Le modèle "Imran" a été présenté en mars sur le compte Instagram de Louboutin. Inspirée de la chappal de Peshawar, selon la marque, cette chaussure en est une version flamboyante avec un pan gris métallisé et l'autre orange, orné de petits pics métalliques. A l'origine, la sandale pakistanaise est bien plus austère, avec des bandes de cuir recouvrant le pied et une semelle en caoutchouc robuste dotée d'un petit talon.

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Depuis des générations, elle est emblématique des Pachtounes, installés surtout dans le nord-ouest du Pakistan, dont Peshawar est la capitale. Au Pakistan, certains ont salué les débuts de l'"Imran". Mais beaucoup se sont gaussés de l'idée de débourser l'équivalent de plusieurs centaines d'euros pour des sandales grand public. Des accusations d'"appropriation culturelle" ont également été relayées sur les réseaux sociaux, un thème récurrent dans l'univers de la mode. Ces dernières années, de fausses "dreadlocks" africaines sur des mannequins blancs du designer Marc Jacobs ont fait polémique, tout comme un boomerang Chanel commercialisé à 1.260 euros (dénoncé comme un emprunt aux Aborigènes d'Australie), des turbans sur des mannequins Gucci (dénoncés par la communauté sikh) ou encore des coiffes indiennes lors de défilés Victoria's secret.

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Face aux critiques sur les réseaux sociaux, la photo de l'"Imran" a été retirée du compte Instagram de Christian Louboutin, celui-ci expliquant que sa sandale n'était qu'une création exprimant son "amour pour les embellissements de différentes cultures" et regrettant que certaines personnes se soient senties "offensées". "Mes créations rendent souvent hommage à l'artisanat, aux traditions ou à diverses cultures", a déclaré M. Louboutin dans un communiqué. "Le monde et sa diversité ont toujours été au coeur de mon travail." La chappal n'en est pas à sa première controverse. En 2014, le styliste britannique Paul Smith avait lancé une sandale ressemblant étrangement à la chaussure de Peshawar, sans toutefois la mentionner.

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Les protestations avaient été vives au Pakistan. Pour le couturier pakistanais Kamiar Rokni, les accusations contre Louboutin n'ont pas lieu d'être: "Quand vous visitez différentes parties du monde, vous êtes inspiré... et cela se ressent dans votre dessin", remarque-t-il, alors que Louboutin a voyagé au Pakistan en avril 2017. "Il n'y a rien de mal" à cela. L'"Imran" est la deuxième création d'inspiration pakistanaise de Louboutin après les "Lahore Flats", des chaussures plates pour femmes attachées au tibia par un ruban de soie. A Peshawar, la sandale "Imran" a été accueillie avec de l'étonnement, de la fierté... et quelques haussements d'épaules confus.

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Pour Ghazan Khan, fan autoproclamé des chappals qui en a acheté vingt paires ces dernières années, si "les gens deviennent accros aux chappals, c'est une bonne chose". Il suggère qu'une partie des profits empochés par Louboutin revienne aux créateurs locaux. Cette sandale "dure longtemps" et est "confortable", observe Abdul Rehman, qui dit n'avoir porté que des chappals "toute sa vie". Et elle est ouverte, un atout quand il fait 40 degrés à Peshawar. Universelle, la chappal originelle est portée par les travailleurs les plus humbles comme par l'élite politique du pays. Le Premier ministre actuel Imran Khan, un Pachtoune ex-champion de cricket, en est un grand amateur L'"Imran" de Louboutin ne doit toutefois pas son nom au roi du cricket mais à l'artiste pakistanais Imran Qureshi, ami de Christian Louboutin, assure la marque.

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La chappal a paru un temps sur le déclin, selon ses fabricants, les jeunes préférant des lignes plus modernes. Mais le fait qu'Imran Khan en ait porté lors de manifestations d'opposition géantes organisées en 2014 a relancé les ventes. L'ex-champion de cricket à la réputation de playboy a poli son image lorsqu'il s'est investi davantage en politique. Il a été élu l'an dernier Premier ministre en défendant notamment la lutte contre la corruption. Si la popularité de la chappal ne se dément pas à Peshawar, des adeptes sont toutefois peu convaincus par la tentative de Louboutin. "Je ne porterai pas ces chaussures", lance Riaz-u-Din après avoir regardé la photo de l'"Imran" sur un téléphone, en choisissant une paire de chappals. "Elles sont pour femmes..."

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