Ces BD qui racontent des vies derrière les fourneaux

© illustrations : Aurélia Aurita / Casterman
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Les recettes version bande dessinée, c’est déjà éculé ! La mode est désormais aux récits plus personnels, sociologiques ou passionnels. A l’image de Benoît Peeters, auteur que l’on savait érudit, pas cuisinier.

On l’a écrit ici même, il y a un peu plus d’un an : gastronomie et bande dessinée de qualité ont appris à faire bon ménage dans les rayons des libraires : difficile de ne pas trouver, chez tous les éditeurs, son livre de recettes mises en cases, avec des variations qui en donnent pour tous les goûts – approche historique, tambouille familiale, focus sur un grand chef… « La photo a quelque chose de complexant pour celui qui s’essaie à la cuisine, expliquait alors Soledad Bravi, illustratrice très lifestyle et spécialiste du genre, qui a entre autres croqué les macarons de Pierre Hermé. Face à une telle image, on ne peut souvent que constater son échec, au moins visuel. Devant un dessin, on a surtout envie de s’y essayer! »

Ce n’est pas une histoire érotique mais il y a un rapport au désir, au plaisir, à la sensualité.

Mais les tendances évoluent vite et l’heure n’est désormais plus aux recueils de préparations culinaires, mais aux ouvrages sur la cuisine en général, et ceux qui s’y frottent. Une approche plus personnelle, voire intime, qui tourne le dos aux manuels pratico-pratiques – qui existeront bien sûr toujours, et il y en a d’excellents, comme les fiches BD de Guillaume Long – pour quelque chose d’infiniment plus sociologique et humain. Il s’agit de narrer le plaisir ressenti aux fourneaux, plus que les plats eux-mêmes.

Ces BD qui racontent des vies derrière les fourneaux
© illustrations : Aurélia Aurita / Casterman

C’est dans cette voie que s’est engagé Benoît Peeters, bien connu des amateurs de bulles. Le co-auteur des fameuses Cités obscures, avec François Schuiten, scénariste, écrivain, conférencier et amateur éclairé autant du neuvième art que des autres, vient de faire son coming-out : il est aussi un homme de bouche. Dans Comme un chef, dessiné par son amie de dix ans, Aurélia Aurita, spécialiste des récits autobiographiques et sensuels (Fraise et chocolat), il avoue son attrait immodéré pour la gastronomie et raconte entre autres ces quelques années où il fut cuisinier à domicile. Une comédie autobiographique qui se veut légère et mélancolique, mais qui transpire surtout un intérêt sans précédent pour la bonne chère. « L’amour de la cuisine est vraiment le sujet, plus que ma propre histoire qui ne sert que de fil rouge. Je n’avais pas envie de refaire Le gourmet solitaire de Jiro Taniguchi et je ne voulais pas me concentrer sur un chef comme Christophe Blain avec Alain Passard (NDLR : des oeuvres majeures de la cuisine en bande dessinée, et qui elles-mêmes parlaient déjà autant de passion que de recettes). Alors j’ai repensé à mes aventures de jeune cuisinier, aux repas préparés chez les gens, aux souvenirs très nets que j’en gardais et pour lesquels je n’avais pas besoin de documentation (NDLR : et heureusement car un an plus tôt, l’appartement parisien de Benoît Peeters a été ravagé par un incendie). Je viens d’une époque et d’un milieu qui a vécu une certaine dictature de la modernité : le surgelé, c’était mieux que le frais! Ma rencontre avec la grande cuisine est dès lors presque devenue amoureuse, bouleversante. Mon souci premier, dans cet ouvrage, était d’arriver à donner suffisamment d’individualité aux plats. Je voulais en transmettre des sensations au lecteur. » Un vrai défi pour sa dessinatrice : comment, en BD, représenter le goût?

Ces BD qui racontent des vies derrière les fourneaux
© illustrations : Aurélia Aurita / Casterman

Sens et sensualité

Dans Comme un chef, Benoît Peeters navigue entre ses recherches d’autodidacte et ses rencontres éparses avec de grands chefs, de grands plats et de grands restaurants. Ainsi de l’escalope de saumon à l’oseille qu’il dégusta un jour de l’été 1977 dans l’auberge des Frères Troisgros. « J’ai écrit : « C’est l’éblouissement, comme Claudel à Notre-Dame. » Aurélia a choisi de le prendre au pied de la lettre! », observe-t-il. Une révélation et effectivement une scène-clé : une explosion de couleurs dans un récit où le noir et blanc ne laisse la place à l’aquarelle que sur la nourriture. La conceptrice des illustrations, grande gourmande, explique à son tour : « De toutes les sensations, le goût et l’odeur sont les plus fugaces. Sentir un parfum peut nous replonger immédiatement des années en arrière. Il est très difficile d’analyser une effluve ou une saveur et on a besoin de couleurs pour transmettre l’émotion. J’ai adoré dessiner le saumon à l’oseille, trouver la bonne nuance pour la croûte de mimolette… Il fallait vraiment que j’aie envie de manger ce que je mettais sur papier. » Et Benoît Peeters de préciser : « Ce n’est pas une histoire érotique mais il y a quelque chose de cet ordre, un rapport au désir, au plaisir, à la sensualité. » Un sentiment que partage sa duettiste pour l’album : « C’est l’une de mes oeuvres les plus organiques. Le plaisir sexuel, comme le plaisir gustatif, sont des choses qui sont difficilement analysables. »

Comme un chef, par Benoît Peeters et Aurélia Aurita, Casterman, 216 pages.

