Elle est à genoux sur la moquette crème. Ses longs cheveux - et sa frange qui suit le mouvement -zèbrent son visage, rappel inattendu du détail peau de bête de ses boots Chanel " d'il y a deux ou trois ans ". À ses côtés, même position, madame Cécile, Première de l'atelier flou. Et devant elles, une robe en devenir, collection haute couture printemps-été 2011, et dessin originel signé Karl Lagerfeld : un trait d'un jet, avec annotations lapidaires - " paillettes noires " ou " tulle transparent " - et un numéro d'identification, 6152, elles se débrouillent avec ça.

Avant de pousser la porte qui mène au saint des saints et de pénétrer dans le studio noir et blanc, il a fallu entrer par la rue Cambon, n° 31, grimper les escaliers en colimaçon, jusqu'au quatrième étage, enfiler les couloirs étroits, jusqu'à cette porte lambda avec en guise de frontière immatérielle un panneau qui annonce " mademoiselle privé ", c'est là, à même le tapis, que Virginie Viard, directrice du studio Chanel, assure le suivi des collections haute couture, prêt-à-porter et accessoires de la maison. Autant dire qu'elle est le bras droit " et le bras gauche " de Karl Lagerfeld, c'est lui qui l'affirme. " C'est adorable, c'est vrai qu'on forme une bonne équipe, commente-t-elle, mais, comment dire ?, on a huit collections par an, un travail colossal ", bref, avoir deux bras dont l'un est joliment ceint d'un bracelet de plumes noires, c'est tant mieux, " avec tout le boulot qu'on a ". Elle ne s'embarrasse guère de salamalecs ou de courbettes, Virginie Viard. Il y a mieux à faire - une collection haute couture pour l'instant, demain, le prêt-à-porter, après-demain la croisière et, juste après, la collection " Métiers d'art " et ainsi de suite, la mode n'attend pas.

Poker d'as

Souvent, Virginie Viard réfléchit tout haut. Et si cette longueur ne convenait pas ? Et si c'était trop opaque ? Et si cette robe finissait par " ressembler à un gros chou à la crème " ? Dans sa voix, un peu gouailleuse, il y a comme un rire qui ne demande qu'à s'envoler. Elle s'amuse de ses interrogations, elle sait que dans la vie, la sienne surtout, il faut anticiper. Elle tutoie, vouvoie, semble se demander comment expliquer ce métier qu'elle pratique depuis vingt-trois ans maintenant et qui lui vient si naturellement. Elle a l'air de trouver cela tout à fait normal -traduire un croquis de Karl Lagerfeld, choisir une broderie avec lui puis " essayer de réfléchir " pour trouver les réponses avant les questions.

Elle s'avoue parfois un peu stressée, tout est un peu court, le temps qui file, qui se rétrécit, qui manque. Toujours à genoux sur la moquette, elle compare maintenant les échantillons de broderies qu'on vient de lui apporter. Elle se lève, se plante devant le miroir, avec le petit rectangle de tissus et sequins appliqué sur le buste, on voit mieux ainsi, à un mètre cinquante, " si j'ai le nez dessus, je ne me rends pas compte... ". On frappe à la porte, une mannequin en robe blanche resserrée au mollet et en chaussette entre pour vérification de longueur. " On va revoir ça ", dit simplement Virginie, gardienne du temple, vestale en jumpsuit, presque toujours, le vêtement qu'elle aime " le plus au monde ".

