LES SANGLES, LES BOUCLES EN D, ETC. Que ce soit le traditionnel motif camouflage ou les détails de sangles et boucles, autrefois prévues pour accrocher jumelles et grenades : la rue s'approprie le look army... notamment car " il dissimule la peur ressentie lorsqu'on s'expose en public ", selon Timothy Godbold, auteur d'un livre chez Phaidon. , GETTY IMAGES / GEORGIE WILEMAN © 2016, PHAIDON PRESS LTD
LES SANGLES, LES BOUCLES EN D, ETC. Que ce soit le traditionnel motif camouflage ou les détails de sangles et boucles, autrefois prévues pour accrocher jumelles et grenades : la rue s'approprie le look army... notamment car " il dissimule la peur ressentie lorsqu'on s'expose en public ", selon Timothy Godbold, auteur d'un livre chez Phaidon. © GETTY IMAGES / GEORGIE WILEMAN © 2016, PHAIDON PRESS LTD

"La moitié des gens croisés en rue est habillée pour tuer." En 2015 déjà, le constat de Troy Patterson dans les colonnes du New York Times était sans appel. Tout comme le blue jeans des mineurs est entré dans nos habitudes vestimentaires, la veste kaki des soldats partis au front devient, elle aussi, une valeur sûre de notre dressing. Et il suffit d'observer les podiums présentant les collections printemps-été 2017 pour se rendre compte que l'invasion continue.

LE KAKI Dès la Première Guerre mondiale, le bleu et le rouge des uniformes, utiles lorsqu'il fallait être vu sur le champ de bataille à travers la fumée des canons, font place entre autres au kaki, permettant de se dissimuler et d'éviter les balles. Une couleur qui a inspiré cette saison Stella McCartney., GETTY IMAGES / VANNI BASSETTI © 2016, PHAIDON PRESS LTD
LE KAKI Dès la Première Guerre mondiale, le bleu et le rouge des uniformes, utiles lorsqu'il fallait être vu sur le champ de bataille à travers la fumée des canons, font place entre autres au kaki, permettant de se dissimuler et d'éviter les balles. Une couleur qui a inspiré cette saison Stella McCartney. © GETTY IMAGES / VANNI BASSETTI © 2016, PHAIDON PRESS LTD

Un bataillon de longes robes transparentes olive affublées de poches oversized : tel est le nouveau dresscode de la Balmain Army, comme le directeur artistique Olivier Rousteing aime surnommer les mannequins fétiches qui défilent pour lui.

Chez Coach, Sacai et Kenzo, l'imprimé camouflage est étiré, coupé-collé, détourné, modernisé.

Burberry multiplie les références à l'univers militaire avec maestro, avec une cohorte de trench-coats, duffle coats et bombardiers.

Philipp Plein rend le blouson d'aviateur ultrasexy et Roberto Cavalli rebrode un pantalon de soldat de fleurs et autres motifs colorés, dans un souci bohème chic.

Question nuances vertes et brunes, le comble de l'élégance est à trouver du côté de Salvatore Ferragamo et Tod's, tandis que Mulberry en livre une belle version épurée.

L'UNIFORME Une inspiration récurrente chez A.F. Vandevorst car " il est de l'ordre du langage universel "., A.F. VANDEVORST
L'UNIFORME Une inspiration récurrente chez A.F. Vandevorst car " il est de l'ordre du langage universel ". © A.F. VANDEVORST

Tommy Hilfiger, lui, semble avoir pioché certaines de ses silhouettes directement dans les rangs des officiers, avec ses manteaux à doubles rangées de boutons dorés et ses vestes ornées de médailles et galons.

Quant aux vestiaires de Marni et Stella McCartney, qui semblent en pleine opération Tempête du désert, on y remarque des poches et des sacs accrochés à la ceinture, à la manière des cartouchières.

