Port de Benoa, Bali. Quelques dizaines de passagers embarquent à bord du quatre-mâts Star Clipper pour un voyage à rebrousse-temps. Il y a un siècle encore, les ancêtres de ce superbe coursier des mers étaient nombreux à arpenter les eaux agitées, leurs cales chargées d'épices, de thé et de porcelaines. La comparaison s'arrête là, car le voilier offre désormais le confort d'un hôtel multi-étoilé sur lequel travaillent septante-sept membres d'équipage, pour une bonne centaine de passagers à pleine charge. Le vaisseau idéal pour suivre durant dix jours les routes maritimes des premiers explorateurs...
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Port de Benoa, Bali. Quelques dizaines de passagers embarquent à bord du quatre-mâts Star Clipper pour un voyage à rebrousse-temps. Il y a un siècle encore, les ancêtres de ce superbe coursier des mers étaient nombreux à arpenter les eaux agitées, leurs cales chargées d'épices, de thé et de porcelaines. La comparaison s'arrête là, car le voilier offre désormais le confort d'un hôtel multi-étoilé sur lequel travaillent septante-sept membres d'équipage, pour une bonne centaine de passagers à pleine charge. Le vaisseau idéal pour suivre durant dix jours les routes maritimes des premiers explorateurs... Le capitaine avait prévenu : la sortie du chenal qui sépare Bali de Lombok est parcourue de courants forts. La première nuit est donc bien secouée, avant de rejoindre les eaux plus calmes de la mer de Bali. Laissant les îles Gili loin derrière, on longe ensuite la côte septentrionale de Sumbawa. L'après-midi, le vent tombe et le bateau reste en vue de l'île déserte de Sangeang. L'occasion de s'essayer à la montée du mât pour profiter d'une vue imprenable, de s'initier au maniement du sextant ou d'apprendre les noeuds. Sous les voiles hissées, au milieu des cordages, l'ambiance est magique. A la tombée du jour, un banc de dauphins vient jouer autour de la coque, alors que les moteurs ont été mis au ralenti. Dans cette région inhabitée, les nuits sont particulièrement étoilées, permettant d'admirer les astres jusqu'à l'horizon. Vue du large, Komodo ressemble étrangement au dos d'un dragon et déploie ses collines pelées piquetées de quelques arbres tordus. Les seuls à résister à son climat, le plus aride de toute l'Indonésie. L'île offre des paysages particulièrement étranges, désolés, voire lugubres. Comme si la végétation était restée au stade primitif. Même chose pour la faune : le plus grand lézard de la planète, découvert sur le tard, nous attend. En 1926, un explorateur américain ramenait pour la première fois quelques spécimens vivants, une expédition qui inspira la réalisation du premier King Kong. Avec ses plus de trois mètres de longueur pour 100 kilos, le dragon de Komodo en impose. Son arme : la salive. Lorsqu'il mord, il libère à la fois un venin et une soixantaine de sortes de bactéries chargées d'infecter rapidement la plaie. Un animal dangereux et sournois, dont l'observation doit se faire en compagnie d'un ranger du parc national. Le nôtre explique que la plupart des victimes humaines n'ont pas respecté la règle, comme ce randonneur singapourien qui, en 2017, s'est aventuré en solitaire avant de rejoindre son pays en civière. D'autres ont eu moins de chance et ont servi de repas aux animaux. Opportuniste, le dragon est cannibale : jusqu'à l'âge de 5 ans, les jeunes doivent même se cacher dans les troncs d'arbres creux pour échapper à l'appétit des adultes ! Etrange contraste : dans l'après-midi, le Star Clipper jette l'ancre de l'autre côté de l'île, au large de Pantai Merah, l'une des sept plages roses de la planète. Une teinte que lui confèrent des fragments de corail pigmenté de rouge qui viennent se mélanger au sable argenté de la plage. Parfois, le paradis n'est pas loin de l'enfer... Eloignée des routes maritimes, isolée au sud de l'archipel des petites îles de la Sonde, Sumba semble être restée à l'écart du temps. Malgré l'évangélisation qui y a essaimé tardivement, les villageois continuent ici de pratiquer le " marapu ", un ensemble de rites animistes. A l'image de Heldigard, qui explique qu'elle va à l'église mais continue à assurer le culte de ses ancêtres, déposant régulièrement des entrailles d'animaux sur le caveau familial. La région de Loli, où elle nous emmène, compte encore des villages très traditionnels, comme Prai Ijing, dont les toits adoptent la forme de