Le long du canal de l'Ourcq, à Pantin, les secrets des maisons de couture liées aux métiers d'art prennent racine. Dans ces bâtiments neufs de 5 000 m2, la Ville lumière semble loin, et la rue de la Grange Batelière également. En 2012, la Maison Lesage quittait les murs qui l'avaient pratiquement vue naître pour s'installer ici, entrant de plain-pied dans le xxie siècle. Dans ses bagages, son art presque aussi vieux que le monde, fait de fils, sequins, paillettes, aiguilles et crochet de Lunéville.
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Le long du canal de l'Ourcq, à Pantin, les secrets des maisons de couture liées aux métiers d'art prennent racine. Dans ces bâtiments neufs de 5 000 m2, la Ville lumière semble loin, et la rue de la Grange Batelière également. En 2012, la Maison Lesage quittait les murs qui l'avaient pratiquement vue naître pour s'installer ici, entrant de plain-pied dans le xxie siècle. Dans ses bagages, son art presque aussi vieux que le monde, fait de fils, sequins, paillettes, aiguilles et crochet de Lunéville. Dans cet espace clair, où tout est à sa place, la salle des archives exhibe ses boîtes de rangement étiquetées. Sur une table, des échantillons par dizaines attirent le regard, on peut les contempler de près et les toucher à main nue, on mesure sa chance. Comment ne pas être émue devant la plus grande collection de broderies de couture au monde, plus de soixante tonnes de pampilles, strass, rubans, perles, cristaux irisés qui ont traversé le temps. Car cette maison fondée en 1858 a eu la bonne idée de tout conserver, 75 000 échantillons, certains plus que centenaires. Ils ne craignent pourtant pas grand-chose, à part l'humidité et les incendies. L'air est donc sans azote, pour le reste, la directrice, Murielle Lemoine, veille à ce qu'ils ne soient pas froissés et servent à alimenter la créativité, qu'ils restent " vivants ", dit-elle.Cela fait plus de trois décennies qu'elle fréquente le patrimoine Lesage et les griffes de couture qui font appel à ce savoir-faire, Dior, Valentino, Louis Vuitton, Alexandre Vauthier et Chanel. Rappelons que Mademoiselle n'a jamais daigné collaborer avec la maison, sous prétexte qu'Elsa Schiaparelli y faisait broder ses collections. Mais avec l'arrivée de Karl Lagerfeld en 1983, les choses ont changé, le créateur ne cessant de faire appel à cette institution qui, depuis 2002, a rejoint Chanel, au sein de sa filiale Paraffection, aux côtés des autres métiers d'art - plumassiers, bottiers, chapelier, orfèvre et paruriers qui firent les beaux jours de la haute couture parisienne et la font encore. L'idée : s'appuyer sur ce passé, inventer le présent, sans interdits, pérenniser ces savoir-faire, imaginer le futur. A l'étage, les brodeuses, et un brodeur, sont penchés sur leur ouvrage, la collection Croisière de Chanel occupe leurs mains et leur esprit. Dans un coin, une broderie participative s'étale sur un métier, il a fallu 150 heures pour y poser une myriades d'oiseaux. Puis, dans le flagship store flambant neuf griffé double C, à Séoul, 800 clients y ont apporté leur touche, s'essayant au Lunéville et composant un tableau choral, où se perçoivent les maladresses des débutants. Car cet art appliqué exige une main, que l'on a ou pas, il faudrait dix ans pour former une brodeuse.Aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres. Vanessa Schindler, auréolée du Grand Prix du Jury et du Prix du Public au 32e Festival international de mode et de photographie à Hyères, découvre les trésors de Lesage. Ces récompenses lui ouvrent des portes, elle vient ici pour penser la collection qu'elle présentera en avril 2018, lors de la prochaine édition, en lauréate honorée. Son guide, c'est Murielle Lemoine, qui faisait partie du jury. Dans la salle des archives, elles se penchent sur la boîte contenant les premiers échantillons de la maison, ils portent encore le label Michonet, atelier fondé en 1858, fournisseur des couturiers Worth, Paquin ou Vionnet, acquis en 1924 par Albert et Marie-Louise Lesage qui le légueront à leur fils en 1949. Vanessa Schindler prend soudain conscience de ce champ des possibles : " Cela va me sortir de ce que je peux imaginer. " La maîtresse des lieux s'enthousiasme : " Les techniques dans cette boîte, le mélange de matières, de fournitures sont incroyables. Je les regarde souvent, même si aujourd'hui, on utilise aussi des matériaux différents - plastique, béton, leds... J'adore trouver des astuces pour montrer que tout est possible. " Pour la jeune créatrice, il est question d'une envie de matière mate, ou de velours, d'une idée de fausse broderie et la directrice lui répète qu'il n'y a pas de limites, que la maison " travaille le passé au présent ". Et si sa valeur patrimoniale ne prend guère la poussière, c'est parce qu'elle a conservé cet état d'esprit qui veut que les jeunes viennent s'y nourrir et y insufflent leur créativité, que la relève est assurée, formée notamment à l'Ecole Lesage, créée en 1992 par ce grand monsieur qui savait que, dans ce métier, " on reste un jour ou une vie ".