Après un long voyage passé à contempler un immense no man's land à travers le hublot, Oulan-Bator apparaît. Plantée dans la partie sud-ouest de la chaîne du Khentii, à 1 350 m d'altitude, la capitale de la Mongolie est protégée par quatre montagnes sacrées.
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Après un long voyage passé à contempler un immense no man's land à travers le hublot, Oulan-Bator apparaît. Plantée dans la partie sud-ouest de la chaîne du Khentii, à 1 350 m d'altitude, la capitale de la Mongolie est protégée par quatre montagnes sacrées. Depuis l'occupation russe, puis l'accession à l'indépendance, en 1991, elle est devenue une métropole de près de deux millions d'habitants qui s'étire désormais sur près de soixante kilomètres. Une croissance qui risque bien de se poursuivre : les nomades sont de plus en plus nombreux à démonter leurs yourtes et à abattre leurs bêtes, attirés par le chant des sirènes urbaines. Le jour de notre arrivée, la chance est avec nous : la ville étincelle sous un ciel sans nuages. Plutôt rare, paraît-il : en raison de la forte industrialisation de la région, les vieilles centrales héritées de l'ère soviétique couvrent souvent les lieux d'une épaisse et persistante chape de fumée de charbon... Une expérience unique en son genre nous attend là-bas. Une escapade à dos de cheval à travers les verts décors de Mongolie. Accompagnée de quatre autres touristes, nous embarquons dans une Jeep noire qui nous conduira à Khan Khentii, une région boisée du parc national de Gorkhi-Terelj, à une centaine de kilomètres au nord de la capitale. Peu à peu, le béton disparaît du paysage, cédant sa place à une vaste étendue de nature. Après une escale au pied de la colline dédiée à Gengis Khan, le légendaire seigneur guerrier du XIIIe siècle, nous arrivons sur les terres vierges des nomades, où les toiles des yourtes se dressent comme des champignons dans l'infinité de la steppe. Jalman Meadows constituera le point de départ de notre épopée équestre : notre véhicule nous laisse ici, face à un océan de fleurs des champs. Une jeune nomade nous accueille avec une tasse de thé en signe d'hospitalité. C'est elle qui s'occupera du camp et des chevaux avec sa famille. A l'aide d'un vieux chariot militaire tiré par un yak, nos bagages sont transportés dans nos yourtes respectives. La nôtre est orange vif, garnie de motifs bouddhistes et d'un petit poêle à bois qui ronronne paisiblement. Après un copieux ragoût d'agneau, on se laisse envelopper par le silence de la nuit. La vallée se nimbe d'un voile mystérieux, tandis que la pleine lune dessine la silhouette noire des collines. L'âme mongole s'approche à pas de loup. Au petit matin, on entend les hennissements des chevaux. Les premiers rayons du soleil peinent à percer la brume matinale et des gouttes de rosée étincellent dans l'herbe haute, comme une ondée de petits diamants. Notre guide a rassemblé les bêtes et s'affaire à les harnacher de vieilles selles militaires russes. Après le petit-déjeuner, nos montures nous sont attribuées en fonction de nos aptitudes. Les chevaux mongols sont à moitié sauvages et extrêmement résistants, habitués à vivre dehors toute l'année sans autre nourriture que celle que la nature leur offre, même dans les conditions climatiques les plus rudes. Lointains descendants du cheval de Przewalski - la race asiatique primitive -, ils sont petits, robustes et énergiques, mais aussi extrêmement confortables et faciles à monter. Leur endurance est légendaire : ils peuvent parcourir près d'une centaine de kilomètres par jour. Nous voilà donc lancés dans l'espace infini... La sensation est presque étourdissante. Nous nous enfonçons dans la steppe en direction de la frontière russe, avec des provisions pour les six prochains jours, les yourtes entassées sur des charrettes en bois. Le périple est à la hauteur des attentes : riche en sensations. A aucun moment, on ne se lasse d'admirer le paysage qui étale devant nous son interminable tapis d'herbes et de fleurs. La biodiversité de la région est étonnante : même l'edelweiss y prospère en généreux bouquets. Notre cheval en est d'ailleurs friand, cueillant au passage les spécimens les plus appétissants.A l'approche de la nuit, nous atteignons la rivière Toula, où l'on dresse notre campement sur les berges pour les jours à venir. Tandis que le repas mijote sur le feu de bois, les hommes finissent de dresser les yourtes. Le moment idéal pour papoter avec ces nomades du bout du monde, en les questionnant sur leur culture et leur mode de vie. On apprend que la religion mongole est un mélange de bouddhisme et de chamanisme, où le lien spirituel entre l'homme et la nature revêt une importance cruciale. Les Mongols sont aussi convaincus que l'âme de leurs ancêtres continue à exister après leur mort, ce qui impose de respecter un certain nombre de règles pour ne pas déranger ces esprits familiers en pénétrant dans une yourte. Notamment ne pas se tenir dans l'encadrement de la porte qui symbolise la nuque du patriarche, ne pas passer entre les deux piliers qui soutiennent la structure pour ne pas compromettre le lien entre époux, et toujours dormir les pieds vers la porte... Les journées se succèdent, et la nature continue à tenir ses promesses. Nous traversons une vaste région parsemée de lacs scintillants, tandis qu'un matin, un aigle se met à planer au-dessus de nos têtes à la recherche d'une proie. Plus tard, nous nous arrêtons devant un arbre solitaire planté au milieu du paysage, dont les branches sont décorées de rubans qui dansent au gré du vent. Le guide explique qu'il s'agit d'un ovoo, un lieu sacré du chamanisme. Considérés comme la demeure des âmes, les ovoos peuvent aussi prendre la forme d'un tas de pierres, d'un rocher ou même d'une montagne. Lorsque les Mongols en croisent un sur leur route, ils y déposent généralement une offrande : piécette, friandise ou morceau d'étoffe. Pour les derniers jours, nos yourtes sont dressées à proximité d'un campement nomade, où quelques familles viennent s'installer durant l'été pour faire paître leur bétail. Dans un petit corral, des femmes s'affairent à brosser les chèvres et tondre les moutons, dont la laine est depuis toujours l'un des principaux produits d'exportation du pays. Les températures hivernales extrêmes de la région (jusqu'à - 50 °C ! ) exigent en effet une protection épaisse. Moutons et chèvres mongoles - pour le cachemire - prêtent ainsi aux hommes un produit de toute première qualité, avidement convoité. Au bout d'une semaine à arpenter les prairies étincelantes, nous terminons notre aventure dans une ultime yourte où nous attend une famille. Comme à chaque rencontre, l'accueil est sincère et chaleureux. Cette fois-là, une vague odeur de lait et de viande parfume la tente. C'est qu'une casserole de thé au lait de jument fermenté mijote sur un petit réchaud, et de la viande d'agneau toute fraîche est suspendue contre la paroi. Comme le veut la tradition, on offre de menus cadeaux à nos hôtes. En échange de quelques bricoles, on nous présente alors un bol brûlant à consommer très lentement. Entourés d'enfants, assis sur une banquette en bois avec, dehors, la nuit qui se met à recouvrir la steppe, on se met déjà à ressasser les souvenirs. Et ce moment-ci fait partie de ceux qu'on n'oubliera pas.PAR KAT DE BAERDEMAEKER