Charles Kaisin, designer

C'est un petit trésor, une trouvaille

© Frédéric Raevens

Au moment de choisir "son" bijou de famille, Charles Kaisin nous a surpris en pensant immédiatement à un petit bouton doré - soit pas vraiment un bijou, enfin quoique? "Je collectionne Line Vautrin depuis longtemps, j'ai beaucoup de pièces à elle", dit-il en fouillant ses boîtes à trésors. "Ah, le voilà! Le bouton Le coeur sur la main. C'est une toute petite pièce, mais je la trouve géniale. C'est fin, poétique, un véritable chef-d'oeuvre, offert par ma maman." Créatrice brillante bien que peu connue du grand public, Line Vautrin a travaillé chez Schiaparelli, et influencé des gens tels que Nina Ricci ou Yves Saint Laurent. Visionnaire, avant-gardiste, lifestyle avant l'heure, elle faisait de la mode, des bijoux ou des accessoires, usant avec sagacité des médias, de la pub et du marketing. "C'est un monde, cette dame", résume le concepteur bruxellois. "Son père coulait du bronze, elle, elle a décidé d'en faire des objets, raconte notre homme. D'abord des boutons, broches ou épingles. Puis des accessoires pour customiser des chaussures, des coiffes, des poignées de sacs ou de parapluie, et puis des tas de petites boîtes, toujours en bronze. Son travail est plein de références à la littérature, d'expressions du langage courant - comme ce Coeur sur la main - ou de courts poèmes, qu'elle traduit en rébus. En fait, elle avait inventé l'émoji, elle remplaçait des mots par des symboles." Mais revenons à notre bouton. "Ma maman savait que je m'intéressais de près à Line Vautrin. Et un jour, elle me dit: "Charles, regarde, j'ai trouvé ça sur une veste", et me montre ce petit trésor, comme une trouvaille. Elle ne se rappelait plus exactement d'où ils provenaient, mais cette veste et ce bouton avait déjà traversé au moins une génération, peut-être même deux, ça venait sans doute de ma grand-mère ou d'une de ses tantes, qui "allaient à la ville". Pour moi, ça a beaucoup plus de valeur qu'une très belle Rolex, ou un joyau de Cartier. C'est tellement fort que c'en est presque hors du temps, mais ce n'est rien qu'un petit bouton."

Pili Collado, créatrice pour Les Précieuses

Je ne suis pas bijou, sauf s'il est détourné

© Frédéric Raevens

Sa mère n'était "pas très bijou". Elle non plus. Pourtant, elle en connaît la charge affective et l'intrinsèque capacité de sublimation. Sa fine montre Omega en or, avec petits brillants de part et d'autre du minuscule boîtier, porte en elle la féminité absolue et quelque chose de l'histoire de sa famille venue des Asturies, en Espagne. Parce que toute son enfance, elle l'a vue au bras de sa maman couturière. Parce qu'elle ressemble "en version chic et glamour" à celle qu'elle avait reçue pour sa première communion, qu'on lui a volée, hélas. Parce qu'elle raconte comment à l'époque, au mitan des années 60, on plaçait ses économies dans des médailles pieuses 24 carats. On comprend sans peine son amour fou pour les ornements sacrés et les ex-voto sanctuarisés. Il faut dire que, depuis toujours, elle participe religieusement aux fêtes du village de ses aïeux, à Nueva de Llanes, qui voient un Christ en croix quitter l'église pour la chapelle, en une procession fervente sous une haie d'honneur formée par des générations de femmes, dont elle, vêtues d'"un costume folklorique brodé de corail noir qui pèse neuf kilos, sublissime". Elle répète qu'elle n'est pas bijou "sauf s'il est détourné et s'il devient objet, un peu à la Martin Margiela". Sa formation d'architecte y est sans doute pour beaucoup. Et sa fascination pour les univers élargis, dont l'élégance n'est jamais absente. Dans sa boutique bruxelloise de la place Brugmann, qui porte comme une exigence le nom de sa griffe Les Précieuses, elle a poli son monde à partager, comme un laboratoire raffiné où elle présente d'autres artistes, d'autres merveilles, d'autres joyaux et ses obsessions du moment, des planches d'un alguier rare qu'elle compose patiemment et des clés orphelines qu'elle recueille partout dans le monde et qu'elle embellit d'or. Détourner, s'entête-t-elle.

