En 1957, Azzedine Alaïa quittait Tunis et débarquait à Paris. Engagé chez Christian Dior, il est congédié à peine une semaine plus tard. Il exercera ensuite le métier de tailleur pendant vingt ans. Ce n'est qu'en 1979 qu'il fondera sa propre maison de couture. Ce petit bout d'homme a habillé Greta Garbo, Grace Jones et Tina Turner. Naomi Campbell l'appelait même "papa". Perfectionniste, il sublimait les corps sans les exploiter, et aspirait à donner du pouvoir aux femmes.
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En 1957, Azzedine Alaïa quittait Tunis et débarquait à Paris. Engagé chez Christian Dior, il est congédié à peine une semaine plus tard. Il exercera ensuite le métier de tailleur pendant vingt ans. Ce n'est qu'en 1979 qu'il fondera sa propre maison de couture. Ce petit bout d'homme a habillé Greta Garbo, Grace Jones et Tina Turner. Naomi Campbell l'appelait même "papa". Perfectionniste, il sublimait les corps sans les exploiter, et aspirait à donner du pouvoir aux femmes. Au fil du temps, Azzedine Alaïa s'est construit un palais, un entrelacement d'immeubles dans le Marais parisien, à l'ombre du grand magasin BHV, entre un restaurant de sushis bon marché et le désormais légendaire bar gay Le Quetzal. Il y a installé un studio et des ateliers, la cuisine où il recevait des invités jusqu'aux petites heures, une boutique aménagée par Marc Newson et trois suites d'hôtel ornées de mobilier vintage. La Fondation Azzedine Alaïa, qui gère sa succession, y organise des expositions. Les archives du créateur sont conservées dans les immenses caves. C'était un collectionneur passionné ; deux étages entiers sont dédiés à sa collection de vêtements, estimée à vingt mille pièces, de Madame Grès, Cristobal Balenciaga et Martin Margiela entre autres. Après une brève alliance avec Prada au début des années 2000, Azzedine Alaïa s'est lancé, en 2007, avec le groupe de luxe Richemont, propriétaire notamment de Cartier, Net-à-porter et, depuis peu, Delvaux. Le géant lui laissait une marge de manoeuvre assez importante. Sa maison de couture est restée relativement restreinte: elle comptait deux boutiques à Paris et une à Londres. Lors de la disparition du créateur en novembre 2017, à l'âge de 82 ans, Richemont a tout d'abord laissé les choses telles quelles. L'homme était irremplaçable. Il aurait en tout cas été inconvenant de le remplacer immédiatement. L'an dernier, un successeur a finalement été désigné: le Belge Pieter Mulier, un créateur qui, comme le Franco-Tunisien, n'a jamais fréquenté d'école de mode et qui collectionne des vêtements. "J'achète tout ce que je trouve intéressant, confie-t-il lors de notre entretien, mais en ce moment, je jette mon dévolu sur les pièces vintage Alaïa. Mon dernier achat est un tailleur-pantalon en lin blanc datant de 1986. Je l'ai déniché aux Etats-Unis, ce qui n'est pas très étonnant, car c'est là qu'Alaïa a percé dans les années 80 ( NDLR: grâce à l'enthousiasme de plusieurs journalistes américains). Il y a réalisé quatre-vingts pour cent de son chiffre d'affaires, il avait des boutiques à New York et à L.A. avant d'en ouvrir à Paris. La maison a encore un caractère international, elle est moins bourgeoise et traditionnelle que Dior, par exemple." Lorsque les boîtes Fedex remplies de ses trouvailles ont commencé à lui parvenir, Pieter Mulier a tout de suite compris qu'on pouvait encore s'habiller de ce genre de vêtements. "Pour la collection qui a suivi, nous avons donc reproduit presque intégralement plusieurs pièces d'archives, et ce mois-ci, nous lançons une ligne de maillots de bain inspirée de ceux qu'Azzedine a créés en 1982, annonce-t-il. C'est beau: cela montre que chez lui, il existe une certaine continuité. Toutes les maisons de couture ne peuvent pas en dire autant. Il est impossible de transposer une création signée Ferré pour Dior datant des années 80 juste comme ça. Du Lagerfeld pour Chanel dans les eighties, cela ne fonctionne plus aujourd'hui. Avec Alaïa, si." Pieter Mulier qui réside à Paris en semaine et dans l'ancienne