Elle arrive, discrète, attentive. Dans l'appartement bruxellois de la photographe Martina Bjorn et de l'architecte David Van Severen, l'équipe se tient déjà prête pour les prises de vue. Pas de temps à perdre. En cette froide après-midi de janvier, l'idée est de shooter à la lumière naturelle, vite, avant que le soleil ne faiblisse trop.
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Elle arrive, discrète, attentive. Dans l'appartement bruxellois de la photographe Martina Bjorn et de l'architecte David Van Severen, l'équipe se tient déjà prête pour les prises de vue. Pas de temps à perdre. En cette froide après-midi de janvier, l'idée est de shooter à la lumière naturelle, vite, avant que le soleil ne faiblisse trop. Coup d'oeil avisé au portant qui accueille des looks signés Gucci, Louis Vuitton ou Chanel. Discussion rapide avec le styliste sur les associations possibles. Prévoyante, Lou Doillon a emporté avec elle une petite valise. Elle y a glissé, à la va-vite, quelques pièces perso qui lui tiennent à coeur, comme ces bottes signées par son ami Haider Ackermann pour Berluti, et qui pourront à coup sûr chahuter et personnaliser un peu le dressing prévu pour l'occasion. Pas d'accessoires ou de bagues à l'horizon. "Normalement je suis une quincaillerie ambulante, sourit-elle. Je suis partie trop vite, ce matin." Direction la table de maquillage, non sans avoir salué au passage les deux chats qui paressent sur une chaise Papillon. Quelques rapides instructions sur ce qu'elle souhaite. Eviter de brosser sa crinière marquée par son implacable frange, au risque qu'elle ne se montre totalement indomptable. Un regard graphique et franc, plutôt que smoky. Et sa bouche qu'elle floute elle-même avec un tube de rouge en fin de vie, sorti de sa trousse de tous les jours. Silence religieux pendant que la make-up artist remplit son office. Dans les mains de la chanteuse, l'essai de Joan Didion, The Year of Magical Thinking. Naturellement, l'artiste prend la pose devant l'objectif. Elle connaît l'exercice, elle qui, à 16 ans déjà, était l'égérie de Givenchy, a travaillé pour des labels prestigieux et a été immortalisée par les photographes les plus en vue, Inez & Vinoodh, Bruce Weber ou Mario Testino en tête. Tour à tour, la voilà qui joue avec une fleur, grimpe sur un appui de fenêtre, envoie valser sa chevelure sur demande... Pas un regard vers l'ordinateur, pour vérifier son image. "A une époque où tout le monde supervise tout, les gens peuvent ne pas comprendre pourquoi on ne contrôle pas chaque détail, reconnaît-elle. C'est sans doute dû à mon passé de mannequin, où on ne me demandait pas mon avis. Mais j'ai aussi commencé à faire des photos principalement avec ma soeur Kate. L'idée était qu'elle ait sa vision. Je n'allais pas passer derrière, en disant ce que je voulais et ce que je n'aimais pas. Mieux, je n'aurais jamais osé. On a tendance à oublier qu'un cliché ou une interview, c'est d'abord une collaboration. J'ai un grand respect pour ces métiers. C'est amusant de se laisser faire, de découvrir ce que les autres projettent sur soi." Et puis, pas de risque de se perdre en route, il lui reste toujours les selfies et Instagram, pour montrer comment elle se sent et se voit véritablement... Le troisième opus de la chanteuse est dans les bacs depuis ce 1er février. Celle qui avait été acclamée pour ses deux premiers albums, et auréolée du titre d'Artiste féminine de l'année aux Victoires de la musique en 2013, bouscule ici ses habitudes, troque sa guitare acoustique pour des rythmes de batterie. La voix est plus animale, mais toujours avec ce timbre rauque si particulier. L'auteure-compositrice-interprète s'est, cette fois, entourée de Benjamin Lebeau (The Shoes) et de Dan Levy (The Dø), sans oublier Nicolas Subréchicot, son clavier sur scène, multi-instrumentiste de l'album. "J'avais envie de garder cet album au plus près de moi. D'où l'idée de travailler conjointement avec plusieurs personnes, pour pouvoir, à chaque fois, ramener la balle au centre, avant qu'ils ne la jettent successivement plus loin, pour arriver à ce merveilleux endroit qu'est la collaboration." Le titre, Soliloquy, fait référence à cette petite voix qui rigole et murmure en chacun de nous; celle de l'observateur, en somme. Un mot qui colle parfaitement à la personnalité de la trentenaire. "Quand je ne suis pas au milieu de la pièce, en train de danser, j'aime être comme un chat, dans un coin, à observer tout ce qui se passe. Je ne peux pas me contenter d'être juste là. Mais à l'instar de toutes les personnes qui s'amusent beaucoup à être sociales et sociables, il me faut des moments de désert absolu. J'ai la chance, de par les métiers que j'exerce, d'être beaucoup sur la route. C'est une solitude assez incroyable. Je suis d'ailleurs capable de passer quatre jours chez moi, et faire semblant que je suis ailleurs. Juste entourée de bouquins, à dessiner et me nourrir intellectuellement. C'est ce qui me plaît le plus." Quand on est fille du cinéaste Jacques Doillon et de la mythique