Si pour les musulmans, le porc est un animal impur, pour les Bataks, l'ethnie qui habite près du plus grand lac volcanique au monde sur l'île de Sumatra, l'élevage des cochons est une tradition depuis des générations.

Le week-end dernier ils ont organisé dans le district de Muara des courses porcines, des jeux, et d'autres activités au cours d'un festival du porc et du cochon pour affirmer leurs traditions.

. © AFP
. © AFP
. © AFP
. © AFP

Cette région aux paysages à couper le souffle, est l'une des zones prioritaires du gouvernement pour le développement de nouvelles destinations touristiques, autres que l'île de Bali.

Mais le projet d'y promouvoir le tourisme halal - garantissant aux musulmans l'accès à des salles de prières, une nourriture halal, pas d'alcool et parfois des piscines séparées pour hommes et femmes - a déclenché la colère de non musulmans, qui y voient le signe d'une islamisation de la société.

Si 90% des 260 millions d'Indonésiens sont musulmans, ce qui en fait le plus grand pays musulman au monde, le pays compte aussi d'importantes minorités bouddhistes, chrétiennes et hindoues.

Mais la réputation de tolérance religieuse de l'Indonésie a été mise à mal récemment par le développement de courants islamistes conservateurs.

. © AFP

Développer le tourisme halal dans des régions comptant une importante population non-musulmane est risqué, estime Ali Munhanif, expert de l'islam politique à l'université publique islamique Syarif Hidayatullah de Jakarta. "Ce phénomène traduit un effort pour institutionnaliser le conservatisme", souligne-t-il.

Bali, une île en majorité hindouiste, "gère son tourisme avec succès sans utiliser de label +hindou+", souligne-t-il. Le gouverneur de l'île a d'ailleurs exclu cette année le développement d'une offre de tourisme halal sur l'île très prisée des vacanciers occidentaux.

Mais ses promoteurs soulignent que le concept de tourisme halal est mal compris.

Ce n'est pas une "islamisation". "Il s'agit de fournir les conditions nécessaires aux visiteurs musulmans, comme des salles de prières", indique Zainut Tauhid, vice-ministre indonésien des affaires religieuses.

"Diviser les gens"

Cet avis n'est pas partagé par tout le monde autour du lac Toba.

La plupart des habitants de la région sont Bataks, une ethnie en majorité chrétienne qui accorde une grande place au porc dans ses traditions et pour qui l'élevage porcin est une importante source de revenus.

Le projet annoncé le mois dernier par le gouverneur de la province Edy Rahmayadi d'y développer le tourisme halal, et d'interdire l'abattage des porcs en public, a déclenché de fortes réactions.

Cette idée "va diviser les gens". "C'est un recul pour le tourisme ici", a estimé, Togu Simorangkir l'organisateur du festival, interrogé par l'AFP.

Le festival a attiré un millier de visiteurs, venus voir différentes attractions, dont un défilé de mode porcin, ou un jeu visant à attraper les cochons les yeux bandés, tandis que les enfants coloriaient des images de cochons. "Le porc fait partie de la culture batak". "On les élève et on en vit depuis des générations", note le lycéen Edo Sianturi.

Sabrina Singarimbun, une étudiante musulmane visitant la région, est venue voir le concours de mode porcin. "Je ne suis pas d'accord avec l'idée du tourisme halal parce qu'ici la culture est batak et la plupart des gens ne sont pas musulmans", note la jeune femme qui porte le hijab.

Une niche rentable

Le tourisme halal, une offre qui existe en Turquie, dans les pays du Golfe, en Thaïlande ou à Taïwan, est vu par les autorités indonésiennes comme une niche potentiellement très rentable. Le secteur pèse 300 milliards de dollars, selon une étude de 2017.

Mais sa mise en pratique crée des tensions dans le pays.

Touristes au temple de Borobudur © AFP

Cet été, les autorités de Lombok, une île en majorité musulmane proche de Bali, ont dû remiser leur projet de camps de camping séparés pour hommes et femmes dans le parc national du Mont Rinjani, devant un concert de protestations.

A Makassar, sur l'île de Célèbes, deux restaurants ont dû fermer après qu'une association musulmane s'est plainte que l'odeur de leur cuisine à base de porc se répandait dans les mosquées environnantes et les restaurants halal. A Muara, l'organisateur du festival du cochon, Togu Simorangkir, veut dédramatiser: "les musulmans sont toujours venus à des festivités ici dans le nord de Sumatra et il n'y a pas de problème".

Festival du porc et du cochon près du lac Toba © AFP