Du côté d'A.F. Vandevorst, on n'est forcément pas en reste, puisque le label belge est un amateur de longue date de cette thématique. Sa nouvelle collection puise ses racines dans les looks portés en festivals. " Vous y trouverez toujours la typique parka kaki ou d'autres pièces à connotation militaire, car c'est le genre de choses, solides et masculines, que vous portez en plein air ", précise Filip Arickx, l'une des deux têtes pensantes de la griffe. Aimant travailler sur les contraires, les Anversois se plaisent ici à combiner ce style army avec des robes et autres tissus délicats. " Ce n'est pas seulement l'attrait pour les galons et les brandebourgs qui nous inspire, mais les uniformes en général, poursuit le créateur. Ils sont de l'ordre du langage universel. C'est sans aucun doute le discours vestimentaire le plus limpide à travers le monde. Un univers qui ne nous lassera jamais, vu son caractère dominant et les éléments qui le composent, riches et diversifiés. "

Lié au climat actuel

IMAXTREE
© IMAXTREE

Autre signe de cet intérêt pour les attributs guerriers ? Connue pour son nuancier de couleurs, la société Pantone a choisi le Greenery comme couleur de l'année 2017, une teinte à cheval entre le vert et le jaune.

" Ce ton nous offre le réconfort que nous désirons ardemment en plein coeur de cet environnement politique et social tumultueux, explique Leatrice Eiseman, directrice exécutive du Pantone Color Institute. Satisfaisant notre désir grandissant de nous rafraîchir et nous redynamiser, Greenery symbolise la reconnexion que nous recherchons avec la nature et bien plus encore. "

LES BOUTONS D'OFFICIER ET BRANDEBOURG Arborés par Gigi Hadid pour Tommy Hilfiger, " ces petits boutons sphériques métalliques pouvaient être arrachés de la veste des soldats pour servir de balles de mousquet ", raconte Timothy Godbold., IMAXTREE
LES BOUTONS D'OFFICIER ET BRANDEBOURG Arborés par Gigi Hadid pour Tommy Hilfiger, " ces petits boutons sphériques métalliques pouvaient être arrachés de la veste des soldats pour servir de balles de mousquet ", raconte Timothy Godbold. © IMAXTREE

Attentats terroristes à répétition, climat politique chahuté avec le Brexit, l'arrivée de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis ou les prochaines élections françaises, avec Marine Le Pen en bonne position dans les sondages : la liste des inquiétudes est malheureusement longue. Et la sphère fashion - comme la déco, le cinéma ou la littérature - ne peut y rester insensible.

" La mode est un des secteurs qui réagit le plus vite aux changements de société, notait Hilde Francq, du bureau de tendances belge Francq Colors, lors d'une présentation des temps forts de l'été 2018, organisée par Creamoda, l'association professionnelle des entreprises actives en Belgique dans la mode, l'habillement ou la confection. Tout comme les artistes, les créateurs reflètent cet état d'esprit dans leur collection. Ce n'est donc pas un hasard si la tendance guerrière est régulièrement abordée, ces derniers temps. "

L'IMPRIMÉ CAMOUFLAGE Patchwork de teintes sombres, il permet de se cacher dans la nature... ou d'être vu sur le catwalk, ici chez Kenzo., IMAXTREE
L'IMPRIMÉ CAMOUFLAGE Patchwork de teintes sombres, il permet de se cacher dans la nature... ou d'être vu sur le catwalk, ici chez Kenzo. © IMAXTREE

Un propos confirmé par Filip Arickx : " Même si le point de départ de notre travail est de livrer un message esthétique, nous ne pouvons pas éviter les influences politiques. Il est dès lors tout à fait possible que le climat actuel contamine notre façon de penser et de nous exprimer, puisque nos collections sont un reflet de l'air du temps... "

Pour l'expert mode et design Timothy Godbold, dont l'ouvrage Le style militaire envahit la mode est sorti chez Phaidon (*), ce contexte n'est que le prolongement de ce qui a commencé en 2001, lorsque les tours du World Trade Center se sont écroulées à New York.

" La violence, le terrorisme et la paranoïa sont dans notre psyché, depuis lors. Et presque instantanément, les stylistes ont incorporé ces caractéristiques dans leurs créations. L'automne-hiver 2006 de Junya Watanabe, par exemple, exprime parfaitement cette peur, avec un symbolisme agressif et anarchique. "

Et l'Australien de constater que les zombies, symboles par excellence du terrorisme, ne cessent de fleurir dans l'industrie cinématographique, tandis que ressurgissent certaines pièces design du milieu du siècle, telles que la chaise Inca d'Arne Norell ou le modèle Safari de Kaare Klint, connues pour leur capacité à être démantelées et déplacées rapidement, pendant la bataille.

