans le tiroir du Compactus vert, elle repose sur son papier de soie qui chante dès qu'on la touche. Elle date d'à peu près 1931, fait partie de la collection bruxelloise depuis 1982, a été restaurée vaille que vaille, à l'époque, en Belgique le métier n'existait pas, on faisait alors de son mieux, comme on l'avait appris au cinéma ou au théâtre où l'on fut costumière. Parce qu'elle est en tulle, brodée de sequins d'un or paille luminescent, parce que son dos nu est un ultime symbole de séduction, elle a ce don de provoquer des frissons. A l'unisson, ils la soulèvent précieusement, visiblement ravis, émus peut-être, même s'ils la connaissent dans ses moindres plis, cette merveille griffée Chanel qui n'a pas livré tous ses mystères. " Elle est atypique, c'est étrange, murmure Alexandre Samson. Elle a dans le bas une grosse bande de coton, alors que dans la maison, il était d'usage d'avoir une finition au picot main ou à la rigueur au galon en soie, ce qu'on appelle un biais. Ce pourrait être une robe portée à la scène, c'était l'usage à l'époque que les clientes se fassent habiller à la ville comme à la scène. " Leurs mains protégées papillonnent sur son endroit, son envers, ses huit bretelles pas tout à fait symétriques, celle de droite est à peine plus large, ils supputent, " peut-être que la dame avait une épaule plus forte ou qu'elle était de travers ", une seule certitude, " elle avait une ligne impeccable ". Sur l'étiquette, un bolduc avec un chiffre, 40033, aussi impénétrable qu'un hiéroglyphe d'avant Champollion. Au 35 de la rue Cambon, on rappelle que Mademoiselle fit certes le voyage à Hollywood en 1931, où elle avait été invitée à dessiner un vestiaire pour quelques films grand luxe. " Elle fut la seule, avec Jean Patou, à y être conviée, rappelle Caroline Esgain. Mais très vite, on s'est aperçu que les robes couture n'étaient pas cinégéniques. Coco Chanel ne fit donc que deux ou trois long-métrages, dont un Tonight or Never avec Gloria Swanson... " Alors, même si l'histoire est muette et que l'on ne peut rien certifier, il se pourrait que cette robe-ci fut la sienne, quel vertige. Pour la faire glisser sur le buste, ils ont d'abord enfilé un sac plastique, l'astuce fonctionne. La robe du soir, dans ce matin précautionneux, semble couler, épousant ses courbes, le fourreau n'a plus rien de plat. On jauge sans coup férir qu'il fut un temps où elle épousa le corps à la perfection, comme seules les mains d'un amant délicat pourraient y prétendre. D'un doigt léger, ils remettent les paillettes dans le sens désiré, imaginent un léger mouvement de la mini traîne et comment il faudra la " mannequiner ". " On vous fait grâce de toute cette étape, cela prend du temps. Avec du crin, on va recréer des fesses, des jambes, la poitrine, les os iliaques, les hanches, un corps idéal pour l'époque et flatteur pour la robe. Nous faisons le chemin inverse du couturier qui crée sur un corps, nous prenons sa robe pour le réinventer, ce n'est jamais celui d'origine, on l'a perdu et on ne cherche pas à le retrouver, on est dans un fantasme de corps. " Ce n'est qu'alors seulement qu'ils pourront épingler le tout, imperceptiblement, à l'aide d'aiguilles d'entomologiste. " Chez nous, au Palais Galliera, on appelle ça le chicage, raconte Alexandre Samson. Toutes les grandes maisons de couture le pratiquent avant le défilé, quand il s'agit de fixer la tenue pour qu'elle tienne parfaitement sur le corps. " Il a suspendu son geste. Le jeune historien de la mode n'ignore rien du tragique destin de ces pièces qu'il chérit, " poussière, souviens-toi que tu es poussière ", on a beau faire. Ils savent qu'à la manipuler ainsi, ils accélèrent sa petite mort, de même qu'à l'exposer quatre mois, alors que la règle en impose trois maximum. A l'instant donc, il s'est figé puis abîmé dans la contemplation d'une pince, au dos, sous la ceinture de taille. " Elle sert à mettre en valeur les fesses. Une telle pince, presque invisible, dans du tulle brodé, quel travail... Il y a du sang de couturière sur cette robe. " Ils l'ont posée sur un chariot et l'ont poussée dans l'étroit labyrinthe des coulisses de l'expo. Elle a trouvé sa place à l'endroit où il l'a rêvée, en haut de l'escalier, sur un podium à peine éclairé par 50 Lux, protégée par deux pans de murs qui forment un angle, l'écrin parfait. Il se réjouit de l'effet de surprise pour le visiteur, qui sera d'abord passé par le rez-de-chaussée, pénétrant dans ce Back Side - Fashion from Behind en longeant un mur de faces et