L'image qu'on se fait de la peau est loin d'être uniforme. C'est que ce que les scientifiques appellent le système tégumentaire, du latin tegere c'est-à-dire " couvrir ", est une enveloppe intime qui peut arborer tout un panel de teintes, et de textures. Là, elle sera lustrée et satinée après application d'une lotion parfumée ; ici, elle se creusera, signe du temps et de nombreux éclats de rire. Parfois, elle se parera d'un tatouage, sera balafrée par une cicatrice, constellée de taches de rousseurs ou couverte d'un fin duvet...
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L'image qu'on se fait de la peau est loin d'être uniforme. C'est que ce que les scientifiques appellent le système tégumentaire, du latin tegere c'est-à-dire " couvrir ", est une enveloppe intime qui peut arborer tout un panel de teintes, et de textures. Là, elle sera lustrée et satinée après application d'une lotion parfumée ; ici, elle se creusera, signe du temps et de nombreux éclats de rire. Parfois, elle se parera d'un tatouage, sera balafrée par une cicatrice, constellée de taches de rousseurs ou couverte d'un fin duvet... Si aucune nuance ou structure ne peut vraiment traduire l'aspect de cet organe de façon globalisée, nombre d'acteurs de la mode s'efforcent pourtant aujourd'hui de faire de ce ton un concept universel. Or, ce nude proclamé, référencé 12-0911 dans le fameux nuancier Pantone, s'apparente à une sorte de rose calcite dans lequel à peine 16 % de la planète pourraient vaguement se reconnaître. Une portion réduite de gens qui bénéficie néanmoins de grandes attentions : des rayons entiers de soutiens-gorge leur sont spécialement dédiés, une majorité des bas collants standards aussi, sans parler des simples sparadraps. Ils n'ont par ailleurs aucun mal à se procurer un fond de teint qui leur corresponde et n'ont donc pas dû s'émouvoir de constater la soudaine passion des stylistes pour les robes champagne ces dernières saisons... L'aspect problématique de cette terminologie a été médiatisé pour la première fois en 2010, lorsque Michelle Obama a accueilli le premier ministre indien dans une robe Naeem Khan... couleur chair, pour reprendre les termes de la presse internationale. " Mais la chair de qui, exactement ? ", se sont immédiatement indignés les réseaux sociaux en découvrant les images de la brune Michelle dans ses jupons ivoire. " L'industrie m'a tellement lavé le cerveau que je n'avais jamais fait le lien entre le nude et la tonalité de la peau - ou en tout cas pas de la mienne, a commenté une utilisatrice de Twitter. Pour moi, ce mot s'apparentait à une sorte de rose pâle. Ce n'est qu'aujourd'hui que j'ouvre les yeux et que je comprends à quel point cette notion est restrictive. " Associer ce vocableà une nuance bien définie sous-entend évidemment automatiquement un jugement de valeur, une norme que l'épiderme devrait avoir... Alors que chez ceux et celles qui s'en écartent le plus, ce rose tendant vers le pêche, imaginé pour se fondre avec l'épiderme, devient au contraire une source de contraste, une sorte de marquage, d'étiquette qui rappelle qu'ils ne correspondent pas au basique. Ce n'est qu'en 2015 que le dictionnaire américain Merriam-Webster a modifié sa définition du mot, passant de " avoir la teinte d'une personne de peau blanche " à " (1) : avoir une couleur (beige pâle ou tannée) à la tonalité de la personne qui l'arbore. (2) : donner une apparence de nudité ". Une adaptation intervenue suite à une vaste campagne en ligne lancée par Luis Torres, qui étudiait à l'époque à l'Ithaca College, dans l'Etat de New York. " Le fait que même des sources académiques entretiennent l'idée qu'une peau claire aurait plus de valeur et de pertinence est tout bonnement dévastateur pour les autres, avait-il déclaré à l'époque. La langue, c'est l'outil qui nous permet de communiquer... et lorsque certains termes expriment