Air France
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Air FranceEn 1968, Cristóbal Balenciaga n'aime plus la mode. Minijupe et inspiration pop, elle ne s'accorde pas à l'élégance qu'il prôna toute sa vie. Pire, elle est devenue vulgaire, estime-t-il. Il est fatigué, il veut arrêter. Mais avant de se retirer, il imagine l'uniforme du personnel de bord d'Air France. Coupe juste au-dessus du genou, veste à poches sur les manches, bottes hautes (en photo, la version été, sans bottes) - une caractéristique de ses silhouettes, lui qui lança la botte haute couture en 1963 - et bombe ciglée sur chignon tiré. L'ensemble est classieux et austère - tissu rigide tombant droit, col blanc - et rend l'hôtesse de l'air martiale et belle... Même s'il fut reproché à la compagnie d'avoir doté ses employés d'un vêtement trop "couture", se prêtant mal aux exigences du métier.Baby DollAvant d'être une tenue intimement liée à l'imagerie sixties, Baby Doll est le titre d'un film d'Elia Kazan, sorti en 1956, et qui donna son nom à cette robe large, à la fois enfantine et féminine. Carroll Baker, l'héroïne, portait un tel modèle à l'écran. Ce n'est donc pas Balenciaga qui l'inventa ; il fit mieux, en le réinventant. Et ce, au cours de son processus de travail sur la silhouette et la structure. En effet, dès 1947, il bosse sur la ligne de la taille, le volume du dos, redessinant le rapport de la femme à son corps. Recherches qui aboutiront à la robe tonneau, en 1947, au tailleur semi-ajusté, plastron cintré à l'avant et volume au dos en 1951, à la robe tunique deux-pièces en 1956 et à la robe sac en 1957. Puis, en 1958, à la robe Baby Doll, réinterprétée par le maître tout au long de sa carrière.CoupeLe génie de Balenciaga, la clé de voûte de son art, c'est la déstructuration/restructuration de la silhouette par une réflexion sur les coupes et les volumes. "Ses créations prennent une distance par rapport au corps", souligne Véronique Belloir, commissaire scientifique de l'expo consacrée au maître par le musée Galliera, à Paris. A l'époque, personne ne fait ça. Au contraire, les vêtements subliment la féminité, enserrent les tailles, arrondissent les hanches de jupes corolles, dévoilent les décolletés en V prononcés. C'est la silhouette New Look d'un Dior, auquel l'Espagnol s'oppose structurellement. "Sans doute parce que Cristóbal Balenciaga avait appris à coudre et qu'il avait une vraie liberté par rapport à la coupe", poursuit Véronique Belloir. A ce propos d'ailleurs, Coco Chanel affirmait qu'il était "seul (...) capable de couper un tissu, de le monter, de le coudre de sa main. Les autres (créateurs) ne sont que des dessinateurs". L'homme osera placer les étoffes à distance de la peau, redéfinir avant et arrière d'un vêtement, inverser les codes.Demna GvasaliaL'héritage de Balenciaga est aujourd'hui aux mains de la jeune génération. Après la longue torpeur qui suivit la retraite du créateur, la maison est rachetée en 1986 par le groupe Gucci, lequel sera lui-même acquis par le géant du luxe Kering - anciennement Pinault/Printemps/La Redoute. Dès 1997, Nicolas Ghesquière emploie sa créativité à moderniser la griffe, s'inspirant notamment des archives et y insufflant ses propres lignes. En 2012, il quitte l'aventure et est remplacé par Alexander Wang. Lui-même cède sa place, en 2015, à Demna Gvasalia. Le Géorgien, qui a fait ses classes chez nous, à l'Académie des beaux-arts d'Anvers, est membre du collectif Vetements. Le label, arty et déjanté, chamboule la Fashion Week de l'automne-hiver 15-16 avec un défilé organisé dans un club gay parisien, en nocturne. Mais si le jeune homme maîtrise les codes de l'anticonformisme - il a officié notamment chez Maison Martin Margiela - il connaît très bien ceux du luxe également, pour être passé par Louis Vuitton. Il perpétue donc la tradition d'excellence de Balenciaga, y apportant un nécessaire vent de nouveauté. "La question de l'héritage est délicate, déclare à ce propos Patricia Romatet, professeur et directeur d'études à l'Institut français de la mode (IFM). Il est impossible de trancher : un créateur qui prend les rênes d'une griffe historique doit-il se conformer à son ADN ou lui impulser ses propres codes ? Toujours est-il que dans ce cas-ci, il existe une filiation entre le travail de Cristóbal et celui de Gemna. En particulier sur l'attention aux volumes, aux coupes, et dans l'amour de Gvasalia pour les tissus lourds et raides qui redéfinissent les silhouettes."EspagneNé à Getaria, petit village du Pays basque, Cristóbal Balenciaga est profondément inspiré par sa patrie d'origine. Mantilles ou boléros se devinent dans ses premières créations, et la dentelle s'invite régulièrement dans son art. Très jeune orphelin de père, c'est sa mère qui l'élèvera seule, ainsi que son frère et sa soeur. Cette maman couturière initiera son fils à son art. Parmi les clientes de cette dernière, la marquise de Casa Torres remarquera le don du jeune garçon pour la couture et l'encouragera dans cette voie.En outre, le lieu de naissance de l'enfant n'est pas