Quand Jeanne Detallante se plie de bonne grâce à l'autoportrait, elle tapisse l'arrière-plan d'un chapelet de feuilles de chêne et respecte l'originalité d'une frange tutoyant ses sourcils fridakahlo. Mais elle oublie un petit détail qui a son importance, un point de beauté sur la joue droite, qui vient équilibrer son extraordinaire regard et, par-delà, son dessin puissamment onirique qui toujours vous saute au visage. A moins que ce ne soit l'inverse, c'est-à-dire qu'à regarder ses oeuvres, comme irrésistiblement happé, on y entre, conscient, dès l'entame, de la présence de ce petit quelque chose qui crisse, c'est à dessein - elle surligne : " J'ai besoin d'embrasser la bizarrerie. "
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Quand Jeanne Detallante se plie de bonne grâce à l'autoportrait, elle tapisse l'arrière-plan d'un chapelet de feuilles de chêne et respecte l'originalité d'une frange tutoyant ses sourcils fridakahlo. Mais elle oublie un petit détail qui a son importance, un point de beauté sur la joue droite, qui vient équilibrer son extraordinaire regard et, par-delà, son dessin puissamment onirique qui toujours vous saute au visage. A moins que ce ne soit l'inverse, c'est-à-dire qu'à regarder ses oeuvres, comme irrésistiblement happé, on y entre, conscient, dès l'entame, de la présence de ce petit quelque chose qui crisse, c'est à dessein - elle surligne : " J'ai besoin d'embrasser la bizarrerie. " Enfant, Jeanne Detallante savait qu'elle serait illustratrice, étrange comme en ce qui la concerne le mot écrit ainsi paraît réducteur. Elle a grandi dans la banlieue parisienne, à la fin des années 80, aux côtés d'un père designer sculpteur et d'une mère artiste, prof de dessin qui ne lâche pas ses pinceaux et expose, coûte que coûte. Elle aime alors Ingres, les contes de fées, surtout pour les costumes, le beau étrange déjà, les princesses de Velázquez, les pin-up glamour qu'elle a toujours regardées avec une douce ironie. Sans douter donc, elle passe son Bac arts plastiques puis s'inscrit pour un brevet en communication visuelle à l'école supérieure Duperré, à Paris - " Cela m'a beaucoup aidée à développer ma vision, mon esprit, toujours trouver l'angle qui m'appartient dans ce qui ne m'appartient pas, c'est pour cela que l'illustration me convient. " Diplôme en poche, on est en 2000, elle s'attelle à réaliser des silhouettes de mode et des vêtements pour le bureau de tendances Peclers, elle tourne un peu en rond à Paris et finit par s'envoler pour New York. Où elle restera onze ans, jusqu'en 2014, le temps d'y donner naissance à une petite fille, Olive ; de mettre en images la moitié d'un shooting signé Steven Meisel, avec Natalia Vodianova pour le Vogue Italie ; de poursuivre son travail personnel ; de se lancer dans la presse pour le New Yorker, Citizen K ou Vanity Fair ; de ne pas aimer qu'on la présente essentiellement comme une illustratrice de mode, " cela ne m'allait pas " ; et de voir ses portraits de femmes en grand sur les robes de la collection printemps-été 2014 de Miuccia Prada, sur les sacs assortis et même en guise de décor du défilé... puis dans la foulée, ses imprimés animaliers et végétaux monter à l'assaut de la garde-robe de Miu Miu, même saison. Ce n'est pas tout, mais ne comptez pas sur elle pour figer des listes, là n'est pas l'important. Mais creuser ce qui l'obsède, mettre en couleurs ses rêves, faire pousser sa grande et son petit Francis nouveau-né, cristalliser son univers et peut-être un jour mettre la touche finale à son soap opera, co-créé avec son ami Benoît Béthume et baptisé Hurricane Bay, qui dort dans ses cartons depuis dix ans maintenant. En attendant, elle a répondu à l'invitation de ce styliste belge qui s'est lancé dans l'édition de Mémoire Universelle, " caressant le rêve intime d'une collection de neuf tomes, sans logique économique, seule celle de la vie qui bat importe ". Le tome 3, Never Say Goodbye, sort ces jours-ci, " corps et âme dédié à Manuela Pavesi, icône de mode, guide et amie avant tout, disparue le 13 mars 2015 ". Jeanne Detallante en a dessiné l'une des covers et les pages 274 à 279, récit hautement narratif mais sans texte où il est question de retraite. Elle s'est remise à la gouache en son honneur. "Pour une fois, je voulais quelque chose sans retour possible. Habituellement, sur ordinateur, on peut corriger à l'infini. Je travaille l'image jusqu'à ce qu'elle soit parfaite à imprimer. Ici, j'avais envie de peinture, qui allait être ce qu'elle allait être, c'était libérateur. Benoît m'a proposé un thème, le départ à la retraite. Je ne désirais pas que ce soit littéral, ni de personnages ou de scènes, mais que ce soit énigmatique, même visuellement. " D'où ce masque de femme, " banalement sophistiquée ", qui semble flotter dans l'air désincarné, et des natures mortes qui disent l'adieu un peu rapide et le grand blanc d'après le travail, le genre de chose qui fait partie intégrante de ses obsessions, sur papier et dans la vraie vie. Au mur de sa salle à manger bruxelloise, une collection - elle aime la répétition -, un masque de tragédie grecque, un autre en plastique du comte Dracula aux lèvres si sanguines et, partout, le souvenir flottant des Beauty Masks qu'elle avait esquissés pour Prada pour le printemps 2014. Elle avait reçu une consigne : " La femme, la beauté. " Elle avait pensé " filles dans les musées qui regardent des masques aborigènes " et " vieille Barbie un peu bronzée ". Quand elle s'était retrouvée sur les murs qui servaient de décor au défilé, sur les robes et sur les sacs de cette saison-là, elle avait eu l'impression " d'avoir été comprise ". De même quand Actes Sud junior lui soumet le texte de Véronique Ovaldé, Paloma et le vaste monde, elle se reconnaît dans cette histoire initiatique empreinte de gynécée, de proximité mère-fille, de départ et d'amour, il en faut tant pour laisser son enfant s'en aller. Un plus un égale toujours trois. A vrai dire, c'est pareil pour toutes ses collaborations, même la plus récente, avec Diptyque dont elle pare les Essences Insensées 2016, une ode à la rose centifolia habillée par elle, la parfaite adéquation fantasmagorique. Car ses rêves, récurrents, occupent toutes ses pages, qu'elle ne laisse jamais vierges. Regardez bien ce visage d'un travesti qui habite son inconscient, ce règne animal et végétal qui envahit ses tracés volubiles, ses muses qui tels des fantômes apparaissent partout en pointillé. La bizarrerie lui va si bien. Paloma et la vaste monde, par Véronique Ovaldé, illustrations Jeanne Detallante, Actes Sud Junior. Mémoire Universelle, tome 3, Never Say Goodbye, Editions d'art Laconti.PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON