On l'a écrit ici même, il y a un peu plus d'un an : gastronomie et bande dessinée de qualité ont appris à faire bon ménage dans les rayons des libraires : difficile de ne pas trouver, chez tous les éditeurs, son livre de recettes mises en cases, avec des variations qui en donnent pour tous les goûts - approche historique, tambouille familiale, focus sur un grand chef... "La photo a quelque chose de complexant pour celui qui s'essaie à la cuisine, expliquait alors Soledad Bravi, illustratrice très lifestyle et spécialiste du genre, qui a entre autres croqué les macarons de Pierre Hermé. Face à une telle image, on ne peut souvent que constater son échec, au moins visuel. Devant un dessin, on a surtout envie de s'y essayer!"
...

On l'a écrit ici même, il y a un peu plus d'un an : gastronomie et bande dessinée de qualité ont appris à faire bon ménage dans les rayons des libraires : difficile de ne pas trouver, chez tous les éditeurs, son livre de recettes mises en cases, avec des variations qui en donnent pour tous les goûts - approche historique, tambouille familiale, focus sur un grand chef... "La photo a quelque chose de complexant pour celui qui s'essaie à la cuisine, expliquait alors Soledad Bravi, illustratrice très lifestyle et spécialiste du genre, qui a entre autres croqué les macarons de Pierre Hermé. Face à une telle image, on ne peut souvent que constater son échec, au moins visuel. Devant un dessin, on a surtout envie de s'y essayer!" Mais les tendances évoluent vite et l'heure n'est désormais plus aux recueils de préparations culinaires, mais aux ouvrages sur la cuisine en général, et ceux qui s'y frottent. Une approche plus personnelle, voire intime, qui tourne le dos aux manuels pratico-pratiques - qui existeront bien sûr toujours, et il y en a d'excellents, comme les fiches BD de Guillaume Long - pour quelque chose d'infiniment plus sociologique et humain. Il s'agit de narrer le plaisir ressenti aux fourneaux, plus que les plats eux-mêmes.C'est dans cette voie que s'est engagé Benoît Peeters, bien connu des amateurs de bulles. Le co-auteur des fameuses Cités obscures, avec François Schuiten, scénariste, écrivain, conférencier et amateur éclairé autant du neuvième art que des autres, vient de faire son coming-out : il est aussi un homme de bouche. Dans Comme un chef, dessiné par son amie de dix ans, Aurélia Aurita, spécialiste des récits autobiographiques et sensuels (Fraise et chocolat), il avoue son attrait immodéré pour la gastronomie et raconte entre autres ces quelques années où il fut cuisinier à domicile. Une comédie autobiographique qui se veut légère et mélancolique, mais qui transpire surtout un intérêt sans précédent pour la bonne chère. "L'amour de la cuisine est vraiment le sujet, plus que ma propre histoire qui ne sert que de fil rouge. Je n'avais pas envie de refaire Le gourmet solitaire de Jiro Taniguchi et je ne voulais pas me concentrer sur un chef comme Christophe Blain avec Alain Passard (NDLR : des oeuvres majeures de la cuisine en bande dessinée, et qui elles-mêmes parlaient déjà autant de passion que de recettes). Alors j'ai repensé à mes aventures de jeune cuisinier, aux repas préparés chez les gens, aux souvenirs très nets que j'en gardais et pour lesquels je n'avais pas besoin de documentation (NDLR : et heureusement car un an plus tôt, l'appartement parisien de Benoît Peeters a été ravagé par un incendie). Je viens d'une époque et d'un milieu qui a vécu une certaine dictature de la modernité : le surgelé, c'était mieux que le frais! Ma rencontre avec la grande cuisine est dès lors presque devenue amoureuse, bouleversante. Mon souci premier, dans cet ouvrage, était d'arriver à donner suffisamment d'individualité aux plats. Je voulais en transmettre des sensations au lecteur." Un vrai défi pour sa dessinatrice : comment, en BD, représenter le goût? Dans Comme un chef, Benoît Peeters navigue entre ses recherches d'autodidacte et ses rencontres éparses avec de grands chefs, de grands plats et de grands restaurants. Ainsi de l'escalope de saumon à l'oseille qu'il dégusta un jour de l'été 1977 dans l'auberge des Frères Troisgros. "J'ai écrit : "C'est l'éblouissement, comme Claudel à Notre-Dame." Aurélia a choisi de le prendre au pied de la lettre!", observe-t-il. Une révélation et effectivement une scène-clé : une explosion de couleurs dans un récit où le noir et blanc ne laisse la place à l'aquarelle que sur la nourriture. La conceptrice des illustrations, grande gourmande, explique à son tour : "De toutes les sensations, le goût et l'odeur sont les plus fugaces. Sentir un parfum peut nous replonger immédiatement des années en arrière. Il est très difficile d'analyser une effluve ou une saveur et on a besoin de couleurs pour transmettre l'émotion. J'ai adoré dessiner le saumon à l'oseille, trouver la bonne nuance pour la croûte de mimolette... Il fallait vraiment que j'aie envie de manger ce que je mettais sur papier." Et Benoît Peeters de préciser : "Ce n'est pas une histoire érotique mais il y a quelque chose de cet ordre, un rapport au désir, au plaisir, à la sensualité." Un sentiment que partage sa duettiste pour l'album : "C'est l'une de mes oeuvres les plus organiques. Le plaisir sexuel, comme le plaisir gustatif, sont des choses qui sont difficilement analysables."