On peut la croiser tous les jours sur Instagram, et parfois en vrai, sans savoir qu'on en sera toute retournée - Sophie Fontanel ressemble à son double sur papier et sur réseaux sociaux, en mieux.
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On peut la croiser tous les jours sur Instagram, et parfois en vrai, sans savoir qu'on en sera toute retournée - Sophie Fontanel ressemble à son double sur papier et sur réseaux sociaux, en mieux. Quand elle arpente les rues d'Anvers, de Paris, de Marseille ou d'ailleurs, elle s'extasie tout haut, réjouie, dégaine son smartphone, photographie un bout de façade, un bouquet champêtre, une épaule nue, une silhouette, un inconnu, ses pieds, une élégante, un détail infime, un bijou, une couture, du tissu, voire de la corde. Dans la chambre blanche de son appartement sous les combles, quelque part dans la Ville lumière, elle fait de même, lit (dé)fait, répétant l'angle analogue en un exercice de selfie haute voltige, histoire de partager ses accords vestimentaires, son amour des fringues, son goût de la fripe, luxe compris, ses bonheurs du moment. Depuis plus d'une décennie, Sophie Fontanel donne libre cours à ses avatars, d'abord sous le pseudo de Fonelle dans Elle, année 2000, surnom que lui avait fourgué un jour sa tante Anahide pour mieux surligner l'effrontée qu'elle était, donnant ainsi sans s'en douter " naissance à un monde ". En parfaite écrivaine, elle ne dédaigne pas les histoires de famille et leurs secrets confiés, arrachés, enjolivés, romancés, sa manière de faire la révérence. Aujourd'hui, officiant à L'Obs et sur la Toile, l'instantanéité et l'intimité d'Instagram lui vont comme un gant, elle fait usage de sa plume et de son regard qui scanne tout avec une tendresse jamais mièvre. Son roman décoiffé sort en août prochain, c'est le quinzième, et la voilà ravie comme une enfant - la couverture est là sous ses yeux, éditions Robert Laffont, bandeau blanc, titre Une apparition, photo d'elle, qui porte sa liberté comme un étendard, couvrant son visage, ses cheveux mi-longs, immensément gris, l'allégresse. Elle revient de Marseille, où elle a parrainé le colloque Anti-Fashion mis sur pied par la papesse du genre, Li Edelkoort. Avec sa fougue habituelle, elle a boosté les petits gars des cités qui rêvent de mode et n'y auraient pas droit sans elles, qui jouent les go-between entre eux et les maisons, leur donnant ainsi le coup de pouce salvateur, un pied à l'étrier. Plus avant, elle a siégé dans le jury du Festival international de mode et de photographie à Hyères, où elle ne cachait pas combien les jeunes l'épatent, dans un grand élan guilleret, l'humour comme politesse extrême. Ouvrez les guillemets. " Je ne peux pas concevoir la mode sans lui. Si elle est devenue sérieuse, d'abord, c'est parce qu'il y a de l'argent, beaucoup, et quand il y a de l'argent, il n'y a plus d'humour. Ensuite, c'est parce que les gens ont peur de perdre leur place. Quand vous travaillez dans un magazine, si vous commencez à être foutraque et à rigoler, vous ne savez jamais si cela va plaire. Pour fêter mes 100 000 abonnés sur Instagram, moi qui suis née en 1962, je me suis foutue à poil complètement, avec des sneakers Balenciaga, je me suis tout de même couverte avec des émoticônes, un gâteau là et deux bouteilles de champagne ici... Dans un journal, on ne vous laisserait jamais faire ça. Cette photo a eu une viralité dingue mais aucun n'a eu l'idée de la publier et de se poser la question " Sophie Fontanel fait ça aujourd'hui, qu'est-ce que cela veut dire ? " Moi je peux expliquer pourquoi je me fous à poil à 54 ans, tout simplement parce que cela me fait marrer et aussi parce que j'ai trop travaillé dans un magazine féminin pour ne pas vouloir clamer, maintenant que je n'y suis plus, qu'on a le droit d'exister même si on n'a pas ou plus le corps d'un mannequin, même si on n'a plus l'âge.Là, bon, mon corps, ça va encore, mais c'est comme tout le monde, ça commence à partir en sucette... Mais il faut y aller car dans ces magazines féminins, elles parlent de la libération de la femme et du féminisme mais, enfin, la première des libérations, c'est de ne plus s'occuper de son âge. Et s'il y a des gens qui considèrent qu'on est moins attractive sexuellement parce qu'on vieillit, c'est le rôle de la presse de répéter qu'on s'en tape. " Je vais vous donner une vraie réponse, je n'ai jamais confié cela, même si je l'ai un peu écrit dans mon roman L'envie. En fait, j'avais une famille où l'on ne parlait pas de sexualité, comme si mes parents ne faisaient jamais l'amour, on ne m'a pas dit non plus qu'un jour je ferais l'amour avec quelqu'un... Peut-être était-ce une question de génération, en tout cas, cela n'existait pas. Il y avait sans doute un problème quelque part, je ne sais pas, mais pour moi, l'érotisme s'est fixé sur les habits. J'avais une tante dont j'ai su plus tard qu'elle se prostituait parfois dans des espèces de boîtes parisiennes un peu chics. Elle était une sorte de madame Claude du pauvre. Je me souviens, j'avais 14 ans, elle devait me garder pour les fêtes, et le soir du 26 décembre, elle m'a emmenée dans un club, avenue Montaigne, près du théâtre des Champs-Elysées. Il y avait du monde, j'étais la plus jeune, même si je faisais beaucoup plus vieille