"J'étais pleinement conscient que Balkan Trafik était un nom a priori lié aux trafics d'organes, d'êtres humains ou de vieilles bagnoles. Un titre qui m'a valu pas mal de problèmes avec les ambassades et les communautés (sourire). Mais Balkan Trafik est une utopie qui veut faire avancer les choses en décloisonnant, en s'ouvrant aux autres."
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"J'étais pleinement conscient que Balkan Trafik était un nom a priori lié aux trafics d'organes, d'êtres humains ou de vieilles bagnoles. Un titre qui m'a valu pas mal de problèmes avec les ambassades et les communautés (sourire). Mais Balkan Trafik est une utopie qui veut faire avancer les choses en décloisonnant, en s'ouvrant aux autres." Nicolas Wieërs, 1,96 m, tout juste quadra, parle de son bébé avec un acharnement touchant. Dans l'autre vie, il habite dans un loft du quartier schaerbeekois de La petite Anatolie avec sa compagne, une Autrichienne, et leurs deux petites filles. C'est peu dire que l'existence de ce produit de la classe moyenne, qui a grandi dans le Namurois - papa fut inspecteur à la TVA -, ressemble au grand mix des années 2.0. Toujours avec un twist qui le distingue du citoyen lambda : "Pendant mes études, j'étais souvent avec les mauvais garçons, ceux qu'on renvoyait pour "drogues" alors que je n'en prenais pas, les mecs en marge avec lesquels je me découvrais des accointances. Notamment au cours de religion islamique suivi par pure curiosité." Pas un hasard si Nicolas se met à la boxe et décroche à deux reprises le titre de Champion de Belgique en amateur. "Je voulais me sentir vivre, je ne voulais pas devenir pro. C'est l'une des plus belles périodes de ma vie." L'autre chemin est à peine plus difficile, celui du cinéma. Il suit des études de réalisateur à l'IAD avec, dans l'objectif, l'idée au fond assez romantique de boucler des documentaires "de l'absolu", les préférant à la fiction. Il essaie, bourlingue et travaille aussi au service sports de Canal + : lors d'une de ces nuits où il récupère les retransmissions NBA d'outre-Atlantique, il croise la route des Balkans - "Dans un snack proche de la chaîne, tenu par un albanophone du Kosovo qui m'a parlé de chez lui et m'a invité à y aller." Nicolas embarque une caméra - au cas où... - et se retrouve face à ses équivalents générationnels : "Pristina était une ville pourrie, sans avenir, les diplômés universitaires y étaient chauffeurs de taxi. Cela m'a complètement bouleversé." Après, il écrit un dossier sur la musique des Balkans - "je n'y connaissais rien" -dans le but de servir un grand mezze culturel à Bruxelles : cela prendra un an avant que Bozar ne morde à l'hameçon et ne devienne coproducteur, il l'est toujours. Une quasi-décennie plus tard, Nicolas prépare la dixième édition de Balkan Trafik qui a trouvé un public, entre 5 000 et 8 000 visiteurs ces trois dernières années. A chaque fois, il faut prospecter pour rassembler les "360 000 à 400 000 euros" pour quatre jours pleins de musique mais aussi de cinéma, de gastronomie, d'ateliers, de rencontres, comme celle majeure de 2016, avec Emir Kusturica, le réalisateur ex-yougoslave qui demande à venir en avion privé. "Là, le truc, c'est quand même de le confronter à certaines de ses idées..." Difficile d'en dire plus dans un contexte où le travail consiste notamment à évacuer les susceptibilités nationalistes, toujours à vif en Balkanland, d'où "les enroules pour passer entre les gouttes des drapeaux". Organisateur bénévole - il gagne sa vie comme réal' pour Euronews -, Nicolas adore "cette Tour de Babel des langues où les gens sortent de leur termitière et font également face aux côtés pas forcément roses des Balkans, comme l'homophobie qui y règne encore". Pour y arriver, l'homme réseaute intensément, court les diasporas - en fabriquant des spots pour les télés albanaises, kosovares et autres - et lance des projets musicaux confluents. Comme cette fois-ci, celui qui met en présence le Belgo-Tunisien Jawhar et la Hongroise Mitsou. Sans oublier cette BD émouvante tirée à 500 exemplaires où les dessins de Catherine Fradier sur un script de Nicolas expliquent aux gamins les Balkans et plus encore. Distribuée gratuitement par l'ASBL de Wieërs, 1001 valises. PAR PHILIPPE CORNET