Ils ont pris la mer sans savoir s'ils rencontreraient une terre sur leur route. C'était il y a 7 000 ans. A bord de pirogues doubles où pouvaient embarquer plusieurs familles, des vivres, des animaux et des plantes, les ancêtres des Polynésiens sont partis coloniser le Pacifique d'ouest en est, s'orientant grâce aux étoiles et réalisant l'un des exploits maritimes les plus remarquables de l'histoire.

En Polynésie, le tatouage est 100 % culturel. © Eric Vancleynenbreugel

Aujourd'hui, la pirogue double et le va'a - embarcation à balancier plus petite, comptant 5 000 fanas rien qu'en Polynésie française - restent à la base de la culture locale. Pas une île ou un village qui n'ait son équipe de rameurs. Tout au long de l'année, des compétitions opposent les meilleurs. Dont la plus célèbre, la Hawaiki Nui Va'a, se dispute début novembre, durant trois jours, sur un parcours de 129 kilomètres.

La course à la rame la plus éprouvante et la plus prestigieuse de la planète ! Ses participants sont considérés comme de vrais guerriers, tant la discipline exige force physique et mentale. " Si, lors des premiers contacts, les Européens nous ont collé une image de oisifs, c'est parce que la nature des îles nous donne tout et ne nous obligeait pas à travailler beaucoup, témoigne Manoa. La danse et les courses de va'a étaient une façon de passer le temps et de nous surpasser. Aujourd'hui encore, il n'est pas exagéré de dire que le Polynésien naît avec une rame dans la main. Le jeune qui n'a pas les moyens de s'acheter un bateau se déplace en pirogue. "

Six par va'a, chaque rameur a sa fonction précise, le dernier étant par exemple le barreur (" peperu " en maohi). © Eric Vancleynenbreugel

Fendue par la pirogue d'un dieu

Huahine, à 200 kilomètres de Tahiti. Comme chaque année, la foule est en nombre, massée sur les quais et les plages, pour le grand départ de la première étape : 44 kilomètres à travers le chenal qui sépare Huahine de Raiatea. Une épreuve d'endurance, mais où la stratégie a aussi toute son importance : trois caps sont possibles, et c'est le barreur qui choisira au fur et à mesure de la course celui qui lui semble le plus opportun en fonction des vents, du courant et des vagues.

Les déferlantes bavantes d'écume se fracassent sur les récifs et le volcan couvert de forêt.

Les va'a sont alignés par dizaines face à l'ancien volcan effondré. La légende raconte que Huahine, qui se divise en deux montagnes, aurait été fendue par la pirogue du dieu Hiro. Pour l'heure, les guerriers de la rame se préparent à affronter les courants du lagon en direction de la passe qui les fera déboucher sur l'océan. Portés par les flots, ils descendent littéralement sur Raiatea, l'île voisine.

Parfois, les équipes se crossent, se bloquent le passage, frôlant leurs balanciers mutuels. La lecture de la mer est essentielle : surfer sur les vagues et emprunter les courants permet de gagner de précieuses secondes. Quand le vent se met de face, il faut ramer plus fort. Les embruns et les éclaboussures alourdissent alors petit à petit les coques, et imposent parfois carrément d'écoper.

Ici, nul besoin de plonger avec bouteilles pour jouir d'un festival de couleurs. © Eric Vancleynenbreugel

L'île berceau

Hawaiki Nui est avant tout le nom de l'île mythique, berceau de la civilisation polynésienne, d'où les familles auraient embarqué sur d'immenses pirogues à balanciers et essaimé vers Hawaii, la Nouvelle-Zélande et l'île de Pâques. La tradition désigne Raiatea comme ce lieu légendaire. Hérissé jusqu'à plus de 1 000 mètres d'altitude au milieu de son immense lagon, il demeure un hub de plaisance, grâce à un nombre incalculable de mouillages et de baies tranquilles lovés dans un environnement de rêve. On peut naviguer sur la mer, bien sûr. Mais aussi à travers les terres, en pirogue, sur l'unique rivière navigable de Polynésie, la Fa'aroa.

Marae de Taputapuatea sur Raiatea. © Eric Vancleynenbreugel

Désireux de renouer avec les rites de leurs ancêtres, les Polynésiens sont également de plus en plus nombreux à revenir sur les marae, ces lieux sacrés posés sur des pierres volcaniques ou du corail. Celui de Taputapuatea, sur Raiatea, est sans doute le plus ancien site cérémoniel et, surtout, le plus important du Pacifique sud, considéré par tous les habitants comme le centre du monde. Réaménagé depuis peu, il est hélas menacé par la montée de l'océan qui vient lécher ses flancs...

Perles noires

Son nom de perle noire masque une vaste diversité de teintes. © Eric Vancleynenbreugel

Le lendemain, la seconde étape de la course relie Raiatea à Tahaa, l'île vanille, située dans le même lagon. Une course sur des eaux plus calmes, où la force est décisive. Un vrai sprint de deux heures qui se termine en grande fête où danses traditionnelles et barbecue mélangent rameurs et public. Puisqu'on ne peut se rendre sur Tahaa qu'en bateau, elle demeure naturellement préservée du monde extérieur, et c'est ce qui fait tout son charme. Couverte de forêt, ciselée de baies découpées, elle est embaumée des effluves de fleurs. Et de vanille, car l'île produit sous ses ombrières des gousses charnues de grande qualité.

