Depuis septembre 2022, le jeune américain Harris Reed (29 ans) est le directeur artistique de Nina Ricci. En cinq défilés et autant de collections flamboyantes, il redessine les codes de la féminité. Avec Vénus de Nina Ricci, le nouveau parfum de la maison où s’impose le magnolia, le créateur formé à Central Saint Martin’s s’inspire de la mythologie et prône l’audace.
Le parfum est-il une armure?
Oui, il l’est à 100 % pour moi, surtout quand je me sens un peu vulnérable ou déprimé… Aujourd’hui, je ne suis pas maquillé, je suis habillé en sportswear, ce qui ne m’arrive pas souvent, il fait vraiment caniculaire à Londres mais je me suis parfumé, je porte Vénus de Nina Ricci, et plus j’ai chaud, plus je le respire, plus je me sens confiant. C’est puissant, comme porter un vêtement absolument sublime pour une soirée de gala.
Et la mode?
Elle est aussi une armure mais elle est surtout une libération. J’aime repousser les limites – porter une robe du gala en pleine journée, par exemple. S’habiller grand soir pour aller acheter une baguette, c’est très moi. L’élégance ne doit pas être réservée aux grands bals. Les vêtements libèrent, en tout cas ils me permettent d’être moi-même, d’être extraverti, ce que j’adore, d’être exubérant, d’exister pleinement. Un an après mon arrivée à Londres, j’ai confectionné une blouse lavallière en lamé rose avec un pantalon en soie fluide, avec des pattes d’éléphant. C’était la première tenue que je créais pour moi. J’ai eu un sentiment de liberté absolue. Ce jour-là, j’ai réalisé que j’étais enfin moi, je m’étais façonné un uniforme, une silhouette qui m’était propre. Ce fut une révélation. Je me suis senti audacieux, libre et curieux. Aujourd’hui encore, mes silhouettes reprennent ces codes : tailleurs fluides, lavallière…, comme un héritage Nina Ricci.
Quel a été l’événement le plus marquant de votre enfance? Celui qui a eu un impact réel sur la personne que vous êtes devenue?
Je dirais… oh mon Dieu, je ne veux pas être trop ému… Probablement le soutien incroyable de ma mère et de mon père dans mon exploration de la mode et dans l’expression de mon identité de genre. J’ai grandi avec une sécurité que tant d’enfants n’ont pas. C’est un privilège immense, que je ne prends jamais pour acquis. Je devais avoir 9 ans, pour Halloween, je voulais me déguiser en mannequin Chanel. Ma mère m’a emmené m’acheter des bottes vernies, j’ai mis une perruque noire lisse et une de ses minirobes. Je suis arrivé à l’école, les autres enfants étaient un peu choqués. Mais ma mère m’a dit : « Si tu te sens bien, c’est ce qui compte. » Ces gestes de validation, ces moments où l’on m’a dit « Tu es légitime », ont été essentiels pour que je devienne l’homme queer, marié et, je crois, épanoui que je suis aujourd’hui.
Je suis obsédé par le fait que chaque pièce soit parfaite.
Ce n’était pourtant pas gagné…
Non, parce que je souffre de TDAH depuis l’enfance. En classe, j’étais incapable de rester concentré, j’échouais aux examens parce que j’avais besoin de beaucoup plus de temps que les autres. C’était dur. Mais heureusement, mes parents ont toujours refusé de me médicamenter. Ils ont préféré m’inscrire à des cours de danse, de poterie et de peinture. J’ai canalisé mon énergie dans l’art, ce fut mon exutoire. Aujourd’hui encore, mon esprit fonctionne à mille à l’heure. Je peux passer d’un rendez-vous Nina Ricci à un « call » avec Beyoncé pour une pièce sur mesure, enchaîner avec les sacs, les chaussures, puis un briefing pour ma marque Harris Reed… Plus mon emploi du temps est chargé, mieux je fonctionne. Ce diagnostic du trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité a été un défi pour moi, mais aussi une force – à condition d’avoir l’espace pour trouver mon propre rythme.
Enfant, vous rêviez d’être créateur de mode?
