Le 22 septembre dernier, Donatella Versace entrait dans l'histoire de la mode avec un show printemps-été 18 qui fera date. Sur le catwalk, elle rendait hommage à son frère Gianni, assassiné vingt ans plus tôt et qui, en 1991, avait lancé le phénomène des supermodels en faisant défiler Linda Evangelista, Naomi Campbell ou encore Cindy Crawford sur les notes de Freedom ! En ce début d'automne milanais, l'Italienne reproduisait ce moment fort en réinterprétant les looks de l'époque, mais aussi et surtout en invitant sur le podium cinq de ces mannequins mythiques - Cindy et Naomi, mais également Claudia Schiffer, Helena Christensen et Carla Bruni - rassemblés pour un final sensationnel, sur le tube de George Michael évidemment. Vêtue de noir, menue à côté de ces déesses filiformes drapées dans leurs robes dorées, la créatrice prit finalement la pose sous une pluie de flashs, elle-même impressionnée par la dimension surréaliste de l'événement.
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Le 22 septembre dernier, Donatella Versace entrait dans l'histoire de la mode avec un show printemps-été 18 qui fera date. Sur le catwalk, elle rendait hommage à son frère Gianni, assassiné vingt ans plus tôt et qui, en 1991, avait lancé le phénomène des supermodels en faisant défiler Linda Evangelista, Naomi Campbell ou encore Cindy Crawford sur les notes de Freedom ! En ce début d'automne milanais, l'Italienne reproduisait ce moment fort en réinterprétant les looks de l'époque, mais aussi et surtout en invitant sur le podium cinq de ces mannequins mythiques - Cindy et Naomi, mais également Claudia Schiffer, Helena Christensen et Carla Bruni - rassemblés pour un final sensationnel, sur le tube de George Michael évidemment. Vêtue de noir, menue à côté de ces déesses filiformes drapées dans leurs robes dorées, la créatrice prit finalement la pose sous une pluie de flashs, elle-même impressionnée par la dimension surréaliste de l'événement. " J'ai vraiment été surprise par cette réaction du public ", nous confie-t-elle lorsque nous la rencontrons, quelques mois plus tard, dans le QG de Versace, à la Via Gesù à Milan. Confortablement installée dans cette pièce garnie d'oeuvres d'art, elle savoure encore le souvenir de cette ovation. Et nous précise que le plus touchant s'est passé en coulisses, lorsque des filles comme Gigi Hadid - considérée comme l'équivalent contemporain des tops qui ont marqué la sphère fashion des nineties - ont rencontré leurs idoles. " Gigi pleurait, se souvient la sexagénaire platine. Je lui répétais d'arrêter, pour ne pas gâcher son maquillage. " Quant à Kaia Gerber, l'it girl de la saison, elle retrouvait là sa mère, Cindy Crawford... Au-delà du show, l'aspect le plus exceptionnel de cette collection déjà culte fut sans doute son intemporalité : des lignes inspirées d'il y a trente ans mais qui ne paraissaient en rien rétro. " Si on ne suit pas la culture actuelle, on n'a rien compris ", explique celle qui a toujours veillé à ce que l'entreprise de son frère soit en phase avec son temps. A l'époque, elle avait visité la Factory de Warhol et l'artiste américain était même venu déjeuner à la Via Gesù, deux semaines à peine avant son décès. " Il m'avait posé des questions très étranges, notamment sur ma vie sexuelle, se remémore-t-elle. Il aimait bien sortir les gens de leur zone de confort, jouer les provocateurs. " L'homme avait déjà réalisé des portraits de Gianni. Ce jour-là, il mitrailla Donatella avec son Polaroid afin de créer une oeuvre qui lui serait dédiée... On retrouve cette influence du maître du pop art dans le vestiaire de la maison transalpine, avec les imprimés Marilyn Monroe et James Dean, disparus eux aussi, comme Gianni, dans des circonstances dramatiques. " Nous les avons fait en quelque sorte revivre ", remarque aujourd'hui Donatella. Il y a un peu plus de vingt ans, Gianni Versace était donc abattu sur les marches de sa demeure de Miami. " Très longtemps, je me suis demandé ce qu'il avait fait, ce que la famille avait fait, pour mériter cela, avoue sa soeur. Pendant des années, j'ai moi-même connu des problèmes. Mais je retrouve peu à peu de la sérénité face à ces événements. Et je souhaite montrer à la nouvelle