Une exposition consacrée à cette collaboration inédite, née grâce au peintre néo-expressionniste et cinéaste américain Julian Schnabel, ouvre lundi dans la galerie Alaïa, pour la semaine de la haute couture à Paris qui verra défiler 37 maisons de dimanche à mercredi.

"Il y a quelque chose d'audacieux dans l'idée que le luxe peut se tailler dans n'importe quel support. Si on avait donné à Azzedine Alaïa une nappe ou une serpillière, il en aurait fait une robe de soir ou une robe sexy en diable. Quand on sait couper, tout est possible", a déclaré à l'AFP l'historien de la mode et commissaire de l'exposition Olivier Saillard regrettant que ce savoir-faire ne soit plus bien enseigné dans les écoles de mode.

Le grand couturier franco-tunisien, décédé en novembre 2017, a été "le premier à avoir fait une collaboration avec une marque très populaire" à l'époque où ni Zara, ni H&M n'étaient installées en France et une grande enseigne "ne pouvait pas être appréciée comme une marque de mode".

Azzedine Alaïa dans les rues de Paris en 1986. © Getty Images

Motif "très parisien"

La très médiatisée collaboration de Karl Lagerfeld avec H&M prônant l'idée que le chic ne doit pas forcément être cher n'aura lieu qu'en 2004.

L'exposition sous la verrière de la galerie Alaïa, dans le quartier du Marais à Paris, présente des toiles de Julian Schnabel peintes sur de la bâche de store Tati avec un gros motif pied-de-coq rose et blanc ultra-reconnaissable et 27 modèles en "vichy total look", d'Alaïa dont des pantalons, maillots de bain, corsets, cabanes, tailleurs et lunettes.

"C'est Schnabel qui lui avait donné envie de travailler sur cette matière. Azzedine n'avait pas de stratégie marketing, il travaillait par thème et ce thème-là est resté dans l'histoire", a pour sa part déclaré à l'AFP Christoph Von Weyhe, peintre et compagnon d'Azzedine Alaïa. "Les mannequins l'ont adopté avec beaucoup de joie".

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Lors d'un passage à Paris en 1990, Julian Schnabel a découvert l'imprimé sur le store du Tati et leur slogan "Les plus bas prix". "Je voulais faire des "tableaux français" (...) Ce motif, associé à certains quartiers populaires où la vie de la rue était vivante et animée, avait quelque chose de très parisien", se souvient-il.

La série à succès "Tati Paintings" donne l'idée au couturier d'en faire autant pour sa propre collection. "En échange, j'ai accepté de leur dessiner gratuitement un sac, un tee-shirt et des espadrilles. Mes jeans et ma maille ont bien marché, mais rien à voir avec l'énorme succès rencontré avec les créations pour Tati", avait déclaré Azzedine Alaïa en 2004 dans une interview à Libération.

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Le rideau du podium pour le défilé été 1991 était marqué Tati et pas Alaïa.

David Bowie et son épouse Iman à droite avec Naomi Campbell et Azzedine Alaïa lors d'une soirée en septembre 1991 à Paris, France. © Getty Images

Sac Tati au mariage d'Elizabeth Taylor

"Tailler dans une toile store des blousons, des vestes si anatomiques, des bustiers de la belle époque, c'est plein de savoir-faire. Il n'y a que les grands qui peuvent y aller", souligne Olivier Saillard.

La collection pour la maison Alaïa avec ce "vichy envahissant et obsessionnel" tranchait aussi avec l'esthétique du moment et a été énormément photographiée. "Dans la mode le minimaliste commençait à être très implanté, cela ne rigolait pas, c'était gris, beige ou noir", commente Olivier Saillard.

En 1991, le magazine Elle a fait une double page en mélangeant des créations d'Alaïa avec des vêtements sortis de chez Tati, et David Bowie qui posait en short vichy rose.

L'autre souvenir fort de l'époque Tati pour Azzedine Alaïa est "celui de la mannequin Bettina Graziani, invitée au mariage d'Elizabeth Taylor dans la propriété de Michael Jackson en Californie, au cours duquel les photographes ne cessaient de mitrailler son sac qui était ma création pour Tati".

Sac Tati x Alaïa, 1991 © DR