maison de l'architecte Léon Stynen, à Anvers, les week-ends, nous reçoit chez Alaïa dans le salon d'une des anciennes suites d'hôtel qui donne sur la rue de Moussy. C'est là qu'il a présenté sa première collection en juillet dernier. Il se confie: "J'ai grandi sous globe, à Middelkerke, littéralement au pied de l'église. Ma famille était flamande, bourgeoise et catholique. Mon père était médecin. Le dimanche, nous portions nos beaux vêtements. Il était important d'être bien habillés. J'allais faire du shopping avec ma mère deux fois par an. Mais la mode n'était pas spécialement notre truc." A 11 ans, ses parents l'envoyent dans un internat à Bruges. "Comme j'étais en latin-grec, il était logique que je fasse ensuite des études de droit. J'ai suivi cette formation pendant deux ans, puis j'ai étudié l'architecture à Sint-Lukas à Bruxelles. Lorsque j'étais en dernière année, Raf Simons faisait partie de mon jury. Après ma présentation, il m'a dit: "En fait, toi, tu dois travailler dans la mode." Il a senti que j'étais différent de l'architecte moyen. Il m'a donné son numéro de téléphone. Le lendemain, je l'ai appelé, et trois mois plus tard, je commençais un stage chez lui. Puis je suis resté à ses côtés pendant quinze ans. Je n'ai jamais exercé en tant qu'architecte." Le stage a duré un an. "J'y ai tout appris: la commande d'accessoires, le suivi de production, bref le b.a.-ba. Je n'y connaissais absolument rien. Ni aux patrons ni aux tissus. Tout était nouveau pour moi. Raf avait une petite équipe, nous étions trois. Une structure restreinte de ce type permet d'apprendre plus vite et d'avoir plus de possibilités. La première collection sur laquelle j'ai travaillé était celle du printemps 2002, Woe Unto Those Who Spit On The Fear Generation, avec des garçons en keffieh. Lors du départ du bras droit de Raf, celui-ci m'a proposé de le remplacer. Concevoir des vêtements est devenu naturel. Que vous dessiniez un bâtiment, une chaise ou des fringues, la différence n'est pas énorme. Bien entendu, bosser pour Raf signifie dessiner pour quelqu'un d'autre, ce qui simplifie un peu les choses. Son univers était en effet bien présent. Le langage des formes était évident. De lui, j'ai appris qu'il faut avoir l'esprit ouvert dans tous les domaines et sortir du lot. Et que rien ne vaut un défilé qui reflète l'esprit du moment de la société. C'est très difficile, mais c'est ça la beauté de la mode." Pieter Mulier a travaillé environ huit ans pour le label de Raf Simons. Il a ensuite suivi le créateur successivement chez Jil Sander, Dior et Calvin Klein. "Pour Jil Sander, je créais des chaussures et des sacs. Au début, je travaillais trois jours par semaine chez Raf à Anvers, et les deux autres jours à Milan chez Jil. Les chaussures me passionnaient, mais je n'avais jamais conçu de modèles pour dames. Lorsque nous avons commencé chez Dior, j'ai découvert la création de vêtements pour femmes. Les trois ans et demi que j'ai passés là étaient incroyables. Ma passion pour la mode s'y est déchaînée. C'était la première fois que je travaillais avec un atelier interne. Dans la plupart des maisons, on envoie les croquis à des fabricants, qui vous font parvenir des prototypes après quelque temps. Mais dans une maison comme Dior, les couturières se trouvent simplement à l'étage inférieur. C'est du pur luxe, et c'est tellement rare. Ici, chez Alaïa, nous avons aussi notre propre atelier qui emploie trente personnes. Pour les gens qui oeuvrent dans la mode, c'est le rêve. En toute honnêteté, cela m'aurait plu de rester plus longtemps chez Dior. J'ai su assez tôt que Raf ne voulait pas prolonger son contrat. Par conséquent, l'aventure se terminait là pour moi aussi. Ils m'ont demandé de rester, mais même si j'aimais y travailler, le rythme était fou. Huit collections par an, six défilés à Paris, plus encore quatre ou cinq ailleurs dans le monde. Je ne voulais et ne veux plus ça." Auriez-vous succédé à Raf Simons? Ça, je ne sais pas. (Rires) Chez Dior, vous étiez Design Director, chez Calvin Klein vous