LA PARKA Un indispensable de l'armée devenu it de l'été 2017, fluide et volumineux comme une toile de parachute chez Hussein Chalayan., IMAXTREE
LA PARKA Un indispensable de l'armée devenu it de l'été 2017, fluide et volumineux comme une toile de parachute chez Hussein Chalayan. © IMAXTREE

Si les parkas kaki et autres manteaux d'officier ont la cote en rue, ce n'est donc pas uniquement pour leur attrait esthétique. " Enfiler des vêtements militaires procure des atouts précieux à celui qui les porte, considère encore Timothy Godbold, avouant avoir été fasciné, étant enfant, par les récits de conflits vécus et par l'uniforme suspendu dans l'armoire de son père. D'une part, il inspire le sentiment d'appartenance à une plus grande unité. Et, d'autre part, il dissimule la peur ressentie lorsqu'on s'expose en public. Enfiler ces pièces army apporte une sensation de force et de vigilance. C'est pour cette raison, je pense, que cet esprit camouflage est aussi populaire auprès des groupes de jeunes. " Sans oublier le fait qu'il permet quelque part de s'inscrire dans l'histoire...

La saharienne de Saint Laurent

LE TRENCH-COAT Inventé par le tailleur anglais Thomas Burberry en 1879, il fut équipé d'épaulettes pour rendre le rang de l'officier visible et d'un rabat sur le torse pour protéger le revolver. On le retrouve aujourd'hui partout, par exemple dans la collection été de Lacoste. , IMAXTREE
LE TRENCH-COAT Inventé par le tailleur anglais Thomas Burberry en 1879, il fut équipé d'épaulettes pour rendre le rang de l'officier visible et d'un rabat sur le torse pour protéger le revolver. On le retrouve aujourd'hui partout, par exemple dans la collection été de Lacoste. © IMAXTREE

Mais le prestige et son impact sur la mode remonte à bien avant 2001 et les attentats. Au départ, ce sont certaines de ses caractéristiques fonctionnelles ou esthétiques qui sont reprises par quelques créateurs, comme Paul Poiret, au début du XXe siècle, qui a d'ailleurs travaillé pour l'armée ; ou encore Coco Chanel, avec ses blouses de marin pour femmes. Des ponts entre ces deux univers sont également jetés lorsqu'en 1917, Louis Cartier crée la montre Tank, inspirée par le design des tanks Renault, ou quand, en 1937, Ray Ban imagine les lunettes protectrices Aviateur pour l'Air Force américaine.

Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale qu'exhiber des pièces de la garde-robe des soldats devient une mode nourrie par le succès des films de guerre et le fait que les gouvernements souhaitent revendre leur immense stock de surplus issus des conflits, histoire de renflouer leurs caisses. Dans les années 60, les GI's rapportent dans leur bagage l'imprimé camouflage jungle, qui devient paradoxalement un symbole pacifiste et une façon de lutter contre l'ordre établi, lors des manifestations contre la guerre du Vietnam. Une tendance qui s'insinue jusque sur les podiums, lorsque Yves Saint Laurent lui offre ses premiers galons fashion, en détournant la saharienne et le caban, à cette époque aussi.

Le mélange des genres

LA VESTE AVIATEUR Conçue durant la Seconde Guerre mondiale pour réchauffer les équipages volant à haute altitude, elle est devenue un classique du dressing civil, décliné avec manches élargies, chez Burberry. , BURBERRY
LA VESTE AVIATEUR Conçue durant la Seconde Guerre mondiale pour réchauffer les équipages volant à haute altitude, elle est devenue un classique du dressing civil, décliné avec manches élargies, chez Burberry. © BURBERRY

Depuis, les teintes sable, le kaki et le vert olive, mixés à des treillis, pantalons cargo, blousons, bombardiers en mouton retourné et duffle coats, ne cessent de revenir régulièrement sur le devant de la scène, à l'instar par exemple du motif camouflage apposé par l'artiste Takashi Murakami sur la maroquinerie Louis Vuitton et désormais devenu culte.

