Il y a quelques mois, journaux, magazines et sites Internet annonçaient l'avènement de la troisième révolution industrielle - comprenez, de nouvelles alternatives aux techniques de production qui permettent actuellement aux usines de fabriquer en masse des séries de produits parfaitement identiques. Dans notre pays aussi, ces fablabs, imprimantes 3D et autres licences libres ont su séduire toute une nouvelle génération de créateurs... et notamment Claire Warnier et Dries Verbruggen, les fondateurs du bureau anversois Unfold, qui ont récemment fait la une du New York Times en tant que pionniers de cette nouvelle vague. C'est que L'Artisan Électronique, imaginé par nos deux compatriotes, est un véritable atelier de céramique numérique doté d'un tour de potier virtuel et d'une imprimante 3D pour la production d'objets en argile. Plus concrètement, l'outil permet à l'utilisateur de modifier en temps réel la représentation virtuelle en trois dimensions qui s'affiche à l'écran en déplaçant ses mains dans le rayon d'un laser. Lorsqu'il est satisfait du résultat, il lui suffit ensuite de lancer l'imprimante, qui " construira " couche par couche le vase ou la tasse qu'il vient de concevoir - une invention à laquelle Unfold a donné le nom de porcelaine stratigraphique. Lorsque l'entreprise finlandaise Iittala (qui travaille encore suivant les méthodes traditionnelles) nous a invités à découvrir ses ateliers de production, Claire Warnier et Dries Verbruggen étaient tout désignés pour faire avec nous le voyage dans le Grand Nord. Interview-bilan de Dries Verbruggen.
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Il y a quelques mois, journaux, magazines et sites Internet annonçaient l'avènement de la troisième révolution industrielle - comprenez, de nouvelles alternatives aux techniques de production qui permettent actuellement aux usines de fabriquer en masse des séries de produits parfaitement identiques. Dans notre pays aussi, ces fablabs, imprimantes 3D et autres licences libres ont su séduire toute une nouvelle génération de créateurs... et notamment Claire Warnier et Dries Verbruggen, les fondateurs du bureau anversois Unfold, qui ont récemment fait la une du New York Times en tant que pionniers de cette nouvelle vague. C'est que L'Artisan Électronique, imaginé par nos deux compatriotes, est un véritable atelier de céramique numérique doté d'un tour de potier virtuel et d'une imprimante 3D pour la production d'objets en argile. Plus concrètement, l'outil permet à l'utilisateur de modifier en temps réel la représentation virtuelle en trois dimensions qui s'affiche à l'écran en déplaçant ses mains dans le rayon d'un laser. Lorsqu'il est satisfait du résultat, il lui suffit ensuite de lancer l'imprimante, qui " construira " couche par couche le vase ou la tasse qu'il vient de concevoir - une invention à laquelle Unfold a donné le nom de porcelaine stratigraphique. Lorsque l'entreprise finlandaise Iittala (qui travaille encore suivant les méthodes traditionnelles) nous a invités à découvrir ses ateliers de production, Claire Warnier et Dries Verbruggen étaient tout désignés pour faire avec nous le voyage dans le Grand Nord. Interview-bilan de Dries Verbruggen. C'est vraiment le matériau originel, le premier qui ait été utilisé par l'homme pour fabriquer des objets fonctionnels. Derrière son apparente simplicité, il est en réalité incroyablement complexe. Claire, mon père et moi avons suivi pendant quelques années des cours du soir en céramique. Je ne comprenais pas comment certaines personnes pouvaient dédier leur vie entière à un seul matériau, surtout celui-là... jusqu'au jour où j'ai eu l'occasion de me rendre compte par moi-même combien il est difficile de manier l'argile. Il faut énormément d'expérience pour maîtriser la technique, c'est vraiment de la pure chimie. Les bases. Paradoxalement, si nous avons pu développer L'Artisan Électronique, c'est justement parce que nous ne sommes pas des spécialistes : nous avions simplement quelques notions de céramique, d'électronique, de programmation informatique et de dessin en 3D. Lorsque nous parlons aux " vrais " céramistes d'appliquer l'impression 3D à leur matière première, ils nous répondent d'emblée que c'est impossible parce que le principe de notre outil va à l'encontre de la logique et des méthodes habituellement utilisées. Il faut savoir qu'il y a un monde de différence entre la céramique artisanale et le matériau omniprésent dans l'industrie... et ce qui nous passionne, c'est justement ce fossé entre les deux, cette possibilité de combiner une technique séculaire et durable avec des technologies nouvelles. Oui, et nous en sommes ravis ! Nous sommes actuellement en train de faire des tests en vue de fabriquer de vrais produits. Sans doute avons-nous un peu réfléchi à l'envers en inventant la machine avant de penser à ses applications possibles... mais après tout, les artisans d'autrefois ne devaient-ils pas eux aussi créer leurs outils avant d'entamer le " vrai " travail ? Les forgeurs de sabres japonais, par