que mon âge. Elle m'avait bien habillée. Elle était super intello, très belle, avait des jupes admirables et un côté Monica Vitti. Ce soir-là, elle est partie avec un homme, elle m'avait dit : " Tu bouges pas de là, tu t'inquiètes pas, je reviens dans quelques instants. " Quand elle est revenue deux heures plus tard, elle était un peu saoule, elle m'a simplement dit : " On est allés au Concorde Lafayette. " Des années plus tard, je lui ai demandé si elle s'en souvenait, ce qu'elle faisait avec ce gars et si c'était pour arrondir ses fins de mois, elle m'a répondu : " Oui, c'était très facile. " Je me rappelle tous ses vêtements. J'allais en vacances chez elle, à Saint-Paul-de-Vence, elle venait me chercher au car et quand je débarquais, elle me regardait en hochant la tête : " Pff, on va voir ce qu'on peut faire. " On allait au marché de Vence, elle me composait des looks, m'achetait de très jolies robes et, tout à coup, j'étais sexy. J'ai compris très vite que cela vous transformait. Et puis cela m'a aussi servi à me protéger. Je me suis donc planquée dans les vêtements et j'ai fait une fixation sur les fringues. Non, j'ai toujours le même rapport aux habits : ils servent certes à se rendre sexy, mais les magazines et les femmes trop souvent pensent que cela ne sert qu'à ça. Or, cela permet aussi de cacher que l'on est sexy - par choix ou par brimade, on le voit d'ailleurs dans certaines civilisations. Et cela sert aussi à montrer qu'on est intelligent, heureux ou malheureux, c'est une peau quoi. Dans mon roman La vocation, je raconte qu'une autre de mes tantes avait une chemise écossaise sublime en madras, que je rêvais de posséder. Pour moi, elle " était " ma tante, avec son destin génial et sa grande histoire d'amour : elle s'était mariée à 50 ans avec l'homme qu'elle aimait depuis vingt-cinq ans, je trouvais cela fantastique. Et puis un jour, elle me l'a offerte en me recommandant de faire très attention en la lavant, je vous parle de cela, on est trente ans plus tard. Comme elle cocottait, je l'ai plongée dans une bassine, elle s'est désagrégée, je n'ai plus eu que des fils en main. Je regrette, j'aurais voulu la garder, j'aurais pu l'encadrer. C'est vous dire comme je suis tarée. Je suis écrivaine, je n'ai pas mis beaucoup de temps à m'en rendre compte. J'ai retrouvé il y a peu mes premiers textes, j'avais, je crois, 9 ans. Vers 12 ans, j'ai été chanteuse, j'ai même fait des disques. Aujourd'hui, je suis en train de travailler sur le seizième roman. Sur Instagram, quand j'y suis arrivée, on m'a conseillé de ne pas écrire, au risque de faire fuir tout le monde, j'ai fait exactement le contraire. J'ai décidé d'emmener les gens avec moi, je partage ma vie, quelqu'un m'a dit que j'étais un monstre de narcissisme, peut-être, mais j'ai le droit d'être narcissique à hauteur de ma générosité. Voilà. Et puis si je le suis, cela vient aussi de mon adolescence : je voyais bien qu'il existait des filles jolies comme des poupées et que moi, je n'étais pas comme ça, j'étais autre chose. Je me suis restaurée, je me suis fabriqué ma beauté, alors si je peux en aider d'autres à se fabriquer la leur...Non, par contre, un système est mort. Et tout est en pleine révolution. Prenez les magazines, il n'y a pas une gamine autour de moi qui m'avoue qu'elle ne peut pas vivre sans, elles en lisent de temps en temps si cela leur tombe sous les yeux, mais le côté " mon magazine ", c'est fini. On se cassait la tête à réaliser des photos de mode avec des grands photographes, et Dieu sait si c'est encore sublime dans certains journaux, mais en vrai, vous vous mettez là, dans le coin de la porte, avec la bonne lumière, les bonnes fringues et, sur Instagram, cela fait envie à tout le monde... Bien évidemment, même si ce n'est plus comme avant, où l'on entrait comme assistant dans une maison ou chez un créateur puis on prenait son envol... Mais la création existe, cela carbure. Les jeunes sont à un moment où tout est ouvert. Il se trouve que dans cette ouverture, le directeur artistique de Vetements et de Balenciaga, Demna Gvasalia, est apparu, et que, tout d'un coup, il a rempli un vide, il a accompli quelque chose qui a démodé tout le reste. Ses proportions, ses ourlets décalés sur les jeans, ses poches positionnées autrement, ses réinterprétations couture avec Carhartt WIP notamment, c'est juste extraordinaire. Certains critiquent sa filiation avec Martin Margiela mais c'est un tel génie, c'est un Picasso, à l'instar de Yohji Yamamoto, que ce n'est pas fastoche d'arriver après ces talents-là. C'est encore tout récent, il faudra peut-être cinquante ans pour qu'on retrouve des génies pareils. Cela raconte ce qui s'est passé dans ma tête, et sur ma tête, dès l'instant où j'ai arrêté de me teindre les cheveux jusqu'au moment où ils ont été tout blancs, c'est-à-dire un an et demi plus tard. Et cela raconte comment, tout à coup, j'ai découvert qu'on nous racontait n'importe quoi sur les femmes, n'importe quoi sur ce qui plaît aux hommes, déjà que les pauvres ne savent même pas ce qui leur plaît, que c'est à nous aussi d'aller vers eux avec quelque chose de différent. J'ai compris que c'est l'inconnu qui plaît. Or, on fait comme si seul le connu plaisait. C'est un bouquin de trois cents pages là-dessus, c'est amusant, non ?