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Ce territoire olfactif était jusqu'ici étranger à la maison Chanel, du moins sous cette forme-là. Celle d'une nouvelle famille de fragrances, intimes et légères comme une brume délicate dont il fait bon s'envelopper. Avec, en trame subtile, une fraîcheur fantasmée, de celle qui se vit dans ces villes d'eau que sont, chacune à leur manière, Deauville, Venise ou Biarritz. Trois cités chères à Gabrielle, jalons de son histoire personnelle, que le parfumeur Olivier Polge n'a pourtant pas visités lors de la création simultanée des fragrances. " Leur choix s'est imposé d'emblée comme une évidence, nous confie-t-il dans un petit salon feutré de la place Vendôme, à deux pas du Ritz où vécut jusqu'à son dernier jour Mademoiselle Chanel. Paris, que l'on retrouve liée par un trait d'union à chacune d'elles dans le nom du parfum, aurait pu en être une, aussi. C'est elle, le point d'ancrage. J'aimais l'idée de voyager sans bouger. Ce sont des lieux que je connais, bien sûr, mais je ne voulais pas en faire une interprétation textuelle, plutôt une impression diffuse, la traduction de l'idée que je m'en faisais, sous-tendue par cette fraîcheur un peu universelle qu'apportent les notes hespéridées. " Ainsi, sur Paris-Deauville, c'est moins au front de mer avec ses planches où déambulaient déjà en 1913 les belles lorsque Gabrielle Chanel y ouvre sa première boutique que l'on pense en s'immergeant dans le vert amer et mordant de l'écorce d'orange, du petit-grain et du basilic, qu'à la promesse d'une promenade au milieu des herbes hautes. Pour Paris-Biarritz, nouvelle patrie des surfeurs venus du monde entier, le nez voulait que l'eau claque à la manière d'un bain glacé au soleil, dans une envolée de pamplemousse et de mandarine portée par une note ozonique teintée de muscs blancs et de vétiver. Plus surprenant encore, Paris-Venise raconte les ors et le faste d'un Orient dont la Sérénissime était la porte. Le néroli, cousin princier des agrumes, s'invite en sourdine, réchauffé par la suavité d'une vanille ambrée. " L'odorat est le sens le plus subjectif qui soit, poursuit Olivier Polge. Il a le pouvoir de convoquer des personnes ou des lieux. J'ai créé les parfums en parallèle, ils ont tous en commun une accroche élégante, tout en fraîcheur, mais nous emmènent chacun ailleurs. " Une invitation au voyage qui rappelle les évasions immobiles proposées par la collection des Jardins d'Hermès, initiée en 2003 par Jean-Claude Ellena. Le périple débute en Méditerranée - ce Jardin-là, comme les quatre qui suivront, est le fruit d'une immersion revendiquée dans les lieux retranscrits en sillage - pour faire ensuite le tour du monde, de l'Egypte à la Chine en passant par l'Inde sous les pluies salvatrices de la mousson. Les fraîcheurs évoquées sont multiples, comme les différents rivages ayant servi de ports aux Escales de Dior. Par quatre fois, François Demachy a, à son tour, choisi de bousculer l'idée que l'on se fait d'une Cologne, en facettant le pétillant des agrumes à l'aide d'essences naturelles exceptionnelles sourcées dans les pays " d'accueil ". " Les parfums, bien qu'immatériels, sont capables de réveiller des souvenirs, analyse Pablo Perez, directeur de la boutique de haute parfumerie Senteurs d'Ailleurs, à Bruxelles. Rien que le fait de nommer les matières premières qu'on y trouve, cela vous transporte ailleurs. Quand on parle de vanille, on voit Madagascar ; le jasmin et le patchouli vous emmènent en Inde ; la rose à Grasse. C'est encore plus vrai lorsque le nom du parfum évoque un lieu, qu'il soit réel ou imaginaire. " Reproduire des senteurs qui parlent à tous, qui convoquent instantanément des images, des impressions faisant écho autant à l'histoire personnelle qu'à l'inconscient collectif, tel est encore toujours le pari de la collection Replica lancée par la marque Maison Margiela en 2012. Le dernier-né, baptisé Sailing Day et sous-titré Paros 2001, fait penser, avant même de l'avoir senti, à l'azur du ciel et de la mer qui se rejoignent, au sillage iodé du vent, au goût du sel sur la peau après la baignade. Tonifiant, l'accord aquatique et aldéhydé évoque la tranquillité des fonds marins, tempérée par des notes minérales d'algue rouge et d'ambre gris. Comme le raconte Jacques Cavallier Belletrud, cocréateur avec Marie Salamagne des premiers jus de la gamme, " chacun de ces parfums repose sur l'envie de réinventer des senteurs que tout le monde connaît en leur apportant quelque chose de nouveau, d'unique, de très actuel. Je n'aime pas la notion de nostalgie, je préfère l'idée de redécouverte de senteurs qui, au fond, font partie de chacun d'entre nous. " Une démarche adoptée également par plusieurs grands noms de la parfumerie dite de niche qui n'hésitent pas, eux aussi, à puiser dans leur patrimoine pour nous faire prendre le large. Ainsi, Etro, qui célèbre cette année ses 50 ans, a choisi de mettre à l'honneur une fois encore l'Inde si chère à son fondateur en lançant Udaipur, un jus dont les effluves rappellent tour à tour un été en Méditerranée et la douceur suave des jardins enchanteurs des Maharajas. Dans un autre registre, la maison italienne s'est aussi attachée à traduire olfactivement l'atmosphère si particulière de la Via Verri, à Milan, où se trouve la boutique historique de la marque. Tout aussi confidentielle, l'eau de toilette 34, Boulevard Saint Germain de Diptyque tente de reproduire le parfum de la boutique originelle qui, au départ, vendait toutes sortes d'objets rapportés du monde entier par ses trois fondateurs. " Finalement, on se retrouve avec une sorte de pot-pourri de toutes leurs fragrances iconiques dans lequel les connaisseurs peuvent reconnaître un peu de la note verte de Philosykos, les macérations d'épices de L'Eau, les accents boisés de Tam-Dao, pointe Pablo Perez. Mais plus généralement, lorsqu'ils évoquent un lieu, les parfums sont souvent plus exotiques. C'est le cas notamment de Bal d'Afrique de Byredo mais surtout d'Encens Chembur qui convoque les souvenirs de Ben Gorham qui choisit ici de rendre hommage à ce quartier de Bombay où a longtemps vécu sa mère. " Chez L'Artisan Parfumeur, ce sont les images d'un rituel de parfumage venu du Mali que fait naître Timbuktu, un jus unique à base de mangue verte relevée d'épices et de la fleur de karo karoundé. Avec Dzongkha, le nom de la langue officielle du Bhoutan, l'un des pays les plus mystérieux du monde, une empreinte de cuir tanné, de fumée de thé doux aux épices et de feu de cheminée invite à la méditation. Preuve supplémentaire qu'il est bien dans l'air du temps de se laisser transporter par sa fragrance, le duo de créateurs new-yorkais fondateurs de Proenza Schouler a choisi de donner des ailes à son tout premier parfum lancé par le groupe L'Oréal. Baptisé Arizona, il s'inspire d'un road trip réalisé au milieu du désert, après la période intense des défilés. Son ingrédient phare ? La fleur de cactus, inédite en parfumerie. Mais tellement tendance aujourd'hui...