Trente ans après sa création par Arlette Van Oost, le fameux polo Scapa flanqué d’un drapeau croisé sur la manche a fait un retour remarqué lors du dernier défilé de Julie Kegels. Retour sur les raisons de son succès avec les deux créatrices.
Lorsque, jeune créatrice, Arlette Van Oost dessina ce polo pour le club de polo de ses fils, elle ne se doutait pas que cela marquerait la naissance de Scapa Sport. Encore moins qu’elle reverrait cette pièce, trente ans plus tard, défiler sur les podiums parisiens, lors du défilé de Julie Kegels. Leurs univers semblent peut-être éloignés. Pourtant, les deux femmes se sont trouvées. Grâce à ce fameux polo Scapa avec le drapeau croisé sur la manche, l’emblème doré et le grand chiffre 3 sur la poitrine ou dans le dos. Ce modèle n’a jamais été discret, et c’est précisément ce qui a fait son succès. Interview.
Comment s’est passée la collaboration?
Julie Kegels. Je connais la marque depuis toujours. J’avais un polo bleu ciel et un pull bleu marine tricoté avec le drapeau Scapa Sport. Ce polo Scapa, c’est comme une veste Barbour. En Belgique, mais pas seulement, tout le monde le connaît. C’est moi qui ai pris l’initiative de proposer une collaboration. Nous cherchions un extra pour la collection. L’ensemble était très sensuel et fragile. Alors que j’aime justement le contraste. Dans chaque collection, je travaille autour de différents types de femmes. Il y avait un profil sportif. Nous voulions créer un polo, mais le polo Scapa Sport est tellement iconique. Et tellement belge. Il n’y en a pas de meilleur. Après une seule réunion, tout était décidé ».
Arlette Van Oost. J’ai tout de suite adoré l’idée. J’admire le talent de Julie et son sens de l’entreprise. Nous lui avons donc laissé beaucoup de liberté, mais le chiffre 3 devait rester. Il renvoie au joueur le plus important dans le polo, celui qui a une vision d’ensemble du jeu ».

Justement Julie, comment vous l’êtes-vous approprié?
J.K. « Je voulais conserver le plus possible du polo original, mais j’y ai ajouté un « défaut » volontaire. Dans toute la collection, nous jouons avec des broderies que nous déplaçons volontairement. Nous avons placé les logos dans le dos et sur le col, de sorte qu’on ne puisse plus le fermer. Toute la collection est pleine de petites erreurs. L’idée que cela sous-tend, c’est que les femmes mènent une vie pressée du matin au soir – entre les enfants, le travail et les obligations sociales. Et qu’elles font parfois des erreurs, mais ce sont de belles erreurs, et nous les célébrons. »
Arlette, vous êtes dans le métier depuis plus de six décennies. Comment devient-on une valeur sûre ?
A.V.O. Nous avons toujours réussi à créer des tendances. Avant ta génération, nous avions nos petits pulls en laine Shetland. Ils étaient lavés de manière à rétrécir jusqu’à dévoiler le ventre, c’était en quelque sorte le crop top de l’époque. C’était l’ère de Twiggy, icône des sixties. Ensuite, notre bomber est devenu ultrapopulaire. Il en existait de nombreuses copies. En Turquie, les boutiques pour touristes débordaient de contrefaçons. Pour mon fils, c’était terriblement injuste, il avait du mal à l’accepter. Moi, j’y voyais un signe de notre succès. Aujourd’hui encore, lorsque je propose un design à notre styliste maison, on me regarde parfois avec scepticisme. Je n’ai pas peur de proposer quelque chose d’audacieux.
‘Le polo Scapa Sport est tellement iconique et tellement belge. Il n’y en a pas de meilleur’
Comment expliquer cette intemporalité?
A.V.O. Je l’ai vendu autrefois, pourquoi cela ne marcherait-il plus maintenant ? D’autant que les gens sont plus nostalgiques que jamais. Je le constate chaque jour grâce à mes petits-enfants. Ils pillent ma garde-robe, n’achètent quasiment que du vintage. Et ils me demandent souvent des pièces très précises. Nous n’avons malheureusement pas tout conservé. Quand je regarde notre catalogue de 2004, l’envie me démange de relancer les bikinis Scapa Sport.

J.K. Quand on observe Scapa, on sent immédiatement ses sources d’inspiration : l’équitation, les voyages, la nature. Ce qui nous relie, c’est que nous sommes deux marques attachées à la tradition. Nous puisons toutes les deux dans ce que nous vivons au quotidien. Rien d’abstrait. Scapa reste fidèle à son propre univers. Son ADN est très clair, et c’est ce qui fonctionne.
Qu’espérez-vous pour Julie Kegels dans soixante ans ?
A.V. O. Impossible de tout prédire. On fera toujours des erreurs, mais on avance. C’est humain de vouloir être parfait, mais à l’échelle de l’ensemble, quelques erreurs ne sont pas si graves. Il m’est arrivé de démolir des choses qui, avec le recul, n’étaient peut-être pas si mauvaises. Parfois, on ne voit que ce qui dysfonctionne. J’apprends encore à lâcher prise.
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J.K. Je reconnais ce perfectionnisme. J’avais toujours des échéances personnelles autour des grandes questions de la vie, mais je réalise de plus en plus que la vie sera toujours un jeu entre le bonheur et son contraire. J’espère surtout diriger une entreprise saine. Nous évaluons collection après collection ce qui fonctionne. L’essentiel est que cela sonne juste.

