Pour rejoindre cette côte rocheuse, jusqu'au XXe siècle, il n'y avait que deux alternatives : les sentiers muletiers et, plus hasardeux, la mer. C'est que le relief tourmenté des Cinque Terre ne permet même pas d'établir ne fût-ce qu'un port ! On déambule donc dans les rues basses des villages au milieu des barques de pêcheurs, là où il a bien fallu les entreposer faute de mieux. Jadis, la construction d'une ambitieuse ligne de chemin de fer, percée ici à travers la montagne et enjambant là le rivage, les a heureusement désenclavés. C'est désormais la meilleure façon - hormis la randonnée - de partir à la découverte de l'un des plus surprenants territoires d'Italie.
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Pour rejoindre cette côte rocheuse, jusqu'au XXe siècle, il n'y avait que deux alternatives : les sentiers muletiers et, plus hasardeux, la mer. C'est que le relief tourmenté des Cinque Terre ne permet même pas d'établir ne fût-ce qu'un port ! On déambule donc dans les rues basses des villages au milieu des barques de pêcheurs, là où il a bien fallu les entreposer faute de mieux. Jadis, la construction d'une ambitieuse ligne de chemin de fer, percée ici à travers la montagne et enjambant là le rivage, les a heureusement désenclavés. C'est désormais la meilleure façon - hormis la randonnée - de partir à la découverte de l'un des plus surprenants territoires d'Italie. Premier des cinq villages en venant du sud, Riomaggiore semble avoir été poussé par la montagne et posé ici en sursis, avant de basculer dans la mer. Ses hautes maisons sont en fait de véritables petites tours dont l'accès se fait autant par le bas, du côté de la pente, que par les étages côté falaise. Rouges, roses ou ocre, elles arborent les couleurs typiques de la Ligurie. En descendant la rue principale, après un dernier escalier, on débouche sur le rivage semé d'abrupts rochers noirs : le bouillonnant "salto del diavolo". C'est à Riomaggiore que débute aussi la célèbre Via dell' Amore - fermée suite aux glissements de terrain de 2012 -, qui serpente à flanc de montagne jusqu'à Manarola. Ce dernier, selon certains documents, serait le plus ancien des villages des Cinque Terre, né autour de son torrent qui, au Moyen Age, actionnait des moulins à huile. De la rive, ses maisons colorées grimpent à l'assaut du promontoire et recouvrent entièrement le rocher qui surplombe la mer. Tout autour, une armée de vignes encercle les lieux, grimpant à l'assaut des versants. Un simple coup d'oeil l'atteste : les vignerons sont les architectes des Cinque Terre. Depuis le XIe siècle, ils terrassent et façonnent les pentes, arrachant chaque mètre carré de terre cultivable au prix de lourds efforts. Sept mille kilomètres de murets de pierre sèche permettent ainsi de retenir les sols. Une véritable muraille, derrière laquelle prospèrent bosco et albarola, les deux cépages locaux d'où sont issus 80% des vins. Dans certains crus, une légère touche salée trahit cette proximité avec la mer. Les conditions de culture sont extrêmes. Pour que les grappes ne souffrent pas trop des brûlures du soleil et du vent, les vignes sont élevées en suspension sur un réseau de treillis. La vendange exige donc de se coucher sur le dos, les bras vers les plantes. Il faut ensuite imaginer les hommes transportant 20 kilos de raisin sur leur dos, en équilibre sur les étroits sentiers, gravissant les escaliers pentus. Aujourd'hui, ils sont parfois aidés par de petites crémaillères sur lesquelles sont posés des wagonnets. Il n'y a pas si longtemps encore, certains vignobles s'étalaient des sommets jusqu'à la mer, et il était possible de récolter les parcelles basses en bateau. Un matin, notre guide Chiara nous emmène expérimenter l'une des plus belles randonnées de la région, celle qui mène de Manarola à Corniglia en passant par les hauteurs. La première partie est la plus exigeante puisqu'il faut lentement gravir les pentes à travers les vignes. D'escalier en sentier de vigneron, l'itinéraire n'est pas conseillé si l'on souffre de vertige. En certains endroits, il s'agit