Passé en quelques mois seulement d’une entrée dans le Top 100 à la 73e place du classement ATP, le tennisman liégeois Raphaël Collignon semble promis à incarner le futur du sport en Belgique. Rencontre avec un enfant de la balle au charisme désarmant.
Il arrive à notre rendez-vous en avance, est aussi généreux avec son temps qu’avec ses réponses. A un mot ou un geste gentil pour tout le mond. Et ne se départit à aucun moment ni de son calme, ni de son sourire. Même face aux questions les plus indiscrètes. D’aucuns y verront l’étoffe des champions. Celui qui a vaincu l’ex-numéro 2 mondial Casper Ruud à l’US Open 2025 a prouvé que sa doublure en était cousue. Une évidence, quand on vient d’une famille telle que la sienne ? Au Royal Fayenbois Tennis Club qui l’a vu grandir et où on le rencontre, le nom Collignon est partout. Parce que le club tout entier suit la progression de son enfant prodige. Et qu’il n’y a pas de meilleur endroit pour regarder les matchs de Raphaël Collignon à part en live, au bord du terrain.
Mais aussi parce que son père y a également appris à manier la raquette et y reste fidèle.
De père en fils
Sur les bannières de sponsors qui bordent les courts, on lit « Spine and Brain Solutions – Pr Frédéric Collignon ». Un père neurochirurgien formé à la prestigieuse Mayo Clinic aux États-Unis, une mère docteure en sciences psychologiques… Ainsi qu’une tante procureur du roi, une autre ophtalmologue. Et à la tête de tout ce beau monde ? Des grands-parents médecins spécialistes, dont le jardin donnait sur un des terrains du RTC Fayenbois.
On aurait donc l’excellence (et le tennis) dans le sang chez les Collignon ? En ce qui concerne la balle jaune, la réponse est un « oui » franc. Du moins pour celui que la presse francophone qualifie avec enthousiasme de nouvel as du tennis belge. « Mon père est un fan absolu de tennis, qu’il s’agisse d’y jouer ou de regarder les tournois, raconte Raphaël. J’ai toujours été très fusionnel avec lui. Petit, c’est tout naturellement que j’ai eu envie de le suivre sur les terrains. »

Il a 4 ans, et d’emblée, il montre une aptitude pour le sport. Tant et si bien qu’à l’âge où d’autres poussent à peine la porte de l’école primaire, il est déjà suivi par la Fédération Tennis Wallonie-Bruxelles. La passion partagée jusqu’ici de père en fils devient alors un véritable projet familial. Et le Liégeois est très reconnaissant aux siens.
« Ma mère a mis sa carrière entre parenthèses pour me conduire partout. Elle a fait tout le nécessaire pour que je progresse. Dès mes 6 ans, le tennis a pris beaucoup de place dans ma vie. Mon frère et mes sœurs (NDLR : il est l’aîné d’une fratrie de quatre enfants) faisaient leurs devoirs tout l’après-midi au club pendant que je m’entraînais. Ils ont tous fait énormément de sacrifices pour moi. C’est pour ça aussi que je suis si content d’être dans le Top 100 aujourd’hui. Ca veut dire qu’ils n’ont pas fait tout ça pour rien. »
« Une abnégation hors-norme »
Quand Didier Jacquet commence à l’entraîner au sein du club qui jouxte sa maison d’enfance, Raphaël n’a que 8 ans.
Très vite, aux trois heures d’entraînement hebdomadaires, s’ajoutent des compétitions. À peu près toutes gagnées par celui qui confie avoir toujours préféré jouer pour des points qu’enchaîner les répétitions de coups. Malgré son palmarès impressionnant, à l’époque, ses victoires tiennent plus à une approche défensive qu’à un jeu axé sur la gagne. Qu’importe : quelqu’un qui a toujours beaucoup défendu a aussi beaucoup couru.
Et cela a certainement aidé au « développement physique incroyable » que relève Didier Jacquet. Qui travaille également pour Tennis Wallonie-Bruxelles, dont Raphaël a intégré l’internat dès ses 12 ans. « C’est un joueur qui a une abnégation hors-norme. Sur le terrain, le courage et la force mentale font aussi partie du talent », rappelle celui qui a coaché l’aîné des enfants Collignon, mais aussi Ysaline Bonaventure ainsi qu’un certain David Goffin.

