Jusqu’au toit du monde: on est parti sur les traces de l’edelweiss de l’Himalaya avec la marque de beauté belge Cîme

Cîme beauté
© Studio Nunu
Aylin Koksal
Aylin Koksal Journaliste

Isabel Coppens et Anke De Boeck ont créé Cîme, il y a dix ans, une marque de beauté qui allie la puissance des plantes du Népal au savoir-faire belge. L’occasion pour nous de les suivre sur la piste de l’un de leurs ingrédients stars, l’edelweiss de l’Himalaya.

Katmandou fait partie de ces villes qui ne dorment jamais longtemps. Avant même que le soleil ne perce la brume matinale, la capitale du Népal bourdonne déjà de vie. Dans un air chargé d’un mélange d’encens et de gaz d’échappement, les motocyclistes se faufilent entre les fidèles en prière. Ici, les cloches des temples répondent au fracas des taxis.

Quelques heures plus tôt, l’Himalaya se dressait devant nous depuis le hublot de l’avion, avec ses pics pointés vers le ciel, laissant deviner en contrebas des vallées verdoyantes et des rizières posées comme un tapis sur les montagnes. Au vu des plaines grises de Belgique à l’horizon sans fin, poser le pied ici revenait à arriver sur une autre planète.

Une question de distance

C’est pourtant là que Cîme a planté ses racines il y a une dizaine d’années. Un nom qui évoque à la fois la montagne et la philosophie de la marque belge qui entend bien viser la plus haute qualité. Les fondatrices Isabel Coppens et Anke De Boeck ont voulu combiner la puissance sauvage de l’Himalaya avec la technologie de pointe des laboratoires belges. Dans leurs formules, des ingrédients tels que l’huile de graines de dathelo, le riz et le thé vert proviennent directement de ces hauts plateaux. 

A l’heure où la durabilité est devenue un enjeu majeur dans l’industrie cosmétique, qu’est-ce qui peut donc bien justifier de faire parcourir à des ingrédients des milliers de kilomètres pour se retrouver dans une crème? Prenons l’exemple de leur nouvelle crème solaire, à base d’edelweiss local. Une fleur que l’on trouve également en Europe. Qu’est-ce qui rend la version himalayenne si spéciale? L’altitude, le sol et le soleil du Népal y seraient-ils pour quelque chose? Autant de questions auxquelles nous avons tenté de répondre en partant sur les traces d’une mystérieuse petite fleur blanche. 

Des momos sur le toit du monde

Anke et Isabel se sont posées au bord de la piscine de l’hôtel pour déguster une assiette de momos, sorte de ravioles farcies de viande ou de légumes que l’on trouve partout dans les rues de Katmandou. Rien de tel pour faire passer le jet-lag qui se fait encore bien sentir. Les rires et les bavardages vont bon train. On se croirait presque dans un voyage entre copines attendu depuis longtemps.

Pas de place ici pour un discours vendeur ou des arguments commerciaux. Juste le récit de deux jeunes femmes ayant troqué il y a un peu plus de dix ans leurs carrières d’avocates pour une aventure sur le toit du monde. Les journées qui suivent devaient nous emmener dans les montagnes pour partir à la rencontre des agriculteurs locaux sans lesquels Cîme ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. Les aléas du climat allaient hélas en décider autrement.

Tempête meurtrière

Impossible de nous envoler comme prévu le lendemain pour Surkhet, la porte d’entrée vers les fermes d’edelweiss de Cîme. En cause: l’une des pires tempêtes connues par le Népal ces dernières années. Conséquence du réchauffement climatique, les pluies diluviennes qui s’en sont suivies ont provoqué des glissements de terrain mortels, engloutissant des villages et rendant les routes méconnaissables. Alors que des centaines de personnes ont perdu la vie, bon nombre de cultures aussi ont disparu, balayées par la catastrophe. Impossible pour les équipes de Cîme de savoir alors ce qu’il subsiste de la récolte des edelweiss qu’elles sont venues chercher.

Les coupures d’électricité à répétition plongent à tout moment la ville entière dans l’obscurité. «Les infrastructures ont été endommagées par la tempête», nous chuchote le serveur du restaurant en déposant devant nous un dal bhat, mélange de riz, lentilles et curry qui constitue le repas typique népalais. L’angoisse autour de nous est palpable. Mais Anke et Isabel, elles, ne perdent pas leur sang-froid. «Yestai ho, sourit Anke. Ce qui ici veut dire «take it easy».  S’il y a une chose que j’ai apprise des Népalais, c’est que la nature se fiche bien de vos plans. Vous êtes à sa merci. Il n’y a rien à faire.»