de visages, le contre-pied. " Ces 1 800 photos sont issues des 36 défilés de l'automne-hiver 18, soit la moitié des 3 600 looks vus lors de la Fashion Week parisienne, explique le co-commissaire. Elles constituent le point de départ de l'expo et de ma recherche. Aujourd'hui, grâce à Internet, on n'a jamais eu autant accès à la mode. Sauf que la vision du vêtement est biaisée et tronquée, sans profil ni dos. Or, un créateur crée sur un corps forcément en trois dimensions. " Madeleine Vionnet (1876-1975) l'avait compris, qui est à l'honneur dès l'entame avec une robe trompe-l'oeil " dinguissime ". Elle fut l'un des maîtres de la haute couture, de 1912 à 1939, et la première à protéger ses collections de la copie en déposant ses modèles. " Elle les photographiait de profil devant deux miroirs posés en paravent, la face et le dos se reflétant dedans. Ce procédé épouse la conception du vêtement traditionnel. La mode est bien une discipline en trois dimensions. " En sept thématiques d'une acuité fulgurante, à travers plus de 70 pièces d'un vestiaire qui court dans le temps et l'espace, Back Side - Fashion from Behind interroge ainsi les rapports équivoques que l'on entretient avec notre dos et celui des autres. Il sera donc question de " dos oublié ", de " sillages, traîne et volumes ", d'" yeux dans le dos ", de " dos nus ", de " regard sur le dos avec le photographe JeanLoup Sieff ", de " charge ", de " messages et motifs " et de " la contrainte : vêtement fermé dans le dos ". Pour l'heure, rien n'est encore visible, si ce n'est ce décor minimaliste en construction, quelques vitrines, deux podiums, un morceau de papier à tapisser, exacte reproduction d'un original daté du xixe siècle. Dans le couloir, les mannequins toujours nus se parent des matières à réflexion d'Alexandre Samson. Déambulant sur le chantier, il donne vie à ce vestiaire bientôt mis en lumière grâce à ce changement d'axe original. Il l'a puisé dans les archives du Musée Mode & Dentelle, dans celles du Palais Galliera et des maisons de mode, dans la garde-robe de la cour de Belgique, avec une merveille à traîne portée par la reine Astrid l'unique année de son règne. Il aligne comme des perles imagées la robe trench-coat de Jean Paul Gaultier, le manteau masculin à col marin de Raf Simons, le dos trapèze de cette robe signée Hubert de Givenchy, les archétypes en gazar de Cristobal Balenciaga, la collection Cyclops de Rick Owens, ses deux ensembles dont l'un suspendu par un harnais et le chef-d'oeuvre absolu, en feutre noir et blanc, de Yohji Yamamoto, " une explosion dans le dos ". Il évoque l'oubli, avec " cette pratique qui perdure, depuis le xviiie siècle, où le devant des gilets d'homme, dans l'habit à la française, est abondamment brodé et ornementé mais avec un dos en matière dite pauvre, en toile de lin ou chanvre, parce qu'il était porté sous une veste appelée justaucorps et destinée à ne jamais être retirée. " Il raconte les années 30 qui consacrent le dos nu, " lié à la pratique balnéaire et à l'engouement pour le bronzage. Elles ont instauré une typologie toujours d'actualité - un fourreau surprise, noir, sévère, plein devant mais qui, lorsqu'on se retourne, n'est qu'un immense décolleté ". Il ausculte les onze tirages du photographe français Jeanloup Sieff (1933-2000), " qui avait un vrai regard sur les fesses et les reins des filles ", analyse les expressions qui disent combien cette partie du corps si vulnérable est également la plus endurante à la charge. Il cite encore les créateurs belges qui l'ont mise à l'honneur, Ann Demeulemeester, Martin Margiela, Walter Van Beirendonck, Xavier Delcourt, la liste n'est pas close. Il énumère enfin le vocabulaire qui s'y rattache, Zip, agrafes, boutons, crochets, lacets, rubans, puis reprend son souffle. En travaillant sur cette expo, Alexandre Samson a pris conscience qu'en Occident, seules les femmes portaient des vêtements fermés dans le dos. " Cet archaïsme, venu du temps où elles avaient besoin d'une aide ou d'un mari pour s'habiller, où elles étaient dépendantes et objectifiées, a toujours cours. Elles s'infligent encore aujourd'hui des robes certes glamour mais qu'elles ne peuvent pas fermer seules... L'unique vêtement de ce type qui existe pour l'homme est la camisole de force. " On en reste coi. Il est recommandé de jauger l'état d'une société à l'aune de son vestiaire, surtout s'il est soucieux de soigner sa sortie. Vu d'ici, from Behind, ce changement de paradigme vous entraîne dans son extraordinaire sillage inédit.