êtes devenu Global Creative Director... C'était un titre beaucoup trop pompeux. Mais lorsque j'officiais pour Raf, je m'occupais vraiment de tout: des seize lignes, dans le monde entier, et des vingt-sept licences. Nous avions quatre cents designers, des équipes au Brésil et en Inde, à Londres et à Tokyo, une énorme team à Amsterdam et un bureau satellite à Los Angeles. Mon travail consistait à voyager et à veiller à ce que tout le monde soit sur la même longueur d'onde. Je devais assurer la cohésion de tout le groupe. C'est un univers à l'opposé de celui de Dior, complètement différent de tout ce que j'avais vu jusque-là. J'y ai appris énormément de choses sur le plan humain: comment fonctionner avec de grandes équipes, et à quel point c'est fatigant. Vous restait-il du temps pour créer? Je dessinais pour la ligne principale (NDLR: 205W39NYC, qui n'existe désormais plus) et celle de sous-vêtements: les deux moteurs de l'entreprise, haut et bas. C'était une belle période, même si cela s'est "mal terminé" (NDLR: en décembre 2018). Mais après, je me suis dit que la mode, c'était fini pour moi. Pourquoi? J'étais épuisé. Chaque semaine, je faisais un aller-retour à New York, à Amsterdam, où les jeans Calvin Klein étaient créés, et je passais de temps en temps une nuit chez moi à Anvers. Parfois, je filais à Tokyo ou à Sao Paulo entre les coups, et il était normal de se rendre à Hong Kong pour une journée. Depuis la pandémie, c'est inimaginable. Je voulais sortir du milieu de la mode. Pendant presque deux ans, je n'ai rien fait. Je me suis baladé avec mon chien, j'ai appris à jardiner. J'ai cuisiné pour des amis, une nouveauté pour moi. J'ai passé du temps avec ma famille, ce qui ne s'était pas produit depuis quinze ans. Bref, j'ai mené une vie normale. Votre compagnon, Matthieu Blazy, travaille pour Bottega Veneta. Parlez-vous non-stop du boulot à la maison? Non, mais vivre avec quelqu'un qui connaît la mode, cela a beaucoup d'avantages. Nous savons tous les deux ce que cela signifie. Je ne dois pas toujours m'expliquer quand je rentre plus tard à la maison. Nous parlons beaucoup de mode, mais jamais du travail. Nous nous tenons à une règle depuis des années: nous ne nous montrons rien pendant toute la saison, mais pour le jour du défilé nous nous dévoilons tout, mutuellement. C'est une belle tradition, on sait tout de suite si ce que l'on a accompli est bien ou non. (NDLR: Le hasard a fait que le jour de notre entretien, la marque Bottega Veneta a annoncé le départ du créateur Daniel Lee. Matthieu Blazy, le bras droit de ce dernier, s'est vu nommé quelques jours plus tard directeur artistique de la maison italienne.) Il y a un an et demi, lors du premier confinement, le groupe Alaïa a engagé Pieter Mulier. Depuis la mort du créateur légendaire, voici quatre ans, il n'avait pas été remplacé. Pour les nouvelles collections, ses fidèles collaborateurs s'étaient laissé inspirer par d'anciens croquis. La marque tenait pour ainsi dire le coup. Une maison de couture qui est dirigée par un fantôme est, par définition, figée dans le passé. "Avant cela, d'autres griffes m'avaient contacté, précise le Belge, mais je n'étais pas convaincu. Vous décrochez le téléphone, vous apprenez que telle ou telle maison vous pressent, et vous savez immédiatement si cela vous tente ou non. Avec Alaïa, j'ai su dans la seconde que c'était ça que je voulais. J'étais prêt. J'ai annulé tous mes autres rendez-vous et projets." Il réfléchit un instant. "Alaïa semblait être le bon choix pour moi. Ce que cette maison évoque, la structure de l'entreprise... C'est, surtout après le Covid, une maison extrêmement moderne: deux défilés par an, deux collections, et c'est tout. On a le temps de s'occuper de chaque produit. Ici, le mot "tendance" n'a pas sa place. C'est la vision à long terme qui prime. Prenez par exemple mon contrat. J'ai signé pour cinq ans, au lieu des habituels trois ans. Cela montre qu'on dispose de temps pour construire quelque chose. Dans le respect de ce qu'Azzedine Alaïa a bâti en quarante