chapeaux pointus. Ici en chaume, ils sont de plus en plus souvent remplacés par de la tôle ondulée ailleurs. En déambulant dans les rues en terre, elle nous montre d'imposants mégalithes. " Il n'y a pas de cimetière à Sumba, mais chaque jardin contient un grand tombeau de pierre où sont déposés les corps de la famille. " Des jeunes font galoper des chevaux très fougueux - une autre spécialité de l'île -, tandis que des femmes tissent des " ikat " aux couleurs chatoyantes. " La polygamie est une autre pratique très vivace dans l'île ", ajoute Heldigard, qui raconte qu'elle a onze belles-mères et trente-quatre frères et soeurs, tout en nous lançant un grand " non " lorsqu'on lui demande si elle accepterait de partager son mari. Heureux hasard : en ce début du mois d'août, nous débarquons sur la plage de Wera, à l'est de Sumbawa, juste au moment où les premiers voiliers traditionnels franchissent la ligne d'arrivée de la grande régate annuelle. Sur le ponton, la foule acclame les valeureux gagnants. Tout le village est massé le long de la plage de sable noir. Ces bateaux à balancier et à voile triangulaire, appelés " pinisis ", sont la spécialité de Wera et ressemblent fort à ce que l'on construit dans les îles polynésiennes. Dans le village, les vieilles femmes sourient rouge, la bouche rongée par les chiques de bétel. Quelques jeunes mères, le dernier-né sur les bras, tissent des sarongs et des écharpes sur d'antiques métiers. Les enfants courent à la plage faire voguer les modèles réduits de pinisis qu'ils ont fabriqués. Ici, les visiteurs sont rares et dès lors, les villageois demandent à faire des selfies avec nous, en s'enquérant de notre provenance. Au loin, le volcan Sangeang crache des volutes de fumée toutes les quinze minutes environ, drainant une longue écharpe gris et blanc. Il rappelle la précarité dans laquelle vit Sumbawa, décimée en 1815 par le réveil géologique d'un autre monstre, le Tambora. Enregistrée comme la plus violente éruption des temps historiques, elle avait lourdement impacté le climat, entraînant des chutes de neige en plein été... jusqu'à l'Europe ! Il a fallu attendre plusieurs décennies avant que des immigrants viennent repeupler l'île. Le lendemain à l'aube, le voilier s'approche de la minuscule île inhabitée de Satonda, née d'un autre volcan surgi des fonds marins il y a plusieurs millions d'années. Selon la croyance locale, le lieu est sacré, comme en témoignent les offrandes de morceaux de corail qui pendent aux arbres, régulièrement déposées par les pèlerins venus dans l'espoir de voir leurs voeux exaucés. Aujourd'hui classée parc marin, Satonda se parcourt en longeant le sommet de la caldera engloutie par un lac d'eau saumâtre. Côté océan, les récifs coralliens abritent des merveilles qui s'admirent avec un simple masque et un tuba. Dans l'après-midi, le Star Clipper mouille près de l'île de Moyo, un autre paradis coincé entre deux presqu'îles de Sumbawa. En grande partie déserte et classée depuis 1986 réserve naturelle, elle a attiré Lady Di, Mick Jagger ou encore David Bowie, qui ont trouvé ici la tranquillité absolue. Pas de route, juste des pistes défoncées qui s'engouffrent dans la forêt au départ du petit port de Labuan Haji. A défaut de pouvoir les parcourir en voiture, on décide de louer une moto-taxi au village pour rejoindre Mata Jitu, une chute qui se jette de bassins en piscines naturelles aux eaux turquoise. Une inoubliable baignade 100 % sauvage. L'avant-dernière escale permet de faire un saut de puce à Java et de partir à la conquête du volcan Bromo. L'occasion d'admirer ce que beaucoup considèrent comme le plus beau paysage volcanique de la planète : plusieurs cratères encastrés les uns dans les autres dans une immense caldera perchée à 2 329 mètres d'altitude. Le combat perpétuel entre soleil, nuages et vapeurs soufrées chassées par des vents puissants invite à la contemplation. Avant de rejoindre Bali, il reste encore une journée de mer, mise à profit pour arpenter le pont de bois, observer les manoeuvres, sentir le vent gonfler la toile blanche et faire trembler les cordages. Des instants privilégiés, comme lorsqu'en début d'après-midi, le capitaine décide de jeter l'ancre pour une baignade en pleine mer. Plus tard, il ne reste plus qu'à se vautrer dans le beaupré, ce long filet suspendu au mât horizontal de la proue, au-dessus de l'océan, et à se délecter d'un ultime coucher de soleil.