Pour l'été 2017, la tendanceuse Hilde Francq constate d'ailleurs la présence de nombreuses pièces utilitaires dans les collections.

" Cela se voit au travers de détails conçus à l'origine pour une fonction bien précise, comme les sangles, poches, boucles et fermetures de sac à dos, remarque l'experte. Mais la pièce qui se démarque vraiment sur les catwalks n'est autre que la parka, cet anorak long et léger, qui devient parfois aussi fluide et volumineux qu'une toile de parachute. On la repère chez Hussein Chalayan, par exemple. Cela donne une impression " forces spéciales " à l'ensemble, mêlée à un esprit sportswear, autre grande tendance de la saison. "

LA CARTOUCHIÈRE Un accessoire du soldat qui agrémente, façon banane, une silhouette Emporio Armani. , IMAXTREE
LA CARTOUCHIÈRE Un accessoire du soldat qui agrémente, façon banane, une silhouette Emporio Armani. © IMAXTREE

Reste la question du style, pour éviter de sembler tout droit sorti d'un bataillon. " La mode est particulièrement intéressante aujourd'hui, car elle n'hésite pas à mixer les références et les codes, poursuit Hilde Francq. Les influences s'entremêlent : Extrême-Orient, Europe, Homme, Femme, années 60 et Moyen Age. Il en va de même pour l'esprit army, qui gagne en crédibilité lorsqu'il est combiné à d'autres tendances. Cela fonctionne d'autant mieux que la notion de confort est devenue particulièrement importante et demandée en mode. "

Un engouement qui n'est pas près de s'essouffler, si on en croit Timothy Godbold : " Tant qu'il y aura la guerre, des conflits et des troubles politiques, je pense que cet intérêt stylistique pour le paquetage des casernes continuera d'être absorbé par la culture populaire. La récente marche des femmes à Washington en est un très bon exemple. On y voyait des éléments de l'uniforme arborés comme une déclaration politique et utilisés de la même façon subversive qu'à l'époque, durant les protestations contre la guerre du Vietnam. Comme je l'explique dans mon livre, les vêtements militaires peuvent être interprétés de diverses façons, d'une fonction purement cérémonielle à un discours politique. "

De ce point de vue, la garde-robe chère aux casernes et ses nombreuses significations qui en découlent continueront d'être une source d'inspiration pour tous les créateurs, durant de longues années encore...

PHAIDON
© PHAIDON

(*) Le style militaire envahit la mode, par Timothy Godbold, Phaidon.