génération qui était mon frère et combien il était différent de tous les autres. " Il faut dire que Donatella était toujours aux côtés de son aîné, à sa disposition vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle l'accompagnait dans tous ses voyages et elle se demande maintenant si ses enfants n'en ont pas souffert. " Je regrette de n'avoir pas été plus présente à leurs côtés. Il m'arrive de dire à ma fille Allegra : " Surtout ne prends pas exemple sur moi ! " " C'est évidemment son passé de cocaïnomane qu'elle déplore le plus. Un tunnel duquel elle est parvenue à sortir en 2004, en entrant de son plein gré en cure de désintoxication. C'est là qu'elle a appris à s'accepter, même si cela ne signifie pas pour autant qu'elle s'aime véritablement. " Les choses que j'ai faites me frustrent énormément, affirme-t-elle sans détour. Avant, je me voyais comme une femme bête et arrogante. C'était un mécanisme d'autodéfense. Pendant des années, j'ai refoulé mes souvenirs. Maintenant, je parviens à y penser, mais ils me font encore souffrir. Et je ne vis toujours pas en paix avec moi-même. Je me sens toujours coupable à l'égard des personnes que j'ai blessées. " Ce sentiment de culpabilité qui a suivi la période noire de la drogue reste donc tenace... Mais c'est lui aussi qui a peut-être incité l'Italienne à codiriger la nouvelle exposition événement que le Costume Institute du Metropolitan Museum, à New York, présentera en mai prochain : Heavenly Bodies : Fashion and the Catholic Imagination. Il faut savoir que chez les Versace, on s'est toujours un peu moqué de l'image de la petite fille catholique bien sage. " Dans le sud de la Botte, tout le monde fréquente l'église. On fait ce qu'on veut et puis, on va là-bas pour demander pardon ", constate celle qui ne s'est plus confessée depuis son enfance et qui, même gamine, refusait d'avouer ses fautes au prêtre. A 11 ans, elle accompagnait déjà Gianni en boîte de nuit, pendant que sa mère, pourtant sévère, attendait jusqu'au matin leur retour. Des bêtises de jeunesse à cent lieues de cette exposition toutefois. " Ici, il s'agit davantage de l'aspect artistique de la religion, précise-t-elle. On pourra y découvrir cinquante objets du Vatican qui n'ont jamais été montrés au public à ce jour. " Si elle élude la question de savoir si c'est grâce à elle que ces trésors sont tout à coup révélés, il est un fait qu'elle est une fidèle du Vatican. Elle a rencontré les trois derniers papes - François, l'actuel, est son préféré -, et elle a toujours une vision très catholique de ce qui se fait ou ne se fait pas. " On grandit avec une conscience très marquée des interdits, observe-t-elle. Et quand on arrive quand même à les braver, on le fait. Les conséquences ne sont pas immédiates, mais tôt ou tard, on en payera le prix. Même Gianni ne pouvait pas faire tout ce qu'il voulait : il éprouvait trop de culpabilité, il était conscient de son homosexualité et du fait qu'il ne serait jamais totalement accepté dans notre région. " Si Donatella a longtemps craint d'aller en enfer, ce n'est plus le cas. " L'enfer, il est ici-bas ", prétend celle qui, durant les premières années après la mort de Gianni, lorsqu'elle prenait encore de la cocaïne, se disait tous les jours qu'elle n'arriverait plus jamais à faire son travail convenablement. " Une fois que j'ai rejeté cette pensée, je me suis sentie beaucoup mieux dans ma peau ", affirme-t-elle. La fashion queen voit néanmoins un lien entre cette interprétation familiale du bien et du mal et le vestiaire qu'elle et son frère développèrent : les vêtements étaient pour Gianni une façon de lutter contre cette mentalité fermée. Aujourd'hui, l'essentiel aux yeux de Donatella, c'est d'avoir reconquis sa liberté. Si elle a toujours donné l'image d'une femme émancipée, ce fut très longtemps un masque. C'est cette évolution qui en a fait une candidate évidente pour le Fashion Icon Award, une récompense que lui a attribuée le British Fashion Council, en décembre dernier. Bien que ce soit le public qui décide à qui revient cette distinction, elle consacre également, d'une certaine manière, l'oeuvre de toute une vie. " En tant que femme, je suis fière d'occuper cette position, répond-elle lorsqu'on