Quand monsieur de Givenchy décide de revenir sur son passé de couturier, il met la main à la pâte du haut de ses 90 ans tirés à quatre épingles, confessant qu'il est " un peu dur de la feuille " et que l'émotion l'étrangle, le voilà chaussant soudain ses lunettes pour lui tordre le cou, quelle élégance. En une rétrospective non chronologique, il a tenu à présenter les 80 tenues et accessoires qui furent portés par Audrey Hepburn, la Duchesse de Windsor ou Jackie Kennedy, qui disent l'histoire de ses amitiés fondatrices, son admiration pour Balenciaga, son goût pour les oeuvres de Joan Miró, Nicolas de Staël, Mark Rothko et les Delaunay, les bronze dorés et l'ébénisterie du xviiie siècle. Il n'est pas seulement question de mode mais d'un monde disparu aujourd'hui, dont il est l'un des derniers témoins, un dinosaure charmant à l'extrême, un peu vieille France, qui s'interdit toute nostalgie délétère, l'impérieuse n...

Quand monsieur de Givenchy décide de revenir sur son passé de couturier, il met la main à la pâte du haut de ses 90 ans tirés à quatre épingles, confessant qu'il est " un peu dur de la feuille " et que l'émotion l'étrangle, le voilà chaussant soudain ses lunettes pour lui tordre le cou, quelle élégance. En une rétrospective non chronologique, il a tenu à présenter les 80 tenues et accessoires qui furent portés par Audrey Hepburn, la Duchesse de Windsor ou Jackie Kennedy, qui disent l'histoire de ses amitiés fondatrices, son admiration pour Balenciaga, son goût pour les oeuvres de Joan Miró, Nicolas de Staël, Mark Rothko et les Delaunay, les bronze dorés et l'ébénisterie du xviiie siècle. Il n'est pas seulement question de mode mais d'un monde disparu aujourd'hui, dont il est l'un des derniers témoins, un dinosaure charmant à l'extrême, un peu vieille France, qui s'interdit toute nostalgie délétère, l'impérieuse nécessité. Le 3 février 1952, Hubert James Taffin de Givenchy, pas même 25 ans, fait ses premiers pas de couturier au numéro 8 de la rue Alfred-de-Vigny à Paris, dans un hôtel particulier baptisé La Cathédrale où il a loué quelques pièces, histoire d'y installer son atelier et son salon de présentation. Il rêve sa maison " comme une grande boutique, où les femmes pourraient s'habiller avec imagination et simplicité. Des vêtements faciles à porter, même en voyage, et réalisés dans des tissus ravissants mais peu coûteux, comme le shirting ou l'organdi ". La presse applaudit, l'homme snobe les codes du genre, si rigides, il sait ce qui plaît aux femmes, et ce qui leur va. Enfant, il rêvait de " chiffons et de dentelles ". Sa mère l'avait compris, elle qui dans cette rigide famille protestante de Beauvais - " c'était un peu ric-rac " - le poussera à vivre sa passion. Il dévore les magazines de mode, découvre les modèles de Cristóbal Balenciaga, " impeccables, équilibrés, bien coupés, je voulais travailler avec un homme qui avait cette perfection-là ". Un jour, alors qu'il a 10 ans, il fugue en toute discrétion, prend le train Beauvais-Paris pour tenter de rencontrer le couturier espagnol installé dans la Ville lumière, il se pointe dans ses salons, avenue George v, tombe sur la directrice, mademoiselle René, qui d'un ton un peu rude lui demande : " Que voulez-vous, jeune homme ? " Il balbutie qu'il veut montrer ses croquis à monsieur Balenciaga. Et elle : " Monsieur ne rencontre jamais personne. " Il lui faudra attendre un voyage à New York, en 1953, pour enfin le croiser, ils deviendront amis. " J'avais travaillé avec Fath, Piguet, Lelong et Schiaparelli, mais quand je l'ai connu, j'ai pris conscience que je ne savais rien. " Tout débute sur un gros malentendu. On est en 1953, les studios Universal préviennent le jeune couturier que Madame Hepburn viendra lui rendre visite. Parfait, il est fan, il pense qu'il s'agit de Katharine. A la place, se pointe une jeune fille primesautière, en jeans, marinière et chapeau de paille vénitien, elle s'appelle Audrey, s'apprête à tourner Sabrina de Billy Wilder, il lui faut un vestiaire pour grand écran. Il se voit dans l'obligation de refuser poliment, il n'a guère le temps; elle se glisse juvénile dans quelques prototypes; il tombe irréversiblement sous le charme. Audrey Hepburn sera désormais en Givenchy au cinéma et à la ville. " Nous avons travaillé dans la joie ", dit-il simplement, et cela se voit dans Diamants sur canapé, Drôle de frimousse, Charade ou Comment voler un million de dollars. Quand, en 1957, Hubert de Givenchy lancera son parfum L'Interdit, elle lui prêtera son visage, " toujours adorable, toujours admirable ". C'est la première fois dans l'histoire de la pub qu'une actrice incarne ainsi une fragrance, révolution. Hubert de Givenchy cultive les amitiés avec une distinction qui laisse des traces, ses clientes deviennent ses amies. Ainsi la Duchesse de Windsor, née Wallis Warfield, ex-Spencer, ex-Simpson. Elle lui est fidèle, il le lui rend bien. En 1972, son mari le prince Edouard, duc de Windsor meurt, elle lui téléphone, paniquée : " Je n'ai rien à me mettre. " Il arrive à l'aube chez elle, à l'orée du Bois de Boulogne et lui dessine, coupe et coud en quelques heures sa toilette de deuil, un ensemble robe et manteau en crêpe de laine et voile de cigaline noire qu'elle portera aux obsèques de l'homme qui a renoncé à la couronne d'Angleterre pour elle. Nul n'ignore que l'Histoire s'inscrit toujours en filigrane dans les garde-robes décisives.