"La moitié des gens croisés en rue est habillée pour tuer." En 2015 déjà, le constat de Troy Patterson dans les colonnes du New York Times était sans appel. Tout comme le blue jeans des mineurs est entré dans nos habitudes vestimentaires, la veste kaki des soldats partis au front devient, elle aussi, une valeur sûre de notre dressing. Et il suffit d'observer les podiums présentant les collections printemps-été 2017 pour se rendre compte que l'invasion continue. Un bataillon de longes robes transparentes olive affublées de poches oversized : tel est le nouveau dresscode de la Balmain Army, comme le directeur artistique Olivier Rousteing aime surnommer les mannequins fétiches qui défilent pour lui. Chez Coach, Sacai et Kenzo, l'imprimé camouflage est étiré, coupé-collé, détourné, modernisé. Burberry multiplie les références à l'univers militaire avec maestro, avec une cohorte de trench-coats, duffle coats et bombardiers. Philipp Plein rend le blouson d'aviateur ultrasexy et Roberto Cavalli rebrode un pantalon de soldat de fleurs et autres motifs colorés, dans un souci bohème chic. Question nuances vertes et brunes, le comble de l'élégance est à trouver du côté de Salvatore Ferragamo et Tod's, tandis que Mulberry en livre une belle version épurée. Tommy Hilfiger, lui, semble avoir pioché certaines de ses silhouettes directement dans les rangs des officiers, avec ses manteaux à doubles rangées de boutons dorés et ses vestes ornées de médailles et galons. Quant aux vestiaires de Marni et Stella McCartney, qui semblent en pleine opération Tempête du désert, on y remarque des poches et des sacs accrochés à la ceinture, à la manière des cartouchières. Du côté d'A.F. Vandevorst, on n'est forcément pas en reste, puisque le label belge est un amateur de longue date de cette thématique. Sa nouvelle collection puise ses racines dans les looks portés en festivals. " Vous y trouverez toujours la typique parka kaki ou d'autres pièces à connotation militaire, car c'est le genre de choses, solides et masculines, que vous portez en plein air ", précise Filip Arickx, l'une des deux têtes pensantes de la griffe. Aimant travailler sur les contraires, les Anversois se plaisent ici à combiner ce style army avec des robes et autres tissus délicats. " Ce n'est pas seulement l'attrait pour les galons et les brandebourgs qui nous inspire, mais les uniformes en général, poursuit le créateur. Ils sont de l'ordre du langage universel. C'est sans aucun doute le discours vestimentaire le plus limpide à travers le monde. Un univers qui ne nous lassera jamais, vu son caractère dominant et les éléments qui le composent, riches et diversifiés. " Autre signe de cet intérêt pour les attributs guerriers ? Connue pour son nuancier de couleurs, la société Pantone a choisi le Greenery comme couleur de l'année 2017, une teinte à cheval entre le vert et le jaune. " Ce ton nous offre le réconfort que nous désirons ardemment en plein coeur de cet environnement politique et social tumultueux, explique Leatrice Eiseman, directrice exécutive du Pantone Color Institute. Satisfaisant notre désir grandissant de nous rafraîchir et nous redynamiser, Greenery symbolise la reconnexion que nous recherchons avec la nature et bien plus encore. " Attentats terroristes à répétition, climat politique chahuté avec le Brexit, l'arrivée de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis ou les prochaines élections françaises, avec Marine Le Pen en bonne position dans les sondages : la liste des inquiétudes est malheureusement longue. Et la sphère fashion - comme la déco, le cinéma ou la littérature - ne peut y rester insensible. " La mode est un des secteurs qui réagit le plus vite aux changements de société, notait Hilde Francq, du bureau de tendances belge Francq Colors, lors d'une présentation des temps forts de l'été 2018, organisée par Creamoda, l'association professionnelle des entreprises actives en Belgique dans la mode, l'habillement ou la confection. Tout comme les artistes, les créateurs reflètent cet état d'esprit dans leur collection. Ce n'est donc pas un hasard si la tendance guerrière est régulièrement abordée, ces derniers temps. " Un propos confirmé par Filip Arickx : " Même si le point de départ de notre travail est de livrer un message esthétique, nous ne pouvons pas éviter les influences politiques. Il est dès lors tout à fait possible que le climat actuel contamine notre façon de penser et de nous exprimer, puisque nos collections sont un reflet de l'air du temps... " Pour l'expert mode et design Timothy Godbold, dont l'ouvrage Le style militaire envahit la mode est sorti chez Phaidon (*), ce contexte n'est que le prolongement de ce qui a commencé en 2001, lorsque les tours du World Trade Center se sont écroulées à New York. " La violence, le terrorisme et la paranoïa sont dans notre psyché, depuis lors. Et presque instantanément, les stylistes ont incorporé ces caractéristiques dans leurs créations. L'automne-hiver 2006 de Junya Watanabe, par exemple, exprime parfaitement