Engrenage tennistique
L’entrée à l’internat, les adieux aux copains… « Quand tu es petit et que tu joues bien, tu es pris dans un engrenage. Tu t’entraînes de plus en plus, tu pars à la Fédé, tu commences les tournois à l’international… Ce n’est pas simple d’avoir une vie sociale quand tu ne fais que du tennis pendant six ans, avec un temps de midi décalé et des horaires aménagés qui font que tu ne vas pas à la cour de récré », concède Raphaël. À qui on ne résiste pas à demander à quel âge il a battu ce père qui lui a transmis l’amour de la raquette. « 11-12 ans », rit-il.
Et si perdre face à un enfant, le sien qui plus est, n’amuserait pas tout le monde, le Dr Collignon, lui, assure en avoir été « très content, parce que ça voulait dire qu’il progressait ». Même si « à aucun moment je ne me suis dit que je voulais en faire un champion », et son fils le rejoint sur ce point, reconnaissant envers ses parents de ne lui avoir jamais mis la pression.
« Bien sûr, je suis très fier de ce qu’il accomplit aujourd’hui, comme de ce que font mes autres enfants. J’ai essayé de leur transmettre le goût de l’effort, la volonté de bien faire ce qu’ils aiment bien faire, et le mieux possible aussi, pour ne pas avoir de regrets », confie encore le neurochirurgien. Si pour le grand public, le Liégeois a gravi les échelons du classement ATP à toute vitesse, cette percée représente en réalité près de vingt ans de travail.
Un mental de gagnant
Steve Darcis, qui a rejoint la Fédération en 2020, a commencé à entraîner Raphaël quand il avait 18 ans « et encore beaucoup de choses à faire évoluer, que ce soit mentalement, physiquement ou tennistiquement. Mais le potentiel était là, et l’évolution a été crescendo », explique-t-il. Et d’admettre toutefois que cinq ans pour être dans le Top 100, « c’est assez rapide ». Une des clés de ce succès ?
Après avoir longtemps été (de ses propres dires) une « rembalette de fond de terrain », celui qui a un temps hésité entre le tennis et le foot a compris qu’il ne s’agissait pas tant de jouer pour ne pas perdre, que de jouer pour gagner. Un changement de paradigme qui lui a permis d’atteindre un nouveau niveau, et qui est devenu le mantra non officiel de la rédaction depuis notre entretien. Après tout, au tennis comme dans la vie, « c’est préférable d’oser, même si on se plante, parce que c’est comme ça qu’on s’améliore », dixit Steve Darcis.

Ce qui distingue un bon joueur d’un champion selon lui ? « Les champions se lèvent le matin et prennent du plaisir à s’entraîner, à faire des tournois, à se faire mal. Ils ne trouvent pas ça dur, et ils ne voient pas ça comme un sacrifice. »
« Une vie de rêve »
Une description à laquelle correspond Raphaël Collignon. Prompt à souligner que si une carrière de tennisman professionnel implique pas mal de compromis, ceux-ci sont inhérents à tous les métiers.
« J’ai la chance de vivre de ma passion, un sport qui est avant tout un jeu, et de voyager dans le monde entier pour le pratiquer. C’est une vie de rêve », assure-t-il.
Ce qui ne l’empêche pas d’être parfois un peu souple avec ce que ce rêve requiert pour rester une réalité. « Je ne suis pas le joueur le plus rigoureux du monde. Je ne calcule pas mes heures de sommeil. Et je ne pèse pas non plus ma nourriture », reconnaît celui qui se qualifie de bon vivant. Et avoue volontiers aime passer du temps avec ses amis et sa copine. De préférence devant un match (mais plutôt de foot) ou un bon repas.
Quitte à être un peu plus fatigué à l’entraînement le lendemain, certes. Mais cette vie sociale plutôt raisonnable est essentielle à son équilibre.
Les dessous de la victoire
« Je suis dans une pièce fermée à clé avec Raphaël Collignon et on parle de ses sous-vêtements ». Cette phrase illustre bien l’exercice quelque peu surréaliste qu’est une interview. Qui consiste après tout à inviter un parfait inconnu à se confier, et dans les détails s’il vous plaît.
Par exemple au sujet de ses « slips de victoire ». Emmenés sur chaque tournoi et relégués au fond d’un tiroir en cas de mauvais sentiment en match. Superstitieux, le Liégeois ? Pas au point de jouer nu dans son short comme Agassi en 1999 à Roland-Garros. Mais paré, comme Sharapova, à manger toujours le même plat au même restaurant durant un tournoi. Et à ne pas toucher un rasoir tant qu’il reste en lice. Parce que « si je me rase je vais perdre » dixit le Liégeois.
« Il y a tellement de pression sur le tour que c’est bien de trouver des petits trucs qui rassurent, parce que même s’ils paraissent fous, ça aide », note celui qui passe les 45 minutes pré-match à écouter la même playlist.
« Des chansons rythmées sans paroles et du rap français pour me mettre dans le mood et exploser le mec. » Sans jamais toutefois se départir d’un fairplay absolu. Qui pousse son coach à dire qu’il voudrait parfois que Raphaël applaudisse un peu moins son adversaire et soit plus « un guerrier ».