Je ne savais même pas ce qu’était un directeur artistique, un styliste ou même un photographe. Je savais juste que j’étais obsédé par les vêtements. Je voyais ma mère qui adorait s’habiller et moi j’adorais me déguiser, plonger dans le grand coffre à déguisements d’Halloween pour ressortir son costume de sorcière. J’aimais aussi essayer ses sandales Roberto Cavalli et les vestes de mon père. Vers 12 ou 13 ans, je pensais devenir styliste et puis j’ai appris à utiliser une machine à coudre et à lire un patron et j’ai compris que je voulais créer. Mes parents m’ont abonné aux magazines Vogue et Women’s Wear Daily et j’ai découvert les métiers de la mode. A 14 ans, j’annonçais à ma mère : « Je serai directeur artistique. C’est ma voie. » J’étais un petit garçon queer. J’avais très peu d’amis, je me perdais dans la lecture des magazines de mode. Tous les créateurs que j’admirais – Stella McCartney, Riccardo Tisci, Alexander McQueen – avaient étudié à Central Saint Martins. C’était comme un tribu. Et cela s’est ancré dans mon esprit : c’est dans cette école qu’on se construit sa famille, son clan. Je n’ai postulé qu’à Central Saint Martins. Heureusement, j’ai été accepté.
Quels souvenirs gardez-vous de vos années d’études?
A Central Saint Martins, j’étais au paradis. Je passais des heures dans la bibliothèque, à feuilleter des ouvrages rares ou les archives de John Galliano avec des gants blancs… Avant de quitter les Etats-Unis, je n’avais eu accès qu’à YouTube, à un ou deux livres de mode empruntés à la bibliothèque municipale… J’étais fasciné. J’ai cependant l’impression d’y avoir appris très peu de choses sur la manière concrète de confectionner un vêtement, par contre, j’ai appris énormément sur l’industrie elle-même – et sur moi. Cela ressemblait beaucoup à une grande maison de couture, on ne vous dorlotait pas, on ne vous tenait pas la main mais on vous y mettait face à la réalité, en une immersion inspirante. Des professionnels de Pucci, Armani, Hermès venaient nous encadrer. On présentait nos projets et on attendait de nous que l’on se comporte comme de jeunes designers : monter une présentation, défendre nos idées, argumenter nos choix. Ce n’était pas un endroit où l’on vous guidait pas à pas. Mais dans le même temps, vous pouviez croiser des icônes comme Vivienne Westwood dans la bibliothèque, discuter avec Katie Grand ou Edward Enninful… Un souffle d’enthousiasme surgissait toujours au moment où vous pensiez tout abandonner après une critique trop sévère.
Quand vous êtes arrivé chez Nina Ricci en septembre 2022, vous y avez découvert « un coffre aux trésors débordant de glamour, d’histoire et de puissance, prêt à être exploré ». Trois ans plus tard, où en est votre exploration?
Je retombe amoureux chaque saison ! Nina Ricci possède presque un siècle d’héritage. Que l’on examine une seule année – parfois quatre collections – ou une décennie entière, il y a toujours quelque chose de nouveau à en extraire. Je ne me contente pas de regarder les créations de Nina ou Robert Ricci, aussi audacieuses et colorées soient-elles, je plonge dans 89 ans d’histoire, à la recherche de ces détails qui déclenchent une image, une émotion – comme celle d’une femme fumant une cigarette sur une terrasse, dans une veste ornée de six boutons dorés et d’une couture fine… Chaque saison me donne ce frisson. Et ce que j’aime aussi, grâce aux réseaux sociaux, c’est voir comment les gens s’approprient ces pièces. Que ce soit à Anvers, Amsterdam ou Berlin, l’allure, l’attitude, tout me nourrit. Parce que ce que nous faisons, c’est du vêtement contemporain. Et c’est cela, pour moi, qui rend l’aventure Ricci si exaltante, si vivante.
Vous le confiez avec lucidité, reprendre la direction artistique de Nina Ricci, c’était un défi…
J’aime les défis. Je savais que reprendre Nina Ricci serait un défi extraordinaire, qui me pousserait à dépasser mes propres limites, mes propres codes esthétiques, et aussi ceux que le public attendait de moi. Quand je suis arrivé, la maison ressemblait un peu à une Belle au bois dormant. Le parfum se vendait bien, mais le prêt-à-porter avait besoin d’un électrochoc. J’ai amené une nouvelle génération, un nouveau regard – pas seulement des jeunes, mais aussi des clientes de toutes générations. Ma mère porte aujourd’hui du Nina Ricci. La maison a longtemps été associée à une esthétique de mousseline blanche. J’essaie de l’honorer, mais de manière contemporaine : une robe courte à pois où la mousseline se cache dans les découpes, par exemple. Cela fait maintenant trois ans que je suis là – ce qui est rare dans une industrie qui éjecte les directeurs artistiques à la chaîne – et je suis soutenu. On grandit, on évolue, on prépare de grandes choses pour septembre. Je n’ai aucune intention de partir. C’est cet équilibre constant, ce tiraillement entre respect de l’héritage et audace contemporaine, qui me réveille chaque matin avec l’envie de faire toujours mieux. Au départ, j’étais très dans les grands nœuds, les pois géants… Aujourd’hui, ces éléments sont toujours là, mais je vais chercher plus loin : un revers particulier, un col bénitier, un détail à réinterpréter sur un gilet ou une veste. Et dans ces micro-détails, mes rêves deviennent encore plus fous.