ans. Ici, impossible d'amorcer un virage à 360 degrés. La marque est bien conçue. Mais en même temps, il ne faut pas avoir peur d'insuffler un vent nouveau, et cela prend facilement quatre ou cinq ans." Avez-vous déjà rencontré Azzedine Alaïa? Il assistait toujours à nos défilés chez Dior. Sur toutes les vidéos, on le voit au premier rang, en compagnie de Carla Sozzani. Il est le seul à applaudir. Aujourd'hui, plus personne n'applaudit aux défilés, car le public est trop occupé à filmer. Mais lui, il le faisait, même pendant le show, ce qui est très beau. Je l'ai rencontré plusieurs fois, dans les coulisses, mais je ne le connaissais pas personnellement. Il était très sociable. On lit souvent qu'il organisait des dîners spontanés dans sa cuisine. Les gens me demandent régulièrement quand je vais donner des dîners dans la cuisine. Mais ce n'est pas mon but. Je ne suis pas ici pour le remplacer, mais pour perpétuer son nom, pour forger un avenir pour la maison. Ce serait ridicule si je me mettais tout à coup à cuisiner chez lui, et ce serait un manque de respect envers lui ou son époux, qui habite aussi ici. Je suis sociable, mais à un autre niveau. Ici, tout se confondait: Azzedine vivait et travaillait ici. C'était sa maison, sa cuisine, son living. Je crois qu'il est temps maintenant de passer à autre chose, à quelque chose de moins personnel. Comment envisagez-vous l'évolution de la marque? Avant que je ne commence, il y a un an et demi, j'ai longuement parlé de l'avenir de la maison avec la présidente-directrice générale d'Alaïa et de Richemont. Nous étions unanimes sur le fait que la marque ne ferait jamais de sneakers, de logos, ni de hoodies. Chez LVMH (NDLR: le groupe derrière Dior notamment), c'est tout le contraire. Sincèrement, chez Dior, je finissais par me demander qui achetait ce genre de choses. Chez Alaïa, c'est beaucoup plus évident: on sait qui est le client. Nous devons cibler des femmes plus jeunes, c'est certain. Mon travail consiste à expliquer l'esprit Alaïa, sa philosophie. Ma soeur et mon frère, par exemple, n'avaient jamais entendu parler de lui. Celui-ci défendait toujours la perfection. Il ne montrait pas des femmes, mais des déesses. Cela peut être très dangereux, car les femmes normales ne s'y retrouvent pas forcément. C'est une des raisons pour lesquelles nous avons présenté la première collection en rue, ici, devant le QG. Ces déesses qui déambulaient en rue, une artère moche de surcroît, ont rendu la griffe un peu plus accessible. A quel point vous sentez-vous proche de l'esthétique d'Alaïa? Je ne sais pas si je peux le formuler comme ça, car cela semble négatif, bien que ce ne soit pas du tout le cas. Le langage des formes d'Azzedine, la sensualité qui se cache derrière me parle plus que celui de Raf. Il me paraît plus naturel. Et puis, j'étais parfois plus nerveux chez Raf qu'ici. Alaïa est une petite entreprise. Nous sommes si peu nombreux qu'on partage la responsabilité d'une certaine manière. Le nom Alaïa est plus important que le mien. Le mien est secondaire à mes yeux. Le style Alaïa est plus " sexuel "? On prétend souvent que la mode de Raf Simons n'est pas sexuelle. C'est faux. Il a une sensualité septentrionale. Alaïa est méridional, méditerranéen. Azzedine allait parfois très loin, mais le résultat n'était jamais vulgaire. C'était un sculpteur. Si une ligne exprimait quelque chose, c'était de bon ton. Au cours des quinze dernières années, cet aspect sexuel s'est estompé. Maintenant, nous le ravivons. Parce que cela semble juste en ce moment. Vous sortez de l'ombre pour la première fois. Que ressentez-vous? Cela me plaît moins. Disons que je n'ai jamais rêvé de ça. Les gens me demandent souvent pourquoi je suis resté quinze ans chez Raf, et je réponds à chaque fois la même chose: parce que je me suis amusé comme un fou pendant quinze ans. J'étais heureux là-bas. C'est aussi simple que ça. Je n'y ai jamais vraiment réfléchi. Si on se sent bien quelque part, on y reste. En fait, je trouvais qu'il était très agréable de vivre dans l'ombre.