de bien prendre appui et de s'assurer de chaque foulée. Mais le jeu en vaut la chandelle et la vue se dégage à chaque étage un peu plus, livrant des panoramas à 180 degrés sur la mer. "Les gens des Cinque Terre sont comme leur terre : rudes... et régulièrement occupés à se plaindre, raconte notre accompagnatrice. Sans doute un héritage des dures conditions de vie d'autrefois! Il y a plusieurs siècles, les pirates infestaient les côtes ligures et les villageois devaient se cacher. Pour se protéger, ils construisaient l'église sur les hauteurs. D'où cette plaisanterie répandue qui consiste à dire qu'à sa mort, l'on reçoit une dernière chambre avec vue car non seulement l'église mais aussi l'école et le cimetière bénéficient des plus belles échappées sur la mer. Une fois cette menace dissipée, les habitants, souvent pêcheurs, ont pris l'habitude de peindre leur maison de tons chatoyants. La meilleure façon de reconnaître son chez-soi lorsqu'on est sur les flots. Seules quatre couleurs sont autorisées par les communes : rouge, rose, ocre et blanc." Alors que l'on pense avoir atteint le point le plus haut du sentier de terre, voilà qu'il se mue en chemin pavé et regrimpe de plus belle, droit sur le hameau de Volastra. Cette fois, la vigne fait place aux oliviers et aux arbres fruitiers. "Cette dame qui nous observe de sa fenêtre à l'entrée du village a 96 ans, dévoile Chiara. On a du mal à le croire mais elle se rend encore régulièrement à pied à Manarola. Et remonte toute seule la pente raide qui la ramène chez elle, celle sur laquelle nous venons de souffrir ! Un peu espiègle, elle s'amuse à interroger les randonneurs qu'elle croise sur sa route et à leur faire deviner son âge. Qui verrait en elle une quasi-centenaire? Alors elle rit quand elle entend la réponse toujours trop optimiste." De Volastra, le sentier entame enfin la courbe descendante. Les vues sur la Riviera du Levant sont inoubliables. Après les vignes, on pénètre la fraîcheur d'une forêt touffue avant de rejoindre Corniglia. Peut-être le village le plus solitaire des Cinque Terre. Ses maisons, cerclées de vergers de citronniers, de figuiers et de vignes, ont été construites sur une falaise, sans accès à la mer. Très exiguë, la rue principale serpente entre les boutiques et les maisons pour finir d'un coup sec au-dessus de la Méditerranée, sur une petite terrasse blanche colonisée par une modeste taverne. L'endroit idyllique pour siroter un ristretto. Bon à savoir : en arrivant à Corniglia en train, il faut gravir près de 380 marches - la "lardarina" - pour rejoindre le centre du village. Veillé par son château perché, son voisin Vernazza dégringole en ruelles étroites jusqu'à la mer. C'est peut-être le plus pittoresque des cinq villages. En tout cas, il est classé parmi les plus beaux d'Italie. Son petit port semble taillé dans la roche. Et comme la place est encore plus réduite, l'église Sainte-Marguerite d'Antioche a cette fois été bâtie sur l'eau, face au bastion du "castello". Surprise encore en découvrant Monterosso. Le paysage s'ouvre, tandis que le village - le plus grand de la région - se divise en deux quartiers séparés par un éperon rocheux. D'un côté, la gare et l'office de tourisme. De l'autre, la vieille ville et l'embarcadère de la navette maritime. Cette partie historique s'est à peine remise des terribles inondations et coulées de boue du 25 octobre 2011, lorsqu'il est tombé en trois heures l'équivalent d'un an de précipitations. Arbres, rochers, véhicules puis maisons furent emportés. Monterosso mais aussi Vernazza ont été particulièrement dévastés. Même la superbe église San Giovanni Battista, dont la façade en bichromie de style pisan est surmontée d'une extraordinaire rosace en marbre travaillée comme une dentelle, a été touchée. Pour l'heure, Monterosso s'offre comme une récompense au randonneur en mal de fraîcheur et au visiteur en quête d'une sieste au soleil : le rivage accidenté que l'on a eu l'habitude de découvrir dans les autres Cinque Terre laisse ici place à une belle plage de sable fin baignée d'eaux cristallines...