Quel est le plus beau compliment qu’on vous ait fait?
Souvent, on me dit : « Quand je porte vos vêtements, j’ai l’impression de rêver à nouveau. » Je crois que c’est le plus beau compliment. Jamais personne ne m’a dit simplement : « C’est joli. » Il y a toujours une émotion, une réaction viscérale. Marc Jacobs, Pierpaolo Piccioli, Jeremy Scott m’ont tous répété : « La mode doit provoquer quelque chose. » Alors si mes créations font rêver, touchent, bousculent, j’ai l’impression d’avoir bien fait mon travail. Voir une robe Ricci chez le teinturier du coin ou un chemisier porté à la Serpentine Gallery me ravit. Qu’elle soit sur un tapis rouge ou sous un blazer discret, j’adore cette idée que mes pièces soient portées, qu’elles vivent.
Vous partagez désormais votre vie entre Londres et Paris. Quel est votre point d’ancrage?
Londres est mon foyer. Cette ville m’a poussé à sortir de mon “américanité” tout en me permettant d’en conserver une touche. Elle m’a stimulé créativement et ouvert des mondes. Je devrais dire l’Europe est mon foyer, car Paris me nourrit aussi énormément – j’y passe la moitié de la semaine – mais Londres a été le premier grand saut que j’ai accompli dans ma vie. Quitter Seattle à 18 ans et traverser l’Atlantique, cela m’a poussé à me redéfinir, à balayer mes idées préconçues sur ce que je pensais être. Je portais des boots militaires, un jeans slim, un biker et je me disais « C’est ça la mode, c’est trop cool ». Quand je suis arrivé en Europe, j’ai réalisé l’ampleur de ce qu’il me restait à explorer. Et j‘ai osé, j’ai commencé à me laisser pousser les cheveux, à m’amuser davantage avec mes tenues, à explorer la mode, comme un jeu.
Lors de la Fashion week parisienne en octobre prochain, vous présenterez la collection Nina Ricci printemps-été 26. Ce sera le deuxième show que vous peaufinez aux côtés de la mythique styliste Carine Roitfeld…
Il y a très peu de femmes comme Carine Roitfeld. Elle a tout vu, tout vécu et quand elle s’engage, elle s’engage pleinement. Je me souviens de sa première visite à mon bureau. Elle portait d’immenses lunettes de soleil vintage qui lui couvraient le visage, un fabuleux blouson en fausse fourrure noire et des escarpins blancs très pointus. Elle s’est assise, a allumé une cigarette et m’a regardé et a dit : « Tu me plais. D’accord, je le fais. » Et elle est repartie. J’avais très peu parlé, elle avait surtout vu mes croquis derrière moi, mes moodboards, les tissus éparpillés… Carine m’a accompagné tout au long du processus de création de ma collection automne-hiver 25 pour Nina Ricci et elle m’accompagne aujourd’hui. Elle m’offre un espace d’expression totale. Et elle me rappelle toujours l’importance du récit, du rêve, dans une industrie dominée par les impératifs commerciaux, dans un univers où tout est constamment « pressé comme un citron », selon sa propre expression. Elle me dit souvent : « Il faut que tu te re-remplisses de jus de citron. » Je chéris ce conseil.
Il faut se battre pour une forme d’expression absolue, totale.
Qu’est-ce qui vous empêche de dormir la nuit?
En ce moment ? Le fait que je vais devenir “papa” d’un chiot ! Je pense à ça constamment. On hésite encore pour son nom: Ophélia, Pénélope ou Honora. On n’a pas décidé. Mais à plus grande échelle, ce qui me réveille la nuit, ce sont ces petites modifications que je veux apporter à mes créations. Ce n’est pas que je suis de dernière minute, mais je suis obsédé par le fait que chaque pièce soit parfaite. Je laisse des notes vocales à mon équipe au réveil : “Et si on changeait un peu la couleur ?” “Ce bouton doré, finalement, ce ne serait pas mieux en écaille de tortue ?”
La vie est-elle plus belle avec un chapeau?
