Tendances en page 44.
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Tendances en page 44." J' adore marcher pieds nus. Et quoi de plus agréable que de sentir les petits bouts de laine d'un tapis moelleux vous chatouiller les doigts de pieds ", déclare non sans humour le célèbre designer et décorateur Hilton McConnico. Un avis plutôt pertinent... En effet, les revêtements de sol en bois et en pierres naturelles ont beau avoir la cote aujourd'hui, ils font du bruit lorsque l'on marche dessus et, surtout, ne sont pas chauds aux pieds ! Du coup, les tapis retrouvent les faveurs du public. Et les créateurs en profitent pour leur donner une nouvelle jeunesse en utilisant des matériaux innovants ainsi que des couleurs et des formes détonnantes. Petit tour d'horizon des tendances... Plutôt que les fleurs, les arabesques et autres variations sur les quatre saisons, l'Orient se décline aujourd'hui en style géométrique. Les tapis persans (chiraz, ispahans, chirvans), qui firent les beaux jours des ateliers iraniens, sont désormais supplantés par des pièces d'origine et de facture souvent plus modeste, mais plus en harmonie avec le goût minimaliste de notre époque. Les caucasiens, aux motifs presque abstraits, comptent désormais parmi les plus prisés. Mais les tapis de prière turkmènes, boukharas ou baloutches d'Iran ou d'Afghanistan font également l'objet de la plus grande attention en raison de leur rouge sombre et de leur décor sans fioriture. En parallèle à ce marché de l'ancien (très onéreux), quelques fabricants de tapis d'Orient essaient de diversifier la création. Franck Sabet, l'un des premiers importateurs de tapis orientaux de France (avec 10 000 pièces par an fabriquées à la frontière afghane sous la marque Persépolis), reprend dans une partie de ses collections les modèles de l'école Arts & Crafts, imaginés par l'Anglais William Morris à la fin du xixe siècle, lui-même s'inspirant de modèles traditionnels. Une tentative pour sauver le tapis d'Orient du rayon antiquités. Ils ont triomphé, dans les années 1980, sous l'impulsion de créateurs tels que Hilton McConnico. Ils sont réapparus, ces dernières saisons, dans le tourbillon de couleurs qui a déferlé sur la déco. Et tous les professionnels le prédisent, les " graphiques " ont de nouveau de beaux jours devant eux. " Entre le retour des imprimés et celui des papiers peints, le motif devrait très bientôt refaire surface ", confirme Anne Sebaoun, responsable de la collection chez Toulemonde Bochart. Les roses, les oranges, les rouges et les violets agissent déjà comme des perfusions de vitamines dans notre quotidien. Les designers, Christian Ghion pour Tai Ping ou Christian Biecher pour Aswan, saturent leurs modèles de formes inspirées de l'esthétique techno. Effet visuel garanti. Et Jean-Charles de Castelbajac réédite dans son nouvel espace parisien ses premiers modèles des années 1980, conçus comme des posters. Très graphiques, très pop. Les années 1950 les ont révélés. Les années 1960 et 1970 les ont adorés. Après une période d'oubli, les revoici ! Eux, ce sont les shaggys, ou tapis à poils longs û hautes mèches, disent les spécialistes. Qu'ils soient en cuir, en papier, en lin, en corde, en jute ou en laine, les tapis s'ébouriffent. " L'heure est au mélange des matières et à la sophistication ", affirme Frédérique Lepers, responsable de la création chez Serge Lesage. Les techniques se peaufinent et les couleurs jouent la carte du naturel chic, du beige au noir, en passant par le taupe et le pourpre. Chez Sam Laïk aussi, la collection Luxe et naturel ose de longues lanières de cuir en broussaille et du lin bouclé. " Une façon de redonner un coup de jeune à des matières authentiques tout en s'inscrivant dans un classicisme contemporain ", résume Philippe Laïk, directeur de la marque. Et d'égayer nos sols en béton ou parquets bruts. Le tapis Puzzle, des dalles en cuir de buffle, à composer selon ses goûts, s'y prête particulièrement. Cette création a fait sensation au dernier Salon Maison & Objets, à Paris. On accroche les kilims au mur pour les lire à la verticale. Ces tissages plats continuent de fasciner par leur harmonie mathématique, leur architecture abstraite, la pureté de leurs décors qui n'ont guère évolué depuis l'Antiquité. Désormais, tout le trousseau (couvertures, sacs, tapis de selle, coffres) se vend. Les plus prisés étant les soffrehs, ces nappes tantôt carrées et petites, tantôt rectangulaires et très longues, parfois de 5 mètres. Les anciens tapis berbères au décor noir et blanc d'une rigueur extrême font toujours le bonheur des esthètes. Les artistes Sonia Delaunay, Eileen Gray, Alvar Aalto et Vassily Kandinsky en raffolaient déjà en leur temps. Contemporains, les tapis en feutre du Népal (utilisés par les bergers mongols pour fabriquer des tentures murales ou le toit des yourtes) se dotent de dessins extrêmement minimalistes, souvent réduits à une croix. En Afrique, le tapis est tout aussi graphique, mais synthétique. Les nattes en plastique, confectionnées notamment au Sénégal, permettent tous les jeux de motifs et de rayures, joli et économique. Au xvie siècle, les Perses dessinaient des jardins luxuriants qui rimaient avec les descriptions du paradis du Coran. Au xxie siècle, les paysages de nos tapis ressemblent à des tableaux abstraits sur lesquels se seraient greffés des échantillons de nature artificielle. Une touffe d'herbe dans la terre brune, un brin de nature au beau milieu de son appartement... Ainsi soit-il, le tapis imaginé par Karine Jollet, du collectif de designers C.Quoi (tufté main en Inde par les ateliers Serge Lesage, en pure laine de Nouvelle-Zélande), réussit l'impossible : concilier intérieur et extérieur, naturel et synthétique. Pour ajouter à l'illusion, le tapis est vendu accompagné d'une bougie au parfum de terre mouillée ! Pour Tai Ping, l'architecte et designer Edouard François nous perd dans son labyrinthe vert tout de soie et de velours, tandis que Nadya Bertaux nous transporte dans son Vent des sables. Les créateurs contemporains traitent les tapis comme autant de jardins secrets, entre plages de rêve et paradis artificiels. Marion Vignal