cette peur, avec un symbolisme agressif et anarchique. " Et l'Australien de constater que les zombies, symboles par excellence du terrorisme, ne cessent de fleurir dans l'industrie cinématographique, tandis que ressurgissent certaines pièces design du milieu du siècle, telles que la chaise Inca d'Arne Norell ou le modèle Safari de Kaare Klint, connues pour leur capacité à être démantelées et déplacées rapidement, pendant la bataille. Si les parkas kaki et autres manteaux d'officier ont la cote en rue, ce n'est donc pas uniquement pour leur attrait esthétique. " Enfiler des vêtements militaires procure des atouts précieux à celui qui les porte, considère encore Timothy Godbold, avouant avoir été fasciné, étant enfant, par les récits de conflits vécus et par l'uniforme suspendu dans l'armoire de son père. D'une part, il inspire le sentiment d'appartenance à une plus grande unité. Et, d'autre part, il dissimule la peur ressentie lorsqu'on s'expose en public. Enfiler ces pièces army apporte une sensation de force et de vigilance. C'est pour cette raison, je pense, que cet esprit camouflage est aussi populaire auprès des groupes de jeunes. " Sans oublier le fait qu'il permet quelque part de s'inscrire dans l'histoire... Mais le prestige et son impact sur la mode remonte à bien avant 2001 et les attentats. Au départ, ce sont certaines de ses caractéristiques fonctionnelles ou esthétiques qui sont reprises par quelques créateurs, comme Paul Poiret, au début du XXe siècle, qui a d'ailleurs travaillé pour l'armée ; ou encore Coco Chanel, avec ses blouses de marin pour femmes. Des ponts entre ces deux univers sont également jetés lorsqu'en 1917, Louis Cartier crée la montre Tank, inspirée par le design des tanks Renault, ou quand, en 1937, Ray Ban imagine les lunettes protectrices Aviateur pour l'Air Force américaine. Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale qu'exhiber des pièces de la garde-robe des soldats devient une mode nourrie par le succès des films de guerre et le fait que les gouvernements souhaitent revendre leur immense stock de surplus issus des conflits, histoire de renflouer leurs caisses. Dans les années 60, les GI's rapportent dans leur bagage l'imprimé camouflage jungle, qui devient paradoxalement un symbole pacifiste et une façon de lutter contre l'ordre établi, lors des manifestations contre la guerre du Vietnam. Une tendance qui s'insinue jusque sur les podiums, lorsque Yves Saint Laurent lui offre ses premiers galons fashion, en détournant la saharienne et le caban, à cette époque aussi. Depuis, les teintes sable, le kaki et le vert olive, mixés à des treillis, pantalons cargo, blousons, bombardiers en mouton retourné et duffle coats, ne cessent de revenir régulièrement sur le devant de la scène, à l'instar par exemple du motif camouflage apposé par l'artiste Takashi Murakami sur la maroquinerie Louis Vuitton et désormais devenu culte. Pour l'été 2017, la tendanceuse Hilde Francq constate d'ailleurs la présence de nombreuses pièces utilitaires dans les collections. " Cela se voit au travers de détails conçus à l'origine pour une fonction bien précise, comme les sangles, poches, boucles et fermetures de sac à dos, remarque l'experte. Mais la pièce qui se démarque vraiment sur les catwalks n'est autre que la parka, cet anorak long et léger, qui devient parfois aussi fluide et volumineux qu'une toile de parachute. On la repère chez Hussein Chalayan, par exemple. Cela donne une impression " forces spéciales " à l'ensemble, mêlée à un esprit sportswear, autre grande tendance de la saison. " Reste la question du style, pour éviter de sembler tout droit sorti d'un bataillon. " La mode est particulièrement intéressante aujourd'hui, car elle n'hésite pas à mixer les références et les codes, poursuit Hilde Francq. Les influences s'entremêlent : Extrême-Orient, Europe, Homme, Femme, années 60 et Moyen Age. Il en va de même pour l'esprit army, qui gagne en crédibilité lorsqu'il est combiné à d'autres tendances. Cela fonctionne d'autant mieux que la notion de confort est devenue particulièrement importante et demandée en mode. " Un engouement qui n'est pas près de s'essouffler, si on en croit Timothy Godbold : " Tant qu'il y aura la guerre, des conflits et des troubles politiques, je pense que cet intérêt stylistique pour le paquetage des casernes continuera d'être absorbé par la culture populaire. La récente marche des femmes à Washington en est un très bon exemple. On y voyait des éléments de l'uniforme arborés comme une déclaration politique et utilisés de la même façon subversive qu'à l'époque, durant les protestations contre la guerre du Vietnam. Comme je l'explique dans mon livre, les vêtements militaires peuvent être interprétés de diverses façons, d'une fonction purement cérémonielle à un discours politique. " De ce point de vue, la garde-robe chère aux casernes et ses nombreuses significations qui en découlent continueront d'être une source d'inspiration pour tous les créateurs, durant de longues années encore...