sans conséquence sur son succès. En effet, en 1917 - il a seulement 22 ans - il ouvre sa première boutique à San Sebastian, ville tout à côté de Getaria. Or, c'est le lieu de villégiature de la famille royale. Impressionnées par son talent, les reines Victoria Eugenia et Maria Cristina s'habillent chez lui. Avec elles, c'est toute la haute société qui se pressera chez Balenciaga.FéminitéAvec ses créations, Balenciaga propose une interprétation particulière de la féminité. "Chez lui, le vêtement est identitaire, contrairement à Dior, chez qui il est armure, suggère Véronique Belloir. Ses créations, il faut savoir les porter. Parce qu'elles mettent en valeur non le corps, mais une personnalité. On raconte d'ailleurs que les clientes du couturier avaient un caractère fort." Il proposait ainsi des fourreaux de soir en lainage mat : "Un tissu qui ne prend pas la lumière, tout à l'opposé du satin habituellement utilisé pour ce genre de tenue, poursuit la commissaire de l'exposition du Galliera. Il n'était clairement pas adepte de la beauté facile." Du coup, on compte de nombreuses femmes visionnaires et frondeuses parmi ses clientes. Les journalistes du Harper's Bazaar, Carmel Snow et Diana Vreeland, sont de celles-là. Alors que la première, qui ne portait que du Balenciaga, fut retrouvée sur son lit de mort vêtue d'une robe du couturier, la seconde déclara que "quand on porte une robe Balenciaga, les femmes autour de vous cessent d'exister".GazarArchitecturale, la création va de pair, chez Balenciaga, avec une recherche sur la matière. Ainsi, il concevra, avec la firme suisse de textile Alexander, le Gazar, tissu de laine ou de soie, raide, aérien et légèrement transparent, qui lui permet de façonner les volumes. "C'est une étoffe qui présente parfois une certaine irrégularité dans le fil, et à laquelle il impulsera une vraie énergie, afin qu'elle se déplace au mieux dans l'espace", explique Véronique Belloir. Cette approche de la matière, Nicolas Ghesquière en prendra la relève, allant jusqu'à modifier le régime alimentaire des vers à soie afin de se rapprocher au plus près de la production de l'époque, comme il le déclarait à une interview accordée à Madame Figaro, en 2012.HommeSi, de son vivant, Cristóbal Balenciaga n'a créé que pour les femmes, la maison de prêt-à-porter s'est ouverte, en 2000, à la mode masculine, ainsi qu'aux accessoires, sacs en tête. "Le marché Homme, s'il est plus étroit, est plus dynamique aujourd'hui que celui de la Femme, plus mature", analyse Patricia Romatet. D'où l'intérêt, tant économique qu'artistique, de cette expansion.InterviewAu-delà de son aura artistique et créative, le couturier reste pour beaucoup une énigme. De toute sa vie professionnelle, il n'accorda qu'un seul entretien, s'enfermant dans un mutisme communicationnel. D'ailleurs, il refusait la publicité et ne permettait qu'à un tout petit nombre de personnes d'assister à ses défilés.MuséeDécédé en 1972, l'homme aura dû attendre 2011 pour que les terres qui l'ont vu naître lui rendent hommage. Sous la forme d'un musée, installé dans un bâtiment annexe au palais Aldamar, là où le styliste fit très jeune ses premiers pas dans le monde de la mode. Le lieu expose notamment la robe de mariée de la reine Fabiola, qui fut cliente du couturier, ou des modèles dessinés pour Grace Kelly. Cette année, il propose également une exposition, sous la direction d'Hubert de Givenchy, président du musée, de robes créées pour Rachel Lowe Lambert Mellon. Cette philanthrope, collectionneuse d'art, surnommée Bunny, conçut notamment les jardins de la Maison-Blanche. La collection de ses tenues, cédée à l'institution à sa mort, en 2014, n'a jamais été exposée au public.NoirLe noir, fier et hispanique, est surreprésenté dans les collections du créateur. A tel point que le musée Galliera présente, cette année, une exposition autour de cette couleur dans les opus du couturier. Chez Balenciaga, en effet, le travail sur la matière et les volumes étaient tels que cette teinte était sublimée et les détails magnifiés.Prêt-à-porterLancée en tant que maison de couture, Balenciaga refusa dans les années 60 de se plier au prêt-à-porter, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. "C'est désormais hors de prix de conserver une griffe de haute couture. Ce modèle économique ne fonctionne que si on le sous-tend d'une ligne prêt-à-porter, souligne Patricia Romatet. Chez Balenciaga, ce n'est pas une nécessité ; le positionnement actuel permet de toucher deux types de clientèle. Une première, très mode, et une seconde, plus classique, mais attirée par l'aura de la marque."Ville lumièreC'est en 1936 que Balenciaga arrive à Paris, fuyant la guerre d'Espagne. Sa maison, créée précocement, à 22 ans, avait déjà deux boutiques, l'une à San Sebastian, l'autre à Madrid. Il en ouvre une troisième avenue Georges V. Dans ses salons sont organisés ses défilés, silencieux. Le premier, qui a lieu en 1937, est inspiré des costumes traditionnels dont le couturier est collectionneur et marquera profondément les esprits.PAR LOUISE HIC