Le 3 décembre 2013 restera-t-il comme la date officielle de la naissance du bipède qui a mené le monde à sa perte ? Sur le site Web d'informations Mediapart, paraît ce jour-là un billet en forme de bilan des douze mois écoulés. Malgré la justesse du constat, le texte passe alors relativement inaperçu. Son postulat ? Après les années bobo, voici venu le temps du boubour. Redoutablement bien troussé, l'article est signé : Le Gay Tapant. Avec une bonne dose d'ironie, le blogueur constate la montée en puissance d'une nouvelle sorte de bourgeois décomplexé, dont il a pressenti l'avènement dès 2010. A lire la chronique de plus près, on comprend que ce serait - qui d'autre ? - la droite sarkozyste qui aurait contribué à faire sortir le bourgeois-bourrin du bois. Le pedigree de ce personnage ? Il fait peur ! L'auteur du post le déroule par le menu : " Retour aux sources, ethnocentrisme, machisme, voire chauvinisme assumé, rejet de ce qui est trop recherché, sophistiqué, exigeant. " Ce n'est pas tout, il est également question d'une " valorisation du confort intellectuel et de l'habitude ", mais aussi d'un " rééquilibrage des valeurs ". Si l'on en croit les intuitions du Gay Tapant, la boubouritude consisterait en une " recherche de sensations à la fois fortes et simples, une sorte de défonce tranquille, de béatitude vide, nirvanesque ".
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Le 3 décembre 2013 restera-t-il comme la date officielle de la naissance du bipède qui a mené le monde à sa perte ? Sur le site Web d'informations Mediapart, paraît ce jour-là un billet en forme de bilan des douze mois écoulés. Malgré la justesse du constat, le texte passe alors relativement inaperçu. Son postulat ? Après les années bobo, voici venu le temps du boubour. Redoutablement bien troussé, l'article est signé : Le Gay Tapant. Avec une bonne dose d'ironie, le blogueur constate la montée en puissance d'une nouvelle sorte de bourgeois décomplexé, dont il a pressenti l'avènement dès 2010. A lire la chronique de plus près, on comprend que ce serait - qui d'autre ? - la droite sarkozyste qui aurait contribué à faire sortir le bourgeois-bourrin du bois. Le pedigree de ce personnage ? Il fait peur ! L'auteur du post le déroule par le menu : " Retour aux sources, ethnocentrisme, machisme, voire chauvinisme assumé, rejet de ce qui est trop recherché, sophistiqué, exigeant. " Ce n'est pas tout, il est également question d'une " valorisation du confort intellectuel et de l'habitude ", mais aussi d'un " rééquilibrage des valeurs ". Si l'on en croit les intuitions du Gay Tapant, la boubouritude consisterait en une " recherche de sensations à la fois fortes et simples, une sorte de défonce tranquille, de béatitude vide, nirvanesque ". Mais qui se cache derrière ces quelques lignes que la réalité validera au-delà de toutes les (dés)espérances ? Sous le pseudonyme, on trouve Nicolas Chemla (1974), anthropologue et consultant en stratégie de marques, une double casquette qui lui confère une position de surplomb idéale pour voir émerger les transformations sociétales. L'homme ne s'arrête pas en si bon chemin : trois ans plus tard, en mars 2016, il pousse le curseur de sa réflexion un cran plus loin en faisant paraître Anthropologie du boubour (*), un ouvrage de 145 pages livrant les contours plus précis de cette " nouvelle forme humaine ". Au moment de sa parution, le livre reçoit un accueil positif mais ne défraie pas la chronique pour autant. C'est qu'il a fallu une série de séismes, de plus ou moins grande amplitude, pour que les journalistes et le public prennent la mesure de l'acuité de cette analyse. Brexit, petits coups bas de la campagne électorale française, droitisation du discours, multiplication des populismes... Sans oublier l'élection de Donald Trump aux Etats-Unis, événement qui est venu confirmer de la pire manière qui soit la pertinence du concept forgé par Chemla. CQFD, avec son teint orange, sa mèche jaune et ses poignées de main de mâle alpha, le Président républicain incarne le boubour ultime. Si Trump est une synthèse à lui tout seul, sa personnalité caricaturale pourrait faire passer à côté des nuances de la grille de lecture proposée par ce titulaire d'un master en anthropologie sociale. En réalité, son propos ne se résume pas à souligner le comportement d'un simple beauf comme il en existe tant. Interviewé par téléphone alors qu'il se trouvait en Californie pour rédiger son premier roman, Nicolas Chemla se défend d'avoir voulu mettre à jour un " sociotype à l'ancienne ", préférant décrire le " nuage de valeurs " qui entoure cet individu. Mais, surtout, ce que l'auteur a voulu montrer, c'est que loin d'être moqué, le bourgeois-bourrin suscite un consensus, il fascine. Il incarne même un certain " chic ". Pour en prendre la mesure, il suffit de constater qu'au générique de la boubour attitude figurent des noms qui " pèsent sur la scène de la hype ". Passe un Kanye West, " génie " autoproclamé de la pop culture ou encore un Chris Brown dans la même veine, mais que dire du réalisateur Romain Gavras ou de