Oh oui, surtout les « bad hair days ». Dans mon parcours, la chapellerie m’a donné un vrai coup de projecteur. Que ce soit au Met Gala ou sur la couverture d’un magazine, un chapeau crée un moment fort. Chez Nina Ricci, je veux vraiment continuer à développer cette ligne. Il ne s’agit pas toujours d’un énorme couvre-chef, cela peut être un Fedora délicatement travaillé, comme ceux que je vois à Cannes ou dans les rues de Londres. La saison prochaine, nous aurons des pièces superbes. Je travaille aussi à décliner ce style dans une version plus « portable » – je n’aime pas le mot « commercial » – mais disons, une version du quotidien…
Un conseil pour les jeunes designers qui débutent?
Écoutez les bonnes personnes. C’est une leçon que j’ai apprise très tôt. Beaucoup se prennent pour des experts. Certains n’y connaissent rien. D’autres ont une vraie expérience… Moi, j’avais une acheteuse mode qui m’a donné des conseils inestimables sur le rapport au produit, à la commercialité. Et j’avais quelques mentors que je pouvais contacter, comme la journaliste Katie Grand ou le styliste Harry Lambert avec qui je travaille toujours. Il faut chercher à avoir des retours sur son travail, mais sans se perdre entre ceux qui aiment, ceux qui détestent, ceux qui veulent vous formater. Car à force de plaire à tout le monde, on finit par ne plus dire grand-chose. Il faut se battre pour une forme d’expression absolue, totale. Je pense que nous vivons dans un monde saturé de prédictions de tendances, où tout tourne autour du conformisme, de l’adaptation aux attentes des autres. Qu’il s’agisse de choisir la tenue parfaite, de changer de coiffure ou d’appliquer son maquillage préféré, je crois qu’aujourd’hui plus que jamais, l’individualité est cruciale. C’est un combat que je mène constamment….
Et à l’adolescent que vous étiez, quel conseil lui donneriez-vous?
« Arrête de t’inquiéter autant. » C’est ce que je dirais à l’adolescent que j’étais si je devais le rencontrer. « Tu vas faire des erreurs, et dans ces erreurs se cachent les plus belles découvertes. » Avec les réseaux sociaux, on a l’impression que tout le monde mène une vie parfaite – mais ce n’est qu’une illusion. Tout le monde est imparfait, complexe, et c’est là que réside la richesse. Les erreurs, surtout créatives, ouvrent des portes : une nouvelle silhouette, une nouvelle couleur… Il faut se permettre d’échouer. C’est ainsi qu’on grandit.
Quel trait de caractère ne voudriez-vous jamais perdre?
Mon sens de l’humour. Car le monde est fou. Et l’humour nous aide à traverser cette folie. Je pense que le mien est plutôt anglais, malgré mon accent vraiment très américain, il est sec, un peu cynique – comme celui de mon père, qui est anglais lui aussi. C’est un humour qui souvent passe au-dessus des têtes mais je l’adore. Ma devise : Si tu ne ris pas, tu rates quelque chose. Même quand tout s’écroule.
Vénus de Nina Ricci
Dévoilé en grandes pompes lors du défilé printemps-été de Nina Ricci, Vénus de Nina Ricci a désormais fait son entrée dans les parfumeries. « Pour ma toute première fragrance, nous avons voulu raconter ce qu’est la féminité aujourd’hui et la magnifier, confie Harris Reed, le directeur artistique de la maison de couture. Ce parfum, c’est un bijou, c’est très audacieux. Il rend les femmes puissantes, épanouies, incroyablement confiantes en elles. »
Ce parfum-manifeste est un grand floral chypré construit autour du magnolia, « fleur-bijou de la parfumerie française », décuplé par une vanille qui se veut addictive et un patchouli blanc enveloppant. Il a été élaboré par une solide équipe, un binôme formé par Harris Reed et le parfumeur Alexandra Monet, accompagnée des maître parfumeurs Nathalie Lorson et Olivier Cresp (DSM-Firmenich).
Le flacon de Vénus de Nina Ricci est sculptural, on n’en attendait pas moins de Nina Ricci, qui est entré dans l’Histoire pour ses petits chef-d’œuvre figuratifs. Il est en verre laqué ambré décoré de deux coquillages en or brossé façonnées à la main, l’Art déco est plus que jamais contemporain.
Enfin, cette féminité moderne a les trait de Rebecca Dayan, comédienne française engagée qui interprète notamment Elsa Peretti dans la série Halston sur Netflix.
La Vénus de Nina Ricci est disponible en trois formats, 80, 50 et 30 ml et déclinée en lotion hydratante pour le corps légèrement nacrée. En exclusivité chez Ici Paris XL.