Sous la cloche

Benoît Peeters raconte le plaisir de la gastronomie? D’autres ont choisi de narrer l’autre versant : les arrière-cuisines et les réalités sociales parfois âpres qui se cachent sous les menus. « Dans mes planches, il y a plus de graisse et de sueur que de beaux produits », commente ainsi Jérôme Bihan dont on a découvert les récits autobiographiques dans le très recommandable fanzine Bento, périodique tout en BD disponible essentiellement sur le Net ou quelques bonnes libraires. Un format édité par Radio as Paper, petite structure basée à Toulouse et dirigée par… Jérôme Bihan. Lequel est d’abord cuisinier : « C’est mon premier métier. J’ai travaillé pendant une quinzaine d’années à plein temps dans ce milieu, dans plusieurs pays et restaurants, parfois très différents. J’ai cumulé plein de choses. En ce moment, je ne bosse qu’en soirée. Mais au moment de mettre Bento en route, je voulais des chroniques réalistes et proches du quotidien. Ma propre expérience s’est avérée un bon sujet à traiter, avec des choses à défricher. On parle peu des conditions de travail et parfois de la misère sociale que l’on peut trouver derrière les plats. »

Dans ces planches, qui formeront probablement un de ces jours un album, il n’y a pas de couleurs et très peu de mets qui font rêver. Il nous confronte au contraire à un commis allemand « qui ne fit pas long feu », à « ce corps frêle » obligé d’assurer un service à 150 couverts en entretenant en permanence un feu pour les grillades, ou à ce chef impétueux qui venait d’obtenir sa première étoile et qui gérait sa brigade d’une main de fer dans un gant de plomb. « J’ai vu des choses voler dans la cuisine et entendu des noms d’oiseaux, dit-il. Je passais mon temps à éplucher, laver, gratter, écailler, vider, plumer, bref toutes les tâches ingrates m’étaient réservées, mes mains étaient noires et couvertes de brûlures, coupures, bosses. » Et de compléter : « La cuisine a changé de statut en quelques années. Il y a trente ans, c’est l’idiot du village qui finissait en cours de cuisine, maintenant c’est devenu une sorte d’aristocratie du prolétariat, avec des chefs très médiatisés. Et pourtant on va peu voir derrière les fourneaux. Je veux juste le faire avec mon point de vue, sans tricherie, près du corps. »

En guise de pousse-café

D’autres publications récentes en bande dessinée s’intéressent à la « vraie vie » des cuisines et à la passion qui les entoure, loin des paillettes et des recettes.

Le goût d'Emma, par Kan Takahama, Emmanuelle Maisonneuve et Julia Pavlowitch, Les Arènes BD, 200 pages.
Le goût d’Emma, par Kan Takahama, Emmanuelle Maisonneuve et Julia Pavlowitch, Les Arènes BD, 200 pages.© Les Arènes BD / Dupuis

Plus léger, mais seulement dans la forme – celle d’un manga Shojo (pour filles, surtout) – Le goût d’Emma raconte le parcours, à nouveau « initiatique et sensuel », d’une jeune femme passionnée de cuisine, mais qui devient surtout l’une des premières inspectrices du fameux Guide Michelin. Loin des tables prestigieuses, réservées à ses collègues les plus chevronnés, la jeune femme enchaîne les adresses qui ne paient pas de mine, mais qui toutes sont en quête d’absolu. Une fiction encore une fois nourrie au réel : l’une des scénaristes, journaliste spécialisée, a vécu en immersion dans les plus grandes brigades, l’autre a elle-même bossé pour le Guide Michelin.

Etoilé, tome 1 - Hors-d'oeuvre, par Fanny Desmarès, Delphine Lehericey et Luc Brahy, Dupuis, 52 pages.
Etoilé, tome 1 – Hors-d’oeuvre, par Fanny Desmarès, Delphine Lehericey et Luc Brahy, Dupuis, 52 pages.© Les Arènes BD / Dupuis

Dans un format plus classique – une série de fiction à suivre, dans un style réaliste – Etoilé s’attache à raconter la vie d’un jeune chef prêt à tout pour décrocher des astres. Ambitions, trahisons, milieu ultraconcurrentiel, lutte acharnée, lignes de coke pour tenir le coup… Une sorte de polar à dévorer qui se veut crédible et sans fard, co-écrit par la journaliste Delphine Lehericey, auteure d’un documentaire télé consacré au sujet – Une cheffe et sa bonne étoile – et qui lui aura directement inspiré cette fiction.

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