Difficile d'imaginer qu'au 188 de la rue Antoine Dansaert se cache une brasserie. Pourtant, depuis 2015, c'est bien le cas : Brussels Beer Project y a pris ses quartiers.
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Difficile d'imaginer qu'au 188 de la rue Antoine Dansaert se cache une brasserie. Pourtant, depuis 2015, c'est bien le cas : Brussels Beer Project y a pris ses quartiers. Brussels Beer Project ? Drôle de nom pour une brasserie. On doit ce concept à Olivier De Brauwere et Sébastien Morvan, deux trentenaires qui, à l'occasion d'un Erasmus au Canada, ont pris la mesure de la révolution craft (signifiant "artisanal" en anglais), cet engouement qui a propulsé la bière artisanale sur le devant de la scène. Avec ses arômes accrocheurs et ses nuances marquées, la bière en version craft a redoré son blason. Partout dans le monde, une nouvelle génération de consommateurs avertis acclame ce breuvage millénaire dont elle découvre avec surprise la palette gustative étendue.Ce phénomène, Olivier De Brauwere et Sébastien Morvan ont rapidement voulu en faire partie. Seul "hic", mettre une brasserie sur pied nécessite des capitaux colossaux... raison pour laquelle tant de projets restent à l'état de dessins gribouillés sur une nappe en papier. C'était sans compter la détermination des deux entrepreneurs. Afin de réaliser leur rêve, ils ont fait appel à la baguette magique de l'économie participative, sollicitant des crowdfunders via une campagne de soutien. Et ça marche ! En peu de temps, le duo rassemble 1.200 collaborateurs trop heureux du deal proposé, soit une obole annuelle de 160 euros en contrepartie de laquelle les contributeurs reçoivent, entre autres avantages, douze bières. Ainsi débute cette belle success-story bruxelloise.Pour en prendre la mesure, on rencontre Sébastien Morvan sur place. Première surprise : en lieu et place des cuves en inox attendues, c'est sur une très graphique taproom que s'ouvre la porte d'entrée. Impeccablement mis en scène par l'architecte Diego Carrion et l'agence de graphisme Coast, l'espace de dégustation appartient pleinement à son époque. En témoignent des slogans écrits sur les murs façon Hello 21st Century, Goodbye Middle Ages ou Leave the Abbey, en guise d'adieu à une approche obsolète du jus d'orge et de houblon."On pense que l'ADN de la bière belge, c'est l'exploration gustative, pas la répétition mécanique du passé", assure Sébastien quand il s'agit de défendre le parti-pris de la brasserie. Au mur, pas moins de quinze pompes avec manomètre, d'où surgissent différentes créations maison et quelques bières "invitées" signées par des microbrasseries étrangères. Pour les deux compères, il était impensable de ne pas permettre au grand public de venir déguster la production sur place dans la mesure où "l'économie de partage a un devoir de transparence". Sébastien martèle : "Ceux qui nous soutiennent doivent se sentir chez eux, ils le sont en partie."La gamme, quant à elle, témoigne d'une démarche basée sur une créativité débridée et sur le goût des matières premières atypiques - fève tonka, pommes Jonagold ou infusion de piment chipotle. Mais il y a aussi des bouteilles devenues carrément cultes. C'est le cas de la Babylone, une petite perle cuivrée à base de pain séché qui a fait couler beaucoup d'encre. C'est la lecture d'une étude, démontrant qu'à lui seul le pain représente 20 % du gaspillage alimentaire dans le monde, qui a donné l'idée au tandem brassicole d'en imaginer les contours. En 2016, Brussels Beer Project a ainsi récupéré plus de dix tonnes de miches en supermarchés. Mais il y a également la Grosse Bertha, une Belgian Hefeweizen, une sorte de "blanche" d'inspiration allemande à la fraîcheur stupéfiante.Serein et détendu, le néo-brasseur peine à cacher sa joie en faisant le bilan : "Nous sommes en pleine croissance. Il y a aujourd'hui 2.500 crowdfunders qui nous soutiennent. L'année dernière a été frénétique, une trentaine de nouvelles recettes ont vu le jour. Notre production est aussi en pleine expansion, soit quelque 6.000 hectolitres par an. Et nous sommes désormais douze à travailler dans la brasserie."Remarquable également : tout le processus prend place en ville. "Nous nous sommes fixé d'avoir une intégration parfaite dans l'écosystème urbain. Les jours où nous produisons beaucoup, c'est-à-dire deux brassins, nous essayons de rester sur des horaires 'normaux', entre 8 h et 20 h. En revanche, les plus gros problèmes viennent de la logistique : les livraisons et la réception des matières premières constituent un fameux défi", avoue le brasseur.N'empêche, nombreux sont les observateurs qui évoquent une réussite exemplaire. Le secret ? Si les facteurs sont multiples, une notion est tout particulièrement fondamentale, celle de "co-création". Sébastien d'expliquer : "Toutes nos recettes sont soumises à la communauté qui décide du produit qui verra le jour. C'est ce qui s'est passé pour notre première bière, la Delta, qui avait été choisie parmi l'Alpha, la Beta et la Gamma. Notre dernier succès, la Red My Lips, s'inscrit dans la même veine. Elle a été sélectionnée parmi trois autres prototypes identifiés par une couleur. Pour l'élire, nous avons organisé onze dégustations dans les meilleurs cafés et restaurants de la capitale, une grande fête aux Halles Saint-Géry réunissant près de 2.000 beer lovers ainsi qu'une rencontre à Tokyo. De la même façon que de nouvelles bières apparaissent, d'autres disparaissent. Lorsque la communauté s'en lasse, on arrête la production, c'est une évolution darwinienne. Contrairement à de nombreuses autres brasseries, nous ne mettons pas un point d'honneur à fabriquer les mêmes produits depuis des générations", conclut Sébastien.