Le tour de clé susmentionné ? Une délicate attention d’Alexandre Bailly, gérant du restobar de Fayenbois, qui a vu le joueur grandir, et sa notoriété aussi. Et sa prévenance s’avère justifiée. L’entretien n’est pas fini depuis cinq minutes que le nouvel espoir du tennis belge a déjà gentiment posé pour deux selfies.
Beau joueur
« Tu vas interviewer Raphaël ? Il est beau, hein ? », sourit Denis Langaskens. Cœur battant du club de Fayenbois avec son frère Olivier, qui en est le Président, ce champion qui a notamment affronté McEnroe et Becker entraîne aujourd’hui la prochaine génération de gagnants. Ainsi qu’un certain Frédéric Collignon.
Sa boutade, lancée entre deux tentatives de réanimation du service de l’autrice de ces lignes, met des mots sur un constat qui n’aura pas échappé aux fans de tennis. Raphaël Collignon est agréable à regarder jouer, et à regarder tout court.
En a-t-il conscience ?
« Je sais que je ne suis pas laid, mais je ne me dis pas non plus ‘merci maman, merci papa’ quand je passe devant un miroir », s’amuse-t-il.
La forme et le fond
Même si « le tennis est un sport très médiatisé, donc c’est important de soigner son image. C’est chouette de prendre soin de soi, de se coiffer, de se sentir beau quand tu sors… Un joueur qui est élégant sur le terrain aura plus de visibilité. Ce qui amène aussi plus de sponsors et de partenariats », concède celui que Steve Darcis qualifie lui aussi de « beau gars ».

Mais « il ne faut pas perdre de vue le vrai objectif et passer plus de temps sur des shootings que sur le terrain », note Raphaël. Qui confie toutefois un penchant affirmé pour la mode. Et s’il énumère avec plaisir ses marques préférées, d’Ami à Arte en passant par Suspicious Antwerp, le sujet de sa routine beauté nous vaut une moue circonspecte immédiatement suivie d’un éclat de rire.
« Je me brosse juste les dents et je vais chez le coiffeur quand c’est nécessaire. » Pas besoin de plus quand on a la vingtaine et près de deux mètres de muscles. Amplement suffisant pour se mettre en scène sur les réseaux… ou sur les terrains. Où il exhorte le public à l’applaudir après un point, et réclame parfois ses serviettes avec un air que certains qualifieraient de hautain.
Ace de coeur
Arrogant, lui ? L’insinuation semble sincèrement le blesser. Et c’est avec une candeur désarmante qu’il raconte comment ses entraîneurs ont pu lui reprocher d’être trop gentil.
« Je fais 1m94 mais j’ai longtemps eu peur de dire qu’une balle était out », souffle-t-il.
Et ce, d’un ton qui explique clairement pourquoi, quand on parle de Raphaël Collignon à ses proches, le qualificatif qui revient le plus souvent est « attachant ». « Il est très gentil, tout le monde l’adore, mais sur le terrain, j’aimerais qu’il s’endurcisse un peu », note Steve Darcis. Frédéric Collignon, lui, voit un « énorme besoin d’amour » chez son fils.
Même observation chez Didier Jacquet. À qui Raphaël a un jour répondu « parce que je t’aime » quand il lui demandait une raison de poursuivre l’entraînement. Ce qui permettra selon lui à son ancien poulain d’atteindre le plus haut niveau ? C’est de « se sentir aimé de tout le monde et soutenu par le public ».
S’il faut en croire les réactions de l’équipe présente sur le shooting, épatée par son charisme, il est en bonne voie. « On gagne plus avec le cœur qu’avec autre chose », a affirmé Rafael Nadal, héros d’enfance de Raphaël. Et qui sait jusqu’à quelle position du classement ATP tout cet amour l’amènera ?
Photos Vincent Van den Dries
Stylisme Jan A.R. Bries
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