Depuis cette saison, Julie, vous figurez au calendrier officiel de la Paris Fashion Week. Scapa défilait autrefois à Paris, mais ne le fait plus depuis un certain temps…
A.V.O. En raison de mon divorce et de circonstances familiales, nous avons arrêté. J’ai toujours aimé les défilés, mais ce n’est plus une priorité pour Scapa. Même si je remarque que ça bouge de nouveau à Paris.
J.K. Pour nous, c’est fantastique d’être inscrits au calendrier en tant que jeune marque, mais c’est avant tout une décision durable. Tous les acheteurs et toute la presse sont présents dans la capitale française à ce moment-là. C’est pour nous la meilleure manière de nous montrer à un maximum de clients internationaux.
‘En Turquie, les boutiques pour touristes étaient pleines de faux Scapa. J’y voyais un signe de notre succès’
Est-ce plus difficile aujourd’hui qu’il y a 60 ans?
A.V.O. On me dit souvent : ‘Tu as pu commencer à la bonne époque.’ Pourtant, ce n’était pas toujours facile non plus. Scapa était alors quelque chose de nouveau, de différent, et cela a plu. Il y aura toujours des obstacles, mais avec le bon soutien, on y arrive. On ne peut pas le faire seul.
J.K. Je suis d’accord. Par exemple, j’ai longtemps fait moi-même l’administration. Maintenant, j’ai quelqu’un qui m’aide, et cela change tout.
Les réseaux sociaux et l’IA jouent un rôle de plus en plus grand dans la mode. Quel est votre regard sur cette évolution ?
J.K. L’univers des réseaux sociaux est devenu tellement vaste et superficiel qu’à mon sens, un mouvement inverse est déjà en train d’émerger. Les gens recherchent à nouveau des émotions, du sens, des histoires. Nous sommes une marque de mode parmi tant d’autres : comment nous démarquer ? Ces dernières semaines, nous avons organisé des pop-up stores au Japon, en Chine et en Corée. Nous nous sommes rendus sur place pour parler avec les clients et leur montrer que cette relation compte réellement pour nous. Sinon, on se retrouve à produire des collections à la chaîne, sans savoir qui porte nos pièces. Scapa a également un public très spécifique. Le monde de la mode est si large. Il me semble important de choisir un groupe plus restreint.
A.V.O. Le client final est le plus important. Aucune campagne sur les réseaux sociaux ne peut rivaliser avec vos fans les plus fidèles.
Séduire sur le long terme, c’est ça le vrai challenge?
J.K. Nous sommes une jeune marque, mais nous comptons aujourd’hui quatorze points de vente en Asie. Cela nous a fait prendre conscience qu’il fallait agir pour comprendre qui nous y sommes. Le soufflé peut vite retomber. En visitant toutes les boutiques, nous avons aussi appris comment mieux soutenir les points de vente.
A.V.O. Nous continuons aussi de le faire: porter la vision de sa marque, car parfois, les gens ne la comprennent tout simplement pas.
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La clientèle ne vous a pas toujours suivi?
A.V.O. Ce n’est pas toujours simple. Walter Van Beirendonck a créé les collections Scapa Sport pendant longtemps. Notre collection était très anglaise, avec beaucoup de tissus traditionnels. À un moment, il a amené avec lui Demna Gvasalia, tout juste diplômé. C’est ici qu’il a réalisé sa première collection homme. Je le trouvais incroyablement talentueux, mais la clientèle n’a pas adhéré. Son style était aux antipodes de l’esprit Scapa. Je respecte son travail, mais cela montre bien que même si vous choisissez quelqu’un d’extraordinairement créatif, si son univers ne correspond pas à votre ADN, cela ne fonctionnera pas.
‘Les gens sont plus nostalgiques que jamais. Quand je regarde notre catalogue de 2004, j’ai envie de relancer les bikinis’
Est-il temps d’ouvrir un premier flagship store, Julie ?
J.K. Oh, non, pas encore. (rires)
A.V.O. Je ne te le conseillerais pas trop vite. À l’époque, j’ai ouvert beaucoup de boutiques à l’étranger. Il faut être vraiment très grand pour en faire un succès. Chez nous, cela a parfois été trop rapide. Mon mari a ouvert trois boutiques à Milan, une à Dallas, rien ne semblait impossible. Nous y sommes encore très connus, mais j’ai dû les fermer. Trop, c’est trop, et trop vite, c’est trop vite. Il faut faire des choix réfléchis et être prêt. Il faut trouver les bonnes personnes pour gérer la boutique, et elles sont rares. En Belgique, nous avons de très bons vendeurs. Ce sont ces perles rares qui font la différence.