exemple, fabriquaient chacun leur matériel dans un style unique qui les distinguait de leurs collègues. Les outils numériques n'ont pas cette dimension : les logiciels sont mis au point par de grandes firmes qui s'efforcent évidemment toujours de trouver le plus grand dénominateur commun. Le point de départ de L'Artisan Électronique a été de répondre à cette problématique : était-il possible, pour une petite agence de création comme la nôtre, d'imaginer un outil numérique qui soit à la fois utile, tourné vers l'avenir et très personnel - comme un tour de potier, justement ? C'est une approche complètement différente de celle des logiciels créatifs conventionnels, où les gestes effectués sont sans rapport avec le résultat final : que vous soyez occupé à dessiner un bâtiment ou à consulter votre profil Facebook, les clics de souris restent les mêmes. Oui, et c'est même sur cette philosophie que se base notre imprimante à céramique : les utilisateurs auront toujours des idées auxquelles le designer n'avait pas pensé. Le créateur se charge de poser les limites et les contraintes stylistiques qui confèreront à l'objet sa fonctionnalité, le reste étant laissé à la fantaisie du consommateur : celui-ci acquiert donc un produit que nous avons finalisé pour moitié, l'autre venant de lui. C'est cette vision que nous défendons. J'étais surtout curieux. Je pensais que la production se faisait principalement en Asie, mais ce n'est pas le cas : même si une partie est effectivement réalisée en Thaïlande, l'entreprise a aussi investi dans une usine ultramoderne à Helsinki, où se concentre tout le savoir-faire de la maison. La riche histoire d'une marque comme Iittala me passionne... et cette société réfléchit par exemple à l'usage qu'elle pourrait faire d'anciens moules retrouvés au cours d'une rénovation. Cela m'intrigue beaucoup. Si vous me demandiez quel objet j'aurais envie de dessiner pour eux, je commencerais avant tout par m'intéresser aux structures, à l'histoire, à la culture de la maison plutôt que de simplement imaginer un nouveau plat. Un objet est le fruit de tout un processus. Nous avons aussi visité le village voisin, habité uniquement par les designers et les souffleurs de verre. On y sent littéralement planer cette (al)chimie... mais je pense qu'Iittala n'exploite pas encore suffisamment ce potentiel. Elle repose sur l'idée que les clients n'achètent plus en une fois un service complet mais veulent pouvoir combiner les séries selon leurs envies et compléter leur collection petit à petit, ce qui impose évidemment que toutes les pièces se marient entre elles. À mon sens, il aurait toutefois pu être intéressant de commencer par réexaminer la gamme existante pour renforcer certains maillons plutôt que de lancer une nouvelle ligne de produits... et l'histoire d'Iittala est tellement riche qu'il ne faut jamais aller chercher l'inspiration bien loin. On m'a par exemple offert sur place un livre consacré à Kaj Franck, qui a été le responsable design de l'entreprise pendant de nombreuses années et dont l'une des premières missions a été d'imaginer un service complet pour les personnes à faibles revenus. Il avait déjà d'excellentes idées pour faire en sorte que tout s'harmonise ! C'était le fruit de l'un de nos derniers projets, un vélo-brouette équipé d'une imprimante et d'un scanner 3D, le Kiosk, que nous pouvons facilement installer devant la porte d'une exposition ou d'un magasin pour proposer à la vente des copies des objets qui s'y trouvent - une idée très provocatrice qui ne vise ni à défendre ni à dénoncer l'imitation, mais simplement à attirer l'attention sur sa facilité. Le prix des imprimantes 3D devient de plus en plus démocratique et il n'est pas du tout impensable que d'ici à quelques années, n'importe qui puisse se les permettre : après la musique, les films et la photo, même les objets sont donc en passe d'entrer dans l'ère du numérique ! Ce n'est plus de la science-fiction : The Pirate Bay vient encore, il y a quelques mois, d'ouvrir une section dédiée aux objets physiques. Rares sont les créateurs et les fabricants à s'inquiéter de cette évolution : ils préfèrent se rassurer en se disant que la qualité de ces copies reste largement insuffisante... mais c'est exactement ce que l'on disait autrefois pour la musique et les films. Pour en revenir à notre histoire, nous avions donc réalisé dans notre Kiosk une copie en plastique du fameux vase Aalto, dans un vert électrique quasi identique à celui de l'original en verre. Le schéma en 3D ? Téléchargé sur Internet, tout simplement. Tout le monde peut le faire. Au vu de cette réalité, une firme comme Iittala n'aurait-elle pas tout intérêt à mettre gratuitement ce modèle à disposition sur son propre site ? Cela permettrait au moins de contrôler dans quelle mesure les utilisateurs peuvent le retravailler, par exemple en modifiant l'épaisseur du verre. C'est finalement une bonne manière de concilier artisanat et technologie numérique... mais aussi de se faire de la pub et d'attirer le public sur le site. PAR LEEN CREVE