Chez Chanel, rien n'est jamais trop beau, ni trop fou, ni trop parfait. La métaphore de cette exigence ? La collection " Métiers d'art ". Laquelle met à l'honneur l'artisanat et les maisons qui le préservent, et qui, le 8 décembre dernier, sur le thème " Paris-Byzance " se montrait au grand jour lors d'un défilé intimiste dans les salons de la rue Cambon devenu harem d'apparat. " Moi, dans cette collection, j'adore tout ", lâche, cash, Virginie Viard et, dans sa bouche, cela ne ressemble guère à un discours formaté avec flagornerie, pas avec elle. " Les cabans du début surtout, les manteaux capes, sobres mais riches, les pantalons en velours... J'aime bien quand les basiques sont réussis, ce jeans avec les mosaïques de cuir, je le trouve top et j'aime le décalage avec la veste. Et puis ce côté vieilli, cette imperfection, il ne faut pas que tout soit trop neuf, d'ailleurs, tous ces tissus, on dirait de vieux tapis... "

© CHANEL/BENOIT PEVERELLI

Atout cuir

Elle a cette franchise, ce côté droit au but qui séduit d'emblée, pas de concepts torturés sur son métier, qu'elle a appris à l'école, " il y a longtemps, en 1984, un truc comme ça ", son £il avait déjà été sérieusement affûté par ses gènes (un aïeul soyeux) et l'élégance de sa mère et de ses tantes, " très à la mode ", la première en Rykiel et les autres en Saint Laurent. Petite, et ce n'est pas un conte de fées, elle aimait coudre " avec des tissus que je prenais chez mon grand-père, c'était facile, je faisais des robes, j'adorais, j'achetais des patrons tout faits, je cousais du jersey, je n'étais pas la reine de la veste tailleur, ça c'est sûr, mais j'aime bien coudre, c'est super détendant ". Elle s'inscrit pourtant en fac de lettres, immersion et détestation immédiate, puis direction le Cours Georges à Lyon, un enseignement dispensé par une vieille dame, " comme dans un atelier, dans un appartement ", avec, en guise d'étudiants, deux ou trois punks et crânes rasés, à l'époque, " ce n'était pas la mode de travailler dans la mode ". On la retrouve très vite à Paris, où elle est l'assistante de Dominique Borg, costumière, elle travaille sur le film Camille Claudel et, " c'est toujours pareil, tout arrive en même temps ", chez Chanel, déjà - elle y est entrée en stage, en 1987, grâce au grand chambellan du prince Rainier, qui habitait le même village que ses parents, " il faut toujours bien quelque part qu'il y ait une connexion ". Elle y a rencontré Karl Lagerfeld, directeur artistique de la maison aux deux C entremêlés, " ça a fait tilt et puis voilà ".

On voudrait en savoir plus sur cette première rencontre, mais elle n'est pas du passé, même si elle a bien quelques souvenirs/émotions/sensations et qu'elle les partage sans ambages : " Je sais qu'on s'est bien aimés tout de suite, je l'ai senti et puis après je l'ai tout de suite remarqué parce que Karl me demandait tout le temps des trucs, c'était chouette. Il n'y avait pas beaucoup de monde à l'époque, cela n'avait rien à voir, la Maison était minuscule, il n'y avait que la rue Cambon, aujourd'hui, c'est tout le pâté de maisons. Seuls les ateliers n'ont pas tellement changé, ils en ont toujours été le coeur. "

Quand, en 1992, Karl Lagerfeld est appelé à la rescousse par Chloé, maison moribonde, elle le suit, pendant cinq ans, " c'était super " et puis toujours avec lui, forcément, elle retourne chez Chanel, sans se poser outre mesure des questions existentielles. " Je dois dire que ce que j'aime le plus c'est travailler chez Chanel, c'est magique. On est libres, entourés, portés sans avoir l'air d'être portés, c'est fantastique. Pour qui travailler, à part pour Karl ? " Elle ajoute que jamais, au grand jamais, elle ne pense par-devers elle qu'elle bosse avec un " Créateur ", avec C majuscule et majestueux : " Karl, je ne peux pas le mettre dans cette catégorie... J'aime travailler avec lui parce que je l'adore, même s'il est exceptionnel. " Et dans son phrasé mitraillette, avec cette évidence qui lessive tous les doutes, elle répète qu'il n'y a pas mieux, qu'il faut " juste essayer que ce soit le mieux possible, pas question de se laisser aller ". On peut compter sur elle.