Ferme perlière sur Tahaa. © Eric Vancleynenbreugel

Mais Tahaa recèle aussi un autre trésor : la perle noire. Autrefois, les Polynésiens plongeaient dans les lagons pour récolter une variété d'huître qui secrète une nacre exceptionnelle. Aujourd'hui, elle est " cultivée ", non seulement à la Société mais aussi dans l'archipel des Gambier et dans les Tuamotu. Une perle noire recouverte de 2 000 à 2 500 couches de nacre et qui, en réalité, présente une large palette de tons, allant du vert à l'anthracite. Montée en parures, bagues ou boucles d'oreilles, elle est vendue directement dans les fermes ou chez les joailliers de l'archipel.

De la pointe nord de Tahaa, on distingue les sommets biscornus de Bora Bora, dernière étape de la Hawaiki Nui Va'a. Les déferlantes bavantes d'écume qui se fracassent sur les récifs et le volcan couvert de forêt en arrière-plan, les va'a semblent tour à tour s'envoler au-dessus des flots puis s'enfoncer dans des creux impressionnants. Une dernière bataille avant la douce quiétude du lagon fluorescent et l'arrivée sur la plage paradisiaque de Matira. Au bout du compte, un seul équipage aura abandonné, ce qui en dit long sur la ténacité de ceux qui représentent leurs familles et leur communauté sous le regard de toute la Polynésie.

Bora Bora est la quintessence du rêve. D'abord par son relief, presque surréaliste, couvert d'une végétation émeraude. Ensuite par la beauté de son immense lagon offrant toutes les nuances de bleus, virant même au turquoise et au fluorescent. Enfin, parce qu'aux extrémités de celui-ci, s'égrène à fleur d'eau un chapelet de motus couverts de cocotiers coiffés à la rasta. Un curieux mélange entre atoll et île montagneuse. Un tableau qui pourrait être extraterrestre, ou issu de l'imagination d'un artiste ultraromantique.

Motus et hôtels de rêve dans le lagon de Bora Bora. © Eric Vancleynenbreugel

Le plus beau métier du monde

OEuvre monumentale de Teva Victor. © Eric Vancleynenbreugel

Et puis, il y a Tau, un de ces hommes qui marquent les esprits à vie. Né à Tahaa, il n'avait pas tous les atouts dans son jeu après avoir quitté l'école à 13 ans. Il y a encore deux ans, il ne parlait même pas le français. Aujourd'hui, c'est en chantant, accompagné de son ukulélé, qu'il clame exercer le plus beau métier du monde. A bord de son embarcation à balancier, Tau emmène chaque jour quelques privilégiés sillonner le lagon de Bora Bora, plonger dans les jardins de corail, nager avec les raies et les requins.

A midi, il accoste le long du motu, autrefois propriété de Paul-Emile Victor et, aujourd'hui, habité par son fils Teva, sculpteur reconnu. Fidèle au souhait de son explorateur de père, Teva laisse l'île vierge de toute construction en dur. Comme la plupart des Polynésiens, il se voit en gardien de l'héritage laissé par ses ancêtres.

En pratique

Formalités

Passeport et formulaire ESTA obligatoires, car les vols font escale aux Etats-Unis.

Se renseigner

Office du tourisme de Tahiti & ses îles : www.tahiti-tourisme.be

Course à la rame Hawaiki Nui Va'a : hawaikinuivaa.pf/

Y aller

Au départ de Paris, Air Tahiti Nui, souvent désignée meilleure compagnie du Pacifique, assure jusqu'à 7 vols hebdomadaires via Los Angeles. www.airtahitinui.com

Beaucoup d'îles disposent d'un aérodrome équipé pour les vols des petits porteurs d'Air Tahiti. L'occasion de combiner un maximum d'îles, de survoler les lagons et se remplir les yeux des couleurs du paradis. L'idéal étant d'acheter un pass inter-îles.

www.airtahiti.com

À voir

Vouloir voir toute la Polynésie en un seul voyage, c'est un peu comme ces Asiatiques qui veulent visiter l'Europe en 15 jours. Si l'on place les Australes en France, Tahiti serait en mer du Nord, Bora Bora en Ecosse, Rangiroa (Tuamotu) en Norvège, ou Mangareva en Turquie ! Se limiter aux îles de la Société est un très bon début.

Se loger & se restaurer

Le Taha'a. Membre des Relais et Châteaux, ce resort posé sur un motu est un paradis au paradis. D'un côté, l'île proche de Tahaa, et de l'autre, la silhouette de Bora Bora. Cuisine raffinée, ambiance cosy polynésienne et à peine 57 suites et villas pour se sentir comme un Robinson. www.letahaa.com

Sofitel Bora Bora Private Island. Offrant une vue imprenable sur l'île de Bora Bora, ce petit hôtel très privatif échoué sur un îlot est idéal pour une retraite tranquille.

www.sofitel.com

À lire

La Polynésie française, guide Evasion - The Explorers. Un beau livre qui, sous un angle de reportage, recense les merveilles de la destination.