Une affaire de famille

Anke sait de quoi elle parle. Son lien avec le Népal remonte à bien avant la création de Cîme. Son père, Walter De Boeck, y a travaillé pendant trois ans, une fois ses études terminées, sur un projet portant justement sur les plantes médicinales. Pendant cette période, il a mis au point des extraits utilisés depuis lors par l’industrie de la beauté.

«L’idée de Cîme m’est venue lors d’un trekking avec mon père dans l’Himalaya, rappelle la jeune femme. Isabel et moi étions toutes deux avocates à l’époque, des amies qui rêvaient depuis des années de créer ensemble leur propre entreprise. Un soir, autour d’un feu de camp, j’ai dit à mon père, presque par défi, que la profession d’avocate n’était pas faite pour moi. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé qu’il avait lui-même posé les jalons de ce que je voulais vraiment faire. A mon retour de la randonnée, j’ai tout de suite appelé Isabel.»

Comme le souligne sa comparse, «le moment était idéal. Nous étions jeunes, nous n’avions pas d’enfants ni de prêt hypothécaire. C’était maintenant ou jamais. Lorsque la première production a été terminée, nous avons raccroché nos toges d’avocates pour de bon. Un an et demi plus tard, nous savions que Cîme serait notre futur.»

La route cahoteuse vers Pokhara

La route de Pokhara une fois dégagée, nous pouvons enfin prendre le chemin des montagnes, à 200 kilomètres de là. Soit neuf heures de montagnes russes sur des voies décimées par la catastrophe. Au fur et à mesure que nous nous éloignons de la ville, les dégâts sont de plus en plus visibles. Des éboulements ont malmené les montagnes. Et des tronçons entiers de route sont remplis de débris que les habitants cherchent à dégager coûte que coûte. Pas question de baisser les bras. Reconstruire après la tempête? Ici, cela fait partie du quotidien.

«Ça ne se présente pas bien, constate Anke devant les restes d’un pont effondré que nous devrions normalement traverser. Et cela me tracasse bien sûr pour nos récoltes. Les coopératives avec lesquelles nous travaillons disent que les routes sont beaucoup trop dangereuses maintenant.» Difficile dans des moments pareils de ne pas penser à ce que cela risque d’impliquer pour la survie même de l’entreprise. Anke respire profondément. «Je ne sais vraiment pas ce qu’il reste de nos champs d’edelweiss à Jumla, s’inquiète-t-elle. Ou de la plantation de savonniers – dont nous utilisons les noix dans nos shampoings – que nous avons semée et entretenue pendant des années. Pour l’instant, tout est un point d’interrogation.»

Un équilibre fragile

Dans de telles conditions, la durabilité – dans tous les sens du terme – de leur activité ne risque-t-elle pas d’être remise en question, l’exportation d’ingrédients de l’Himalaya ayant aussi un coût écologique? «Nous sommes évidemment pour la transparence, insiste Anke. Nous n’avons jamais caché la provenance de nos ingrédients. Les gens devraient oser poser des questions sur l’impact environnemental, et nous accueillons même favorablement cette critique. C’est pourquoi nous publions chaque année notre rapport sur les émissions, y compris l’empreinte inévitable d’un voyage comme celui-ci.»

Comme le rappelle Isabelle, «Cîme est loin d’être la seule marque de beauté à s’approvisionner en ingrédients dans des pays lointains. Nous ne prétendons pas être neutres en carbone, c’est impossible. Mais nous essayons de réduire notre empreinte autant que possible. Chacun de nos choix doit être justifié. Prenez nos noix de lavage: elles sont séchées et réduites en poudre sur place afin de peser moins lourd.» Dans le même ordre d’idées, les matières premières sont ensuite transportées sur des vols cargo qui, sans de tels chargements, reviendraient à vide.

«Pour nous, le Népal n’est pas une simple destination exotique, assure Anke. Il fait partie de notre identité. Il subit de plein fouet les effets du réchauffement climatique: nous avons bien conscience de la fragilité de cette extraordinaire nature et notre mission est de la protéger. C’est pourquoi nous continuons à investir dans le commerce durable et équitable avec nos partenaires, des coopératives locales qui transforment les plantes en huiles et extraits.»

