Et si nous nous étions trompés pendant toutes ces années? Cette obsession d'être "propre sur soi" qui nous pousse à nous doucher deux fois par jour et à multiplier les soins apportés à notre visage ne risque-t-elle pas, finalement, au mieux de stresser notre épiderme inutilement, au pire de mettre son fragile équilibre en péril?
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Et si nous nous étions trompés pendant toutes ces années? Cette obsession d'être "propre sur soi" qui nous pousse à nous doucher deux fois par jour et à multiplier les soins apportés à notre visage ne risque-t-elle pas, finalement, au mieux de stresser notre épiderme inutilement, au pire de mettre son fragile équilibre en péril? Aujourd'hui, la notion même de peau n'est plus définie par la communauté scientifique comme dans nos cours de biologie : elle prend désormais en compte, au delà du "stratum corneum", une couche vivante peuplée de bactéries, de champignons, de levures et de virus aux bienfaits reconnus. "En quelques années, nous sommes passés de l'injonction de l'hygiène qui préconisait de tout enlever en surface - car qui disait bactérie, disait germe et donc danger -, à la théorie de l'harmonie qui nous encourage à travailler avec ce que l'on appelle le micro- biome", détaille le Dr. Magali Moreau, directrice de la recherche et de l'innovation chez L'Oréal. Au même titre que les organismes vivants qui peuplent notre intestin - ce "deuxième cerveau" que l'on chouchoute à grand renfort d'alimentation fermentée et de compléments alimentaires -, ceux qui colonisent notre peau améliorent sa fonction barrière, limitant ainsi les risques d'inflammation. "Si notre microbiome est bien réparti, les infections ne se développent pas, explique le professeur Jan Gutermuth, chef du service dermatologie à l'UZ Brussel. C'est un peu comme dans un bus dont toutes les places sont prises: si une mauvaise bactérie arrive, elle ne trouve pas où s'installer, ni de quoi se nourrir. De même si la diversité du microbiome est atteinte, nous risquons plus facilement les affections de la peau comme l'acné ou l'eczéma." Hérité de notre mère à la naissance, ce nuage vivant, véritable signature génomique, est en constante évolution. Il s'enrichit au gré des rencontres avec d'autres humains, les animaux et même les objets. Les hormones, le stress mais aussi le soleil, l'alimentation, les médicaments que nous prenons et les lavages à répétition peuvent affecter son intégrité. Sans parler de la pollution considérée comme l'une des principales causes des problèmes cutanés. Ainsi, une récente étude conduite par l'université de Hong Kong démontre que les femmes vivants dans un environnement pollué possèdent une signature de microbiome cutané proche de celle de femmes plus âgées. Sans surprise, leur peau présente aussi des signes de vieillissement prématuré. Pour les cosméticiens et les dermatologues, la découverte progressive du rôle de ce manteau acide protecteur ouvre la voie à de nouvelles manières d'envisager la formulation et l'usage de produits cosmétiques. Oublié ainsi le diktat du "layering" importé d'Asie qui impose des nettoyages en série doublés d'une superposition de soins plus ciblés les uns que les autres. L'attention portée au pH naturel de la peau refait aussi surface avec l'arrivée sur le marché de gels douche et de démaquillants dépourvus de nettoyants sulfatés ou d'agents moussants. "Le message n'est pas pour autant de ne plus se laver, nuance Magali Moreau. La peau et le microbiome sains sont très résilients. Favoriser le renouvellement cellulaire avec une exfoliation ou un peeling, cela reste valide scientifiquement et biologiquement. En revanche, face à une peau qui apparaît fatiguée, affaiblie, il est important de ne pas négliger la composante microbiome dans le traitement qui sera préconisé. Et la connaissance fine de celui-ci n'en est encore qu'à ses débuts." Une tâche colossale rendue possible par les avancées scientifiques récentes.Contrairement à la biomasse présente dans l'intestin, les "colonisateurs" de la peau ont longtemps été difficile à prélever. Notamment parce que leur présence n'est pas homogène et dépend fortement de la zone du corps sur laquelle ils se trouvent. "Les bactéries qui vivent sur nos pieds ou nos aisselles, dans un environnement plus humide, ne sont pas les mêmes que celles que l'on retrouve sur les zones grasses du visage, souligne Jan Gutermuth. Certaines peuvent aussi se loger plus profondément, dans les glandes. Toutes sont adaptées à leur niche." Pour les identifier, ce qui est le cas aujourd'hui pour un millier d'espèces, des techniques de séquençage de l'ADN ont dû être utilisées. Des tests encore longs et coûteux qui devraient peu à peu se démocratiser... et laisser penser que l'on pourrait, grâce à eux, proposer prochainement une cosmétique entièrement personnalisée. "Dans la plupart des cas, ce genre de test - que l'on pourrait réitérer à certains moments clés de la vie ou si l'on en ressent le besoin - devrait déboucher sur un diagnostic simple, imagine Magali Moreau. L'intelligence artificielle nous permettra de comparer les données individuelles à des moyennes. Tout en gardant à l'esprit qu'il y a souvent des faisceaux de causes multiples lorsque l'on est en face d'un problème. Mais dans la plupart des cas, on pourra aiguiller le consommateur vers des produits relativement standardisés qui pourront si nécessaire donner un petit coup de pouce au microbiome pour l'aider à mieux fonctionner." C'est ainsi que l'on a vu apparaître ces dernières années dans la liste d'actifs présents dans les formules, des pré et probiotiques ajoutés pour "nourrir" l'écosystème cutané ou "mimer" les actions positives de ceux qui feraient défaut. D'abord cantonnés aux marques vendues en pharmacie visant la réparation d'épidermes abîmés, on les a peu à peu retrouvés également dans des produits nettoyants, voire même dans des soins visage dits "préparatoires" qui précèdent ou se substituent à un sérum classique. Dernière arrivée sur le marché, la nouvelle version de l'Advanced Génifique de Lancôme contient désormais un complexe de pré et probiotiques. Le design de sa pipette autochargée permet d'en délivrer quelque 30 millions à chaque application. Même si les termes utilisés pour qualifier ces nouveaux actifs peuvent le laisser supposer, il n'est pas question pour autant d'appliquer au sens strict des bactéries vivantes sur la peau, semblables à celles que l'on avale lorsque l'on mange un yaourt au bifidus actif. "En cosmétique, il s'agit toujours de fractions obtenues par des procédés biotechnologiques et purifiants qui les rendent adaptées et compatibles avec la peau, insiste Magali Moreau. L'appellation "probiotique" provient de l'industrie alimentaire et peut porter à confusion dans l'esprit de certains. Le simple fait d'utiliser ce type d'ingrédient ne veut pas dire que l'on aura automatiquement une action sur le microbiome." Chez Lancôme, on assure en tout cas avoir pu démontrer le contraire.