Michel Kacenelenbogen, directeur du théâtre Le Public

Les bijoux sont des accessoires de vie

© Frédéric Raevens

A les regarder, posées l'une à côté de l'autre, on leur trouve indéniablement un petit air de famille, avec sur chacune d'elle, le K du patronyme, mêlé à l'initiale d'un prénom. "M pour Max, mon grand-père, et A pour Adolphe, mon père. Né en 30, ses parents ne pouvaient pas savoir, on l'a toujours appelé Dolph", détaille Michel Kacenelenbogen. De ces deux chevalières, le comédien ne sait pas grand-chose, il ne se souvient même pas de les avoir jamais vu porter par leurs propriétaires. Il ne s'en étonne pas, lui non plus n'est pas trop bijou, il n'est pas rare qu'il oublie même d'enfiler son alliance. "Ces bagues, mon père me les a données sans explication, en juin dernier, peu de temps avant de mourir, souligne-t-il. C'est mon grand-père qui les a fait faire. C'est étonnant, quand on y pense, de la part d'un homme débarqué en Belgique de sa Pologne natale, sans le sou. Je me demande encore ce qui a bien pu le motiver. Car c'est plutôt un attribut de la noblesse ou le signe d'appartenance à un club fermé." Pas vraiment le genre de la maison. "La seule carte de membre que mon père a gardée toute sa vie, c'est celle du Parti communiste, sourit le patron du Public. Ce mystère autour d'elles me permet d'imaginer toutes les fictions possibles." Quand il lui arrive aujourd'hui de porter l'une ou l'autre, le sensation physique qui s'ensuit lui rappelle son père, autrement. "Il venait au théâtre avec ma mère au moins cent soirs par an, ils ont toujours payé leur place et leur repas au restaurant, pour lui, c'était un peu comme une seconde maison, un lieu dont il était très fier." Michel Kacenelenbogen se dit qu'il les embarquera un jour sur scène, une façon comme une autre de planter le personnage, il pense à ce rôle d'homme d'affaires qu'il jouera l'an prochain, le type d'homme à se gargariser de signes extérieurs de richesse. "Les bijoux sont par essence des démonstrations, conclut-il. Des accessoires de vie."

Marka, chanteur

L'un des rares trucs qui me rapproche de lui

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Puisque les chiens ne font pas des chats et que son papa manquant aimait la boxe comme seul un fan total peut l'aimer, Marka, chanteur, père d'Angèle et de Roméo Elvis, de même qu'époux de Laurence Bibot, comédienne, porte son gant de boxe miniature sur une longue chaîne en or qui vient orner sa poitrine de rockeur - "C'est l'un des rares trucs qui me rapproche de lui". Il ne sait plus s'il l'a reçu en cadeau ni comment ni pourquoi. Une seule chose est sûre, ce symbole d'un sport de combat qui ne s'adresse pas aux mauviettes lui sert de métaphore et d'amphore aux souvenirs. La chambre du paternel tapissée d'affiches, notamment celle du combat du siècle entre Mohamed Ali et George Foreman à Kinshasa, en 1974. Sa découverte intime de l'entraînement, des coups, du sac et du shadow boxing puis de son corps qui refuse tout net. L'exemple offert par ce poids lourd américain, né Cassius Clay, le plus grand de tous les temps, cet homme "super beau, très fort pugilistiquement, capable de sortir des punchlines qui pouvaient faire mal" et qui, définitivement, lui sert de guide. "C'est un sport difficile et dangereux, qui exige d'être habité d'une envie réelle de s'en sortir. A ma connaissance, il n'y a pas beaucoup de boxeurs fils de bonne famille..." Voilà pourquoi sans aucun doute, quand il n'est pas en tournée sous son nom ou avec Allez, Allez, Marka mouille sa chemise pour organiser le Gala des Solidarités, le quatrième du nom a eu lieu en octobre dernier, l'occasion de réunir sur scène "des artistes belges pour récolter des fonds au profit d'associations qui viennent en aide aux SDF et épousent la cause". Tout ceci ne l'empêche pas d'endosser en sus des rôles devant la caméra - il participe en ce moment au pilote d'une série titrée Fils de et au long-métrage de Jan Bucquoy, le bien nommé La dernière tentation des Belges. La sienne, outre le ring, a les accents du succès phénoménal de ses enfants rois.

Laurence Wynants, propriétaire du Comme chez Soi

Des porteurs de souvenirs

© Frédéric Raevens

Il n'est que 9 heures mais au Comme chez Soi, l'activité bat déjà son plein. Laurence Wynants nous reçoit dans la cuisine du restaurant. Son chemisier entrouvert laisse deviner un collier tubulaire en or décoré de pierres, "un modèle sobre que je peux porter en salle", précise-t-elle. Ce bijou, c'est sa grand-tante gantoise qui l'acheta au début des années 70. Lassée, l'aïeule revendit le bien à la grand-mère de Laurence, qui, elle, le céda à sa fille. Mais le bijou se fendit... "Par hasard, Maman a vu dans une vitrine du Sablon un modèle identique. Elle l'a acheté et a fait réparer l'autre, avec des pierres pour camoufler les mailles abîmées. Elle a gardé le deuxième et m'a offert le premier", raconte notre interlocutrice, qui transmettra un jour à sa fille ce précieux objet, et d'autres, pour autant qu'elle les aime - "Les bijoux sont porteurs de souvenirs d'événements précis très souvent, c'est cela qui est beau", dit-elle. C'est que la transmission, chez les Wynants, est une valeur cruciale. Laurence a repris avec son mari, Lionel Rigolet, le flambeau de l'établissement étoilé tenu par ses parents, Pierre et Marie-Thérèse, et la génération suivante est déjà en selle. "Il est important que la transition se fasse progressivement. Chacun a son opinion et ses aspirations et il faut pouvoir tenir sur la longueur", analyse-t-elle, pointant du doigt son fils occupé à déplacer des assiettes vers le nouvel espace installé depuis peu en cave et offrant un concept différent appelé Riwyne: une grande tablée pour dîner décontracté en groupe. Et d'énumérer d'autres maisons bruxelloises qui partagent cette fierté d'avoir pu perpétuer une affaire, comme le bijoutier De Greef. "C'est aussi une belle histoire de famille et cela nous parle, observe-t-elle. Mon papa, Pierre, y achète de temps en temps une montre. Et il demande à chaque fois l'avis de mon mari et même de mon fils, avant de choisir car il sait qu'automatiquement ça leur reviendra. La transmission est vraiment ancrée en nous."