Anne-Marie Afflard, corsetière: "J'ai été pionnière, complètement".

17/01/19 à 14:00 - Mise à jour à 11:56

Source: Afp

A un millimètre près, la construction est ratée: ce n'est pas une montre de luxe ou une navette spatiale que fabrique Anne-Marie Afflard, mais des soutiens-gorge. Les corsetières maîtrisent la géométrie, mais savent aussi écouter la dentelle et parler aux machines à coudre.

Anne-Marie Afflard, corsetière: "J'ai été pionnière, complètement".

Anne-Marie Afflard, corsetière chez Simone Pérèle, Clichy, © AFP

"On ne s'ennuie jamais. Au bout de 30 ans dans ce métier, je découvre constamment la dentelle, la matière qui devient plus fluide, plus fine. Parfois on se casse la tête pour trouver des solutions techniques, mais c'est ce qui rend les choses plus intéressantes", raconte cette blonde élégante de 50 ans, responsable du développement de Simone Pérèle, qui partage sa vie entre les ateliers de la marque à Clichy, au nord-ouest de Paris, et un village dans le Lot (sud-ouest de la France) où vivent son mari et son fils de 21 ans.

Formée pour le prêt-à-porter, Anne-Marie Afflard trouve en 1989 un emploi dans la corseterie, un travail à ses yeux "complètement différent, plus fin, plus créatif".

Quand on fabrique un manteau, une erreur à un centimètre et demi près est tolérée, mais pour la lingerie, l'ultra-précision est la norme: un millimètre d'erreur peut parfois faire passer à la taille du dessus ou du dessous... et le soutien-gorge ne tient plus, explique Mme Afflard.

Anne-Marie Afflard, corsetière: "J'ai été pionnière, complètement".

© AFP

De la production à la création, elle est passée par "le modélisme pur" pour transformer un croquis 3D en patron dans toutes les tailles et toutes les profondeurs. "C'est de la géométrie pour passer du bonnet A au bonnet F, j'ai énormément appris".

- "Ronde et écrasée" -

Une parenthèse dans les sous-vêtements pour homme n'a pas été concluante: "au bout de deux ans, j'ai fait le tour, je me suis très vite ennuyée".

Dans la lingerie féminine, on se remet tout le temps en question, dit-elle.

D'abord, pour parvenir à créer un "habillage" à la mode: "dans les années 50, on avait une poitrine pointue", maintenant on la veut "plus ronde et écrasée". Pour le bas, le confort absolu doit primer: "Il faut qu'on oublie qu'on porte quelque chose".

Et la cliente a changé avec le temps: "Il y a 20 ans, on s'arrêtait (aux bonnets en taille) E, aujourd'hui il y a F, G, H. Et toutes les femmes, qu'elles soient B ou G, doivent se sentir aussi belles en portant le même modèle", qui est fabriqué différemment en fonction de la profondeur du bonnet.

Anne-Marie Afflard, corsetière: "J'ai été pionnière, complètement".

© AFP

En même temps, la tendance est au soutien-gorge sans armatures, plus difficile à confectionner car il faut néanmoins préserver un bon maintien.

Pour une lingerie invisible, "on ne coud plus, on colle, c'est une technique complètement différente, le ruban adhésif se chauffe au contact du corps, la matière se détend, il faut l'appréhender différemment".

Anne-Marie Afflard, corsetière: "J'ai été pionnière, complètement".

© AFP

Face à ces défis et innovations, Anne-Marie Afflard déplore la pénurie de main-d'oeuvre et forme elle-même des corsetières pour Simone Pérèle, un processus qui prend trois ans minimum. "Je cherche la dextérité, les ouvrières qui savent parler à leurs machines à coudre, elles doivent écouter le moteur, écouter la matière. On ne travaille pas par saccade. On n'abîme pas la matière, on la respecte".

Soutien-gorge et féminisme-

Mme Afflard ne se sent pas concernée par l'émergence du mouvement "no bra", qui renonce aux soutiens-gorge au nom du confort et du féminisme.

"Dans les années 70, les femmes brûlaient leurs soutiens-gorge, mais le féminisme ne passe pas obligatoirement par les sous-vêtements. Je me bats pour autre chose", assure celle qui estime avoir eu "20 ans d'avance" en acceptant de travailler loin de son foyer pour faire carrière.

"Au départ, on me demandait avec de gros yeux pourquoi je partais de mon domicile conjugal, on ne comprenait pas, au nom de l'idée que c'est plutôt l'homme qui se déplace et pas la femme. Les gens ont évolué, ils ont vu qu'on a su éduquer notre fils, que j'étais aussi présente."

Mme Afflard s'est investie comme conseillère municipale dans sa commune, pour "s'intégrer et pour que les gens du village comprennent que c'était ma façon d'être." "J'ai été pionnière, complètement".