chanteuse Jane Birkin, forcément les dés peuvent sembler pipés. Du genre celle qui, après avoir été mannequin et comédienne, décide soudain de se prendre pour une chanteuse. Histoire d'effacer au maximum ces intentions prêtées à tort, mais aussi afin de s'accepter elle-même comme musicienne, la belle s'est sentie obligée de se mettre entre parenthèses. "Au moment du premier album, j'incarnais tellement une image pour tout le monde, sans trop savoir moi-même ce qu'elle représentait, que j'ai voulu l'annihiler. Juste faire ressortir ma voix, cachée sur scène dans d'énormes manteaux." Avec le deuxième opus, Lou Doillon propose quelque chose d'intime. "A tel point que j'ai été incapable de fantasmer quoi que ce soit autour. Je me suis un peu enterrée toute seule. D'un seul coup, ce n'était plus très drôle de faire des photos. Je voulais juste qu'on me laisse tranquille. A la limite, qu'on écoute ma musique..." Pour Soliloquy, il en va tout autrement. L'artiste n'a plus rien à prouver, le temps et la maturité ont peut-être fait leur oeuvre... Toujours est-il que la Française entend enfin assumer toutes ses facettes. "J'avais envie que les couleurs réelles de ma vie se retrouvent dans le disque." Ses inspirations musicales, mais aussi le plaisir qu'elle éprouve à s'inventer et incarner un personnage. "Et c'est là que le vêtement est merveilleux, car il est la première étape d'un rôle. Il permet d'insinuer une singularité, une drôlerie." Dans ses clips et sur la pochette, la jeune femme enfile donc des robes de cocktail insensées, vintage ou signées Gucci. Elle s'imagine fille un peu folle, qui arrive à une fête trop tôt, trop tard. S'amuser, n'avoir peur de rien. Une sorte d'écho à son enfance, quand elle devait lutter contre l'uniforme adopté par toute sa famille - tee-shirt blanc, jeans, Converse -, pour imposer sa singularité. "C'était insupportable pour moi, je me suis rebellée. A 5 ans, j'étais devenue un sapin de Noël, à force de porter tous les bijoux que je pouvais trouver. J'avais un goût extrêmement prononcé, je m'inspirais de ce que je voyais en voyage, avec mon père, au Japon, en Inde et au Maroc." Tout comme les jeunes filles croisées sur le bord de la route, dans la Vallée de l'Ourika, la cadette de Jane Birkin tente des associations improbables. Une jupe au-dessus de leggings roses, le tee-shirt de son grand-père, un bibi, une veste abandonnée chez elle, des rollers customisés par Charlotte à partir de baskets rouges. "Je n'aimais que l'oversized ou le trop petit, c'était du pré-Yohji! Déjà des chapeaux et les cheveux dans la tronche. Je rigole en voyant les photos, en me disant que rien n'a bougé." A l'époque, dans la malle à vêtements de sa mère ne demeurent plus que les pièces improbables de la période sixties et seventies. Ses soeurs Kate et Charlotte, respectivement de 16 et 13 ans plus âgées, se sont déjà servies, en prenant les looks les plus sublimes. "Ce qui restait était de l'ordre du comique, ou presque. Du déguisement. En anglais, on ne fait pas la nuance entre s'habiller et se déguiser, on utilise le même mot, "dressing up". C'est vrai que cela me va bien", reconnaît celle qui est passée par tous les styles. Look reggae, avec béret Kangol en mohair orange et mini-short mousse vert. Période punk, avec Dr. Martens, collier à piques, piercing dans la langue et tatouage "le diable pour toujours" gravé sur le coeur à 14 ans. Tendance masculin-féminin, avec des fringues achetées au kilo, priorité au jaune moutarde et au Lycra. Passage plus rock également... avant de se stabiliser vers 20 ans. "J'ai une très mauvaise mémoire des noms et prénoms, mais je peux être flippante quand il s'agit de se souvenir d'un vêtement. C'est le premier langage universel. C'est comme cela qu'on se repère, les uns les autres. Roland Barthes a dit que "le vêtement est le moment où le sensible devient signifiant", et je le crois. Même si la mode est malheureusement devenue aujourd'hui une machine commerciale, avec son propre langage, elle existait au départ pour annoncer quelque chose. Si on était veuf, étudiant, de la haute, de la basse... Son style musical, sa ville d'origine... C'est aussi convoquer des gens. J'ai porté des bas verts car j'adorais les dessins d'Egon Schiele. Des godillots, en référence aux bottines de Degas et Van Gogh. Mais aussi le pull de mon mec, les fringues de mon fils, et inversement. Cela me plaît énormément." Rétrospectivement, Lou Doillon le reconnaît. Les attentes que l'on posait sur elle lui ont fait perdre en naturel, ont fini par gommer ses bizarreries et ses différentes facettes. "C'est quand j'ai commencé ces divers métiers, que l'on s'est mis à me filmer, que je me suis prise à imaginer, à tort, que tout était grave. A penser à tout, et puis à rien. J'ai récemment lu une phrase dans un bouquin: "Je me suis revenue." Ces quelques mots m'ont fait tilter, je me suis dit que ça allait être mon mantra de 2019. Revenir à un endroit où je m'amuse et où cela amuse carrément les autres." Du plaisir à l'état pur, sans arrière-pensée.