lui parle de ce prix. Le travail que je fais, je le vois comme une plate-forme de franche expression. La planète fashion est beaucoup trop exiguë. Je pense qu'elle devrait être plus ouverte... et que les gens doivent apprendre à s'accepter les uns les autres. " Après son dernier show, elle a raconté que Gianni souhaitait surtout donner aux jeunes stylistes " le courage d'oser ". " Ce message est extrêmement libératoire lorsque votre patron, la presse et les acheteurs ne cessent de vous dire ce que vous devez faire, poursuit-elle. Le seul qui ne les écoute pas, c'est Alessandro Michele chez Gucci, et je trouve cela formidable. Cet homme est tellement fort. C'est un génie et il n'a pas peur de s'inscrire à contre-courant. " Elle discute souvent avec lui. Peut-être y voit-t-elle une sorte d'âme soeur... Cette volonté de vivre sans se voir imposer de contraintes, que ce soit par des facteurs extérieurs ou par soi-même, est devenue le fil rouge dans l'existence de Donatella depuis quelques années. " Lorsque je crois à une idée, je dois la mettre en pratique : voilà ce que j'ai appris. Je dois raconter aux gens ce que je veux et ne pas leur permettre de me faire changer d'avis. " A une époque, elle feignait de n'avoir peur de rien. Désormais, c'est réellement le cas, et elle trouve l'inspiration auprès des filles de son entourage : " des femmes fortes aux idées fortes ", comme elle les qualifie. Ainsi de Violet, la DJ portugaise qui s'est chargée de la bande-son des shows Versace pendant plusieurs saisons et qui a introduit dans la vie de la créatrice un autre type d'activisme. " Aux Etats-Unis, comme dans notre pays, les hommes se sont toujours soutenus entre eux. Mais de nos jours, l'idée que les femmes en fassent de même a percolé. C'est devenu un monde de femmes. " On se situe en tout cas à un tournant où la toute-puissance masculine doit désormais rendre des comptes. Et si le chemin est encore long, le monde de la mode, après celui du cinéma, commence à faire son examen de conscience. A tel point que les spéculations vont bon train quant aux prochaines têtes vouées à tomber, suite à des accusations de harcèlement ou autre. " C'est très douloureux mais en même temps, c'est une bonne chose lorsque le scandale permet de modifier notre façon de penser, estime l'Italienne. Il est important d'agir correctement. Lorsqu'on a causé du mal à quelqu'un, il faut en payer le prix. " Peut-être le moment est-il venu pour Donatella de tourner enfin la page. Et ses enfants lui sont manifestement d'un grand soutien. Elle a fêté Noël chez elle avec Allegra (31 ans), Daniel (23 ans) et leur père, son ex-mari Paul Beck. " Où qu'ils soient, ils désirent toujours passer ce moment à la maison avec moi ", se réjouit-elle. A cette période, elle sort donc la crèche, décore le sapin et le 24 au soir, ils partagent des plats de poissons traditionnels avant de se rendre à la messe de minuit à la cathédrale de Milan. Le 25, elle sert de la dinde, même si elle s'empresse d'ajouter qu'elle ne la prépare pas elle-même - elle n'a " jamais su cuisiner ". Pas question, par contre, de prendre des vacances durant ces semaines entièrement dédiées à la préparation des Fashion Weeks de début d'année. Mais après le show sensationnel de septembre dernier, il n'était pas facile de trouver à nouveau de quoi faire le buzz. Pour Donatella, si ce défilé a connu un tel succès, c'est parce qu'il était sans concessions : on l'aimait... ou pas. " C'est comme cela que je veux travailler désormais, dit-elle avec passion. Comment je vais m'y prendre ? " Elle éclate de rire : " Aucune idée... " Quelques semaines plus tard, sa présentation de l'automne-hiver 18-19, au Palazzo Reale, à Milan, nous a néanmoins fourni quelques éléments de réponses. A l'ombre des statues néoclassiques, deux anciennes tops, Raquel Zimmermann et Natalia Vodianova, ouvraient le bal, avant que s'enchaînent, sur le podium, des silhouettes inspirées des archives mais totalement modernisées, avec, en vrac, des écharpes de supporters de football, du tartan et des clins d'oeil appuyés aux eighties... C'est sûr, la grande dame de la mode a décidé de n'en faire finalement qu'à sa tête. Et elle s'en porte plutôt bien. Par Tim Banks