Au pied de l’Annapurna

Après neuf heures éprouvantes passées sur la route, nous atteignons enfin Pokhara. Le soleil perce et nous apercevons pour la première fois le massif de l’Annapurna. C’est là que commence notre ascension, à 2.000 mètres d’altitude, vers les ingrédients qui sont à la base des produits Cîme. Notre trekking durera deux jours, dans une chaleur loin d’être la seule à nous couper le souffle. Les paysages d’une beauté saisissante nous poussent à ralentir le pas pour mieux nous en imprégner. Partout, les fleurs qui semblent surgir sous nos pieds accueillent des papillons rares de toutes les couleurs. Le fracas des cascades rivalise avec le chant assourdissant des cigales.

Mais plus nous avançons vers le nord, plus l’air se rafraîchit. La blancheur des sommets scintille au loin comme des miroirs au soleil. On a l’impression de sortir d’un monde et d’entrer directement dans un autre. «Le Népal est peut-être petit, nous dit notre guide Khilendra, qui arpente les montagnes depuis trente ans. Mais c’est l’un des biotopes les plus diversifiés de la planète. En cinquante kilomètres, vous pouvez passer des montagnes aux plaines et vous retrouver soudain dans la jungle. Et cette diversité, on l’observe non seulement dans la flore et les paysages, mais aussi dans la faune et même chez les habitants.»

À la recherche de l’edelweiss

Au fil de notre randonnée, Anke pointe les ingrédients des produits Cîme qui poussent ici: cynorrhodon, riz, dathelo… Lorsque soudain, alors que se profile le point le plus haut de notre ascension, nous l’apercevons enfin. Petit et discret, l’edelweiss de l’Himalaya est moins glamour que sa variante européenne. Pour les habitants de la région, cette fleur n’est qu’une plante parmi d’autres. Mais pour Cîme, elle vaut de l’or.

«C’est une véritable survivante, détaille Anke en montrant un spécimen blanc posé sur le rocher. C’est l’une des rares plantes qui survit à l’enfer climatique de l’Himalaya. Ici, le soleil brûle, le vent souffle et l’air est très raréfié. Mais cette fleur parvient à s’armer d’antioxydants et d’anti-inflammatoires très puissants qui la maintiennent en vie.»

Des propriétés qui font de l’edelweiss du Népal un actif indispensable de leur toute nouvelle protection solaire. «La nature sait se montrer résiliente, ajoute Isabel, en sortant un petit tube de crème de son sac. Et c’est exactement ce qu’elle fait pour votre peau: la protéger, la restaurer, la renforcer. Voici un prototype de crème solaire. Nous sommes encore en train de mener une batterie de tests, mais les résultats en laboratoire sont déjà prometteurs.»

Les graines d’églantier du Manaslu

De retour à Katmandou, la ville est sous le charme de Dashain, le plus grand festival hindou du Népal. Les rues sont illuminées, la musique résonne à chaque coin de rue et les gens se préparent à une quinzaine de jours de célébrations. Le contraste avec la situation des jours précédents est saisissant. Les foules affluent mais il est temps pour nous de reprendre le chemin du retour. 

L’équipe de Cîme reste sur place, tous ses espoirs reposant sur cette dernière expédition au pied du Manaslu, le huitième plus haut sommet du monde. Des églantiers sauvages poussent dans la vallée au pied de la montagne, dont les femmes locales récoltent les fruits pour faire du thé. «Ils ne sont pas cultivés, explique Anke. Ils poussent à l’état sauvage dans le sol riche de la vallée. Nous voulons étudier la possibilité d’extraire de l’huile des graines cynorrhodons. Aujourd’hui, ces graines sont jetées comme des déchets, mais nous pensons qu’elles sont bien trop précieuses. Elles pourraient être parfaitement réutilisées pour les soins de la peau. C’est pourquoi nous devons aller là-bas, à tout prix.»

Comme en témoigne la photo de l’équipe reçue sur notre téléphone juste avant l’embarquement et montrant fièrement des graines d’églantiers devant le Manaslu, l’expédition s’est avérée fructueuse. «Bonne nouvelle: les edelweiss ont survécu», pouvait-on lire en sous-titre. Dans un monde trop souvent dominé par les exigences de rentabilité, Cîme s’appuie à 100% sur la conviction que même quelque chose d’aussi petit qu’une graine et une fleur peut et doit faire la différence. Une belle leçon de résilience.

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