Notre expert ès flacons michel verlinden s’offre une dégustation qui reflète une tendance. Cette semaine : l’insaisissable « minéralité » reprend de la vigueur à l’épreuve d’un vin issu des flancs de l’etna.
Témoin attentif des premières secousses du vin naturel en Belgique, Michel Verlinden s’intéresse à tout ce qui se boit, du verjus au vermouth. Il déguste parfois à l’aveugle mais toujours sans œillères.
Je n’ai jamais rencontré la minéralité dans le vin, et je le regrette. Théoriquement, je peux me la représenter mais sensoriellement, c’est un mystère pour moi. Je suppose ne pas être le seul: la notion fait débat, embarrassant les scientifiques et divisant les dégustateurs. On y met parfois de la tension – qualité également difficile à appréhender –, parfois une pointe de salinité… Bref, un fourre-tout en forme de parfaite savonnette pour débiter des âneries.
Et c’est peut-être là que se niche le malentendu: nous cherchons un goût alors que la minéralité, si elle existe, relève davantage d’une dynamique que d’un arôme, d’une façon pour un vin de se tenir dans le verre. Cela dit, je dois confesser que j’ai souvent fantasmé cette notion qui affole mon imaginaire. D’ailleurs, si elle devait s’incarner, ce serait pour moi le Susucaru Rosso 2024 de l’excellent Frank Cornelissen.
Depuis plus de vingt ans, ce Belge installé sur l’Etna façonne des cuvées issues de complantations traditionnelles dominées par le nerello mascalese, cultivées sur sols basaltiques, vinifiées avec levures indigènes et très peu de soufre.
Au nez, un mélange de petits fruits rouges, d’herbes sèches, d’une touche pierreuse qui rappelle la poussière volcanique
Interrogé sur cette fameuse minéralité, il me répond: «La minéralité est un sujet complexe, souvent confondu avec l’acidité – comme dans certains rieslings. Pour ma part, je préfère distinguer deux familles: les vins horizontaux, qui s’expriment par le fruit, et les vins verticaux, qui se déploient en profondeur, en complexité, en identité. Mes vins appartiennent à cette seconde catégorie.»
Cette idée de verticalité fait immédiatement sens dans le verre. Le Susucaru 2024 vibre, nourri par les sols volcaniques. Au nez, un mélange de petits fruits rouges, d’herbes sèches, d’une touche pierreuse qui rappelle la poussière volcanique. En bouche, une trajectoire rectiligne, soutenue, qui s’élargit vers la grenade, la myrte. Le tout pour une finale salivante où l’on imagine percevoir l’énergie tellurique caractéristique du versant nord de l’Etna.
Je n’irai pas jusqu’à dire que j’ai enfin dégusté la minéralité. Mais si je dois donner une forme à ce concept fuyant, je la verrais volontiers ici: dans ce vin vertical, enraciné dans le basalte, porté par une vinification nue, façonné par un monstre de feu qui gronde encore. Peut-être que la minéralité n’existe pas. Peut-être qu’elle n’est qu’une fiction utile. Mais certains soirs, cette fiction ressemble étrangement à un verre de Susucaru.
Susucaru Rosso 2024, Terre Siciliane IGT, Azienda Agricola Frank Cornelissen, 27 €, licata.be