une certaine exclusivité, ils peuvent être blessants, voire franchement néfastes. " " Je n'ai encore jamais vu un vêtement " nude "qui se rapproche de près ou de loin de ma peau, commente Marie-France Vodikulwakidi, l'un des modèles de ce shooting. Moi qui ai fait des études de marketing, je m'efforce toujours de réfléchir aux motifs qui poussent les grandes firmes à faire certains choix de production. L'exclusion d'une part tellement importante de la population est forcément liée à l'idée que certains individus ne constituent pas un marché intéressant, qu'ils n'ont pas de pouvoir d'achat. Un manque de diversité dans la gamme tend en outre à refléter un manque de diversité au sein des postes-clés de l'entreprise, et c'est sans doute en partie pour cela que le changement est si lent. " L'évolution a beau se faire à petits pas, elle n'en est pas moins réelle. Le très populaire site de vente en ligne Asos propose par exemple depuis 2016 les produits du label indépendant Nubian Skin, qui a développé une gamme de sous-vêtements " chair " en différentes teintes. La marque sportive Björn Borg a lancé, elle, une collection de sous-vêtements en six nuances sur la base de l'échelle officielle des types de peau de Fitzpatrick. Avec cette gamme Six shades of human, la griffe entend aujourd'hui clamer haut et fort sa volonté de mettre fin aux discriminations. La maison Christian Louboutin a également compris dès 2013 qu'il n'était plus pensable de proposer des escarpins " chair " sans ajouter à sa gamme quelques déclinaisons supplémentaires. C'est donc en sept versions qu'est aujourd'hui vendue sa Nude Collection, du beige coquille d'oeuf au marron en passant par l'ambré. " Ces souliers doivent donner l'impression d'allonger la jambe, ce qui n'est évidemment pas le cas si le cuir contraste avec le pied ", explique le chausseur. La danseuse de ballet Aki Saito, qui apparaît sur nos photos, souligne que cette même logique d'uniformisation entre la tenue et la carnation se retrouve dans son art. " L'essence du ballet est de dessiner avec son corps et ses membres de longues lignes harmonieuses ", dit-elle. Il n'est donc pas inhabituel, pour elle et ses pairs, de teindre eux-mêmes leurs pointes pour les uniformiser et créer ainsi l'impression de lignes encore plus effilées. " Je n'ai jamais ressenti cela comme un problème. Tout le monde le fait et il y a finalement quelque chose de très beau à s'approprier ses chaussons de cette manière - tout comme, du reste, au travers de tous les autres petits changements qui leur permettront d'épouser parfaitement le pied ", note-t-elle. Eric Underwood, danseur au Royal Ballet de Londres, n'est pas du même avis. Dans une vidéo largement partagée qui le montre colorant ses souliers à l'aide d'une poudre brune avant chaque spectacle, il appelle les fabricants à produire des modèles lui correspondant - un message bien reçu chez Bloch, qui propose désormais dans sa gamme des paires plus sombres. Dans un monde où la diversité est omniprésente et où la discrimination est de plus en plus souvent ouvertement dénoncée sur les médias sociaux, il était un peu logique que le secteur de la mode suive le mouvement, ne fût-ce que pour éviter les critiques. Au-delà de l'élargissement du concept, d'aucuns plaident toutefois pour qu'il soit complètement banni du nuancier, arguant que le " nu " est un état et pas une couleur. En définitive, aucune teinte ne rejoindra jamais exactement celle de la peau, et cette terminologie ne sert donc qu'à créer la confusion. A l'instar de l'industrie cosmétique, où les fonds de teint sont de longue date commercialisés sous des noms tels qu'ivoire, sable ou expresso, évacuant toute référence à notre enveloppe corporelle, la sphère fashion aurait dès lors certainement tout à gagner à élargir son vocabulaire lorsqu'il s'agit de décrire les mille et une nuances de cette dernière...