l'acteur Matthias Schoenaerts qui, sous la direction de Jacques Audiard, cultive une hypervirilité ultraboubour ? On peut aussi pointer bien entendu Jean Dujardin et Gilles Lellouche, plus machos que jamais dans Les Infidèles, ou encore un Steve McQueen, figure tutélaire du genre en raison de son amour pour les grosses cylindrées. Sans oublier les beats marteau-piqueur d'un David Guetta et même d'un Woodkid. Et Chemla d'affiner le portrait : " Il y en a plusieurs sortes : l'asiato-boubour qui sirote whisky et cognac hors de prix, le boubour racaille qui ne se sent chez lui qu'à Miami, le boubour gay à la philosophie "bigger is better", et même le boubour au féminin qui a Nabilla, Zahia ou Amy Schumer pour égéries. " Moralité, ce (proto)type est omniprésent. Si l'on en croit l'auteur d'Anthropologie du boubour, un film comme La La Land, dont le slogan pourrait être " make musicals great again ", transpire lui aussi le conformisme bourrin le plus rétrograde..." C'est sur un échec qu'est né le boubour, celui du bobo, analyse Nicolas Chemla. Ce dernier a voulu moraliser le capitalisme... il n'y est pas parvenu. " En ce sens, ce nouveau gars ne doit pas être compris comme le frère ennemi du bourgeois bohème mais comme son sinistre avatar. Face au constat d'un terrible raté, le boubour pratique la logique de la terre brûlée, du " foutu pour foutu ". Puisque que le monde s'écroule et qu'il n'y a plus rien à tenter, il ne reste plus qu'à faire l'hélicoptère avec son sexe dans une atmosphère de springbreak permanent telle que l'a filmée le réalisateur Harmony Korine. A quoi ressemble ce paradis boubour ? Selon Chemla, à une " défonce au soleil, cocktails gratuits et resorts bétonnés ", peuplée de " petites pépés en Bikini et gaillards stéroïdés assumant pleinement leur envie d'entre-soi ". Réjouissant, n'est-ce pas ? Le tout sur fond de loi de la jungle car, convaincu par l'idée d'un darwinisme social, l'homme en question pense que seul celui qui se frappe le poitrail le plus fort subsistera. C'est sans doute pour cette raison qu'il aime tant le crossfit, cette méthode de conditionnement physique musclée, ou les courses d'obstacle de type Spartacus. Sans remords et sans surmoi, le bourgeois-bourrin n'entend jamais présenter d'excuses. Vous avez dit vulgaire ? Le boubour l'est définitivement à coups de plaisanteries sous la ceinture façon Ted, l'ourson politiquement incorrect du réalisateur Seth MacFarlane. Dans tous les domaines, ce spécimen entend " asseoir sa domination sur les autres ". Que ce soit par le biais de sa sexualité compulsive, qu'il nourrit en boucle sur Tinder - avec en bonus, le privilège de " swiper ", " balayer ", d'un revers de la main la femelle qui ne correspond pas à ses mensurations -, à travers son 4 x 4 dont les pots d'échappement conchient Kyoto, ou via son régime carné, côte à l'os et os à moelle, grâce auquel il se sent pousser des ailes de prédateur paléolithique. Sans parler de l'uberisation, instrument économique décliné sous toutes les plates-formes possibles dont il abuse en ce qu'il lui permet de passer la corde de la compétitivité au cou des précarisés. Parmi les phénomènes qui ont contribué à faire de lui ce qu'il est, Nicolas Chemla pointe le rôle primordial de l'Internet mobile, ce " monde " à portée de smartphone. A la fois parce que les algorithmes de big data confinent les utilisateurs dans une logique du même - " ceux qui ont aimé ceci aiment aussi cela ", comme le souligne Chemla - mais également parce que le caractère incontournable d'applications telles que Facebook, Instagram et Snapchat, la plus révélatrice d'entre elles, dirige tout un chacun vers une nouvelle " économie de l'attention ". A cet égard, l'auteur cite dans son livre le publicitaire Etienne de Laharpe pour qui la culture digitale 2.0 entraîne une infantilisation de notre rapport au réel. " Avec les réseaux sociaux, tout le monde devient un gamin de 4 ans qui prend le monde pour sa mère et lui tire la main dans la rue en lui disant "Eh t'as vu ? T'as vu ?" Cette logique mène à la surenchère car pour se faire remarquer, le sujet ductile est prêt à tout : dire n'importe quoi en sombrant dans la caricature la plus grotesque, agir n'importe comment à travers un énième " challenge ", inonder ses followers avec la moindre tranche de pâté en croûte qu'il s'est enfilée, hashtag trop hashtag bon. No limit. A la manière de la BD Pascal Brutal de Riad Sattouf, le boubour veut " du gros, du lourd ". On fait quoi maintenant ? On rigole bien de ce nouvel énergumène réactionnaire ? Pas si sûr, le constat final de Chemla est plus nuancé. " J'ai mis au jour la figure du boubour parce que j'en avais assez d'entendre taper sur les bobos. J'ai voulu montrer d'où venaient les critiques et indiquer le sens de l'alternative qui se profilait. Il reste que je pense que nous avons tous en nous un côté boubour, une part d'égoïsme crasse... que nous avons intérêt à garder sous contrôle. Sinon, le pire nous attend. " (*)Anthropologie du boubour. Bienvenue dans le monde du bourgeois-